“ L’imagination d’Eglof est plus calme, plus asservie au lien qui vous enchaîne tous deux. Séligni, combien mon ame était attachée à la tienne, lorsqu’il tâcha de partager un cœur qu’il avait trop bien jugé qu’il était impossible d’enlever à ton amour, ses desirs et sa tendresse ! Sa tendresse fut toujours fort au-dessus de ses desirs ; sa tendresse et ses desirs n’eurent jamais l’illusion à laquelle la plupart des hommes mettent un si grand prix. Tu sus m’aimer toi-même, Séligni, sans jouir d’abord du charme de cette erreur ”
Jacques-Henri Meister
Résumé
"Betzi", œuvre de Jacques-Henri Meister, explore les nuances de l'amour, de la sensibilité et de la philosophie à travers les destins entrelacés de Séligni, Betzi et d'Eglof. Ce roman, marqué par des réflexions sur la constance, la tendresse et les illusions sentimentales, développe une quête du bonheur à la croisée des désirs humains et des valeurs morales.
Les personnages, confrontés à des dilemmes émotionnels, incarnent la tension entre passion et rationalité, dans un cadre où le charme et la délicatesse guident les décisions. Publié dans un contexte littéraire riche, l'œuvre dialogue avec des textes philosophiques de l'époque, mêlant récit émotionnel et réflexion existentielle.
Citations de Betzi (Jacques-Henri Meister)
“ Sans me faire une illusion trop flatteuse il m’était impossible de ne pas sentir combien j’étais devenue nécessaire au bonheur de l’un et de l’autre. Je n’examinai point lequel mon cœur eût préféré si le choix n’avait dépendu que de mon penchant ou de son caprice ; j’examinai plutôt auquel des deux je devais le plus de reconnaissance et le plus de pitié : Séligni n’avait-il pas tout fait pour mon bonheur ? Mais n’avais-je pas obtenu d’Eglof de plus grands sacrifices ? Plus heureuse la maîtresse de l’un, je crus que je le serais plus sûrement l’épouse de l’autre. ”
“ Il s’était persuadé qu’on ne pouvait jamais éprouver qu’une grande passion dans sa vie, que les premiers symptômes de tout sentiment profond devaient toujours être les mêmes, qu’il n’existait enfin sous l’empire de l’amour qu’une manière de perdre sa raison et sa liberté, tandis qu’il en est mille, ou plutôt que personne n’en saurait assigner le nombre. Il était loin sut-tout de calculer le prodigieux ascendant que prend sur une âme sensible un goût vif heureux, lorsqu’il est soutenu de tout le charme de la confiance, de tout le pouvoir d’une douce habitude ”
“ Quand on n’aurait dans ses lectures d’autre but que celui de s’amuser, encore faudrait-il les choisir, comme on choisit les personnes de la société pour ne corrompre ni ses mœurs ni son goût ; et tout dépend encore ici du bonheur des premiers choix. Pour ne pas être tenté de lire de mauvais livres, pour être sûr même de ne pouvoir en supporter la lecture, il suffit, je pense, de n’en lire d’abord que d’excellens. Un homme qui a passé sa jeunesse en bonne compagnie, en dépit de toutes les révolutions du monde, ne pourra se trouver dans la mauvaise sans dégoût et sans ennui. ”
“ Telle fille publique qu’une destinée déplorable livre indistinctement aux desirs du premier venu, ne partage aucune des jouissances qu’elle prodigue ainsi par devoir ou par nécessité, et réserve toute la tendresse de son cœur, toute la volupté de ses sens pour l’amant qu’elle préfère. Il est plus d’une prude et plus d’une dévote dont l’honnête époux est loin de pouvoir compter, je ne dis pas sur le même bonheur, mais sur la même franchise d’attachement, de constance et de fidélité. ”
“ L’empire des préjugés, les vains caprices de l’opinion n’ajoutent rien à mon bonheur, et l’altèrent moins encore ; je jouis, mais avec cet heureux abandon que ne donne pas toujours la plus haute philosophie, sans rien prétendre, sans rien pressentir, sans rien regretter. J’aime comme aimeraient les sauvages si, sans cesser de suivre les mouvemens de leur instinct naturel, ils avaient pu comme moi développer les facultés de leur esprit et de leur imagination, perfectionner leurs sens, former leur goût, le rendre susceptible de toutes les nuances de volupté qui me touchent et me ravissent. ”
“ La pensée est l’aliment qui nourrit le feu qu’alarme la sensibilité ; la pensée est aussi le principe qui le modère et l’épure : un être doué d’une sensibilité profonde aurait bientôt tari toutes les sources de son bonheur, s’il n’était pas en même temps un être pensant et moral : c’est à ces dernières facultés qu’il doit la plus longue durée de sa vie et de ses jouissances. Il n’y a point de félicité sans passion ; mais il n’y a point de passion sans moralité : c’est le sentiment qui fixe l’éclair de nos sensations : c’est le sentiment qui les lie et leur donne une sorte de consistance ”
“ C’est justement pour cette raison que le bon Séligni pensait lui-même être à la fin du roman de sa vie. Ce qu’il craignait le plus, c’était de se laisser séduire par de nouvelles illusions. Il avait aimé de si bonne foi ; l’être qu’il adorait encore méritait cet hommage à tant de titres, avait eu tant de vertus et de charmes, l’avait rendu tour-à-tour si parfaitement heureux et si parfaitement malheureux, que son âme remplie de souvenirs délicieux et de regrets déchirans, eût regardé l’idée seule d’un autre amour comme une sorte d’impiété, s’il l’eût imaginé possible. ”
“ Souffrir, c’est jouir. Mourir, s’anéantir soi-même dans l’adoration de l’objet aimé, c’est revivre en lui, c’est rassembler un moment sur ce point unique de bonheur tous les rayons de sa vie et de sa sensibilité. Les vœux religieux les plus contraires en apparence à la nature de l’homme, les pratiques religieuses les plus bizarres, les plus inhumaines, les plus révoltantes, n’ont-elles pas pu prendre leur source dans cette même exaltation de notre pensée, de notre imagination, de notre sensibilité, dont tout amour violent et profond nous rend trop évidemment si susceptibles ? ”
“ Depuis mon mariage, vous avez eu souvent, ma chère Henriette, de mes nouvelles ; vous savez avec quelle constance de soins et d’attentions d’Eglof ne cessa de s’occuper de mon bonheur ; vous savez aussi que je ne négligeai rien pour justifier le choix dont il m’avait honorée. Il suivit ses spéculations de commerce avec autant de succès que d’intelligence ; nous jouissions à Bruxelles et à Ostende, où l’appelait tour-à-tour le genre des affaires qu’il avait entreprises, de l’estime de tout ce qui nous entourait ; nous y vivions dans le sein de la plus douce aisance. ”
“ Pense que jusqu’au dernier instant tu fus la seule consolation de ton malheureux ami, tout le charme de sa pensée ; que c’est à toi seule, au repos, à la sûreté de ta vie qu’il s’immole. Je l’ai déjà tenu dans ma main, l’instrument fatal ; que dis-je ? l’unique, la plus précieuse, la plus sûre de toutes les ressources du malheureux ! Avec quel frémissement tu le vis encore l’autre jour sur le chevet de ce lit ; je te tourmentai pour le presser contre tes lèvres. — C’est ton dernier baiser, je vais le recueillir dans mon cœur. Adieu, ma Betzi... ”
“ La culture de notre siècle est arrivée à un si haut degré de perfection, que l’idée d’utilité pour l’esprit ou pour le cœur n’occupe guère plus ceux qui composent la plupart des livres que ceux qui les lisent. Est-ce pour s’instruire qu’on lit ? c’est pour s’amuser, pour charmer ou pour distraire son imagination, pour oublier ou pour tuer le temps. Louis XIV demandait un jour au duc de Vivonne : mais à quoi sert de lire ? Le duc de Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit : La lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues. ”
“ Je t’aimai comme je n’avais jamais rien aimé ; je me crus aimée comme je ne l’avais jamais été. Peut-être même... Mais tes préventions d’habitude, les destinées jalouses d’un bonheur parfait sur la terre, ne l’ont pas voulu. Cher Séligni, que du moins je conserve tout ce qu’elles me donnent, tout ce qu’elles m’ont laissé ! Tu vois que je déteste toute dissimulation, toute perfidie. Je sais combien ton imagination est ardente et susceptible ; le seul art que tu dois me pardonner, c’est de la ménager autant que je puis, en conservant avec toi ma franchise habituelle : Eglof t’estime, te chérit ”
“ Pourquoi le bonheur est-il souvent si près de l’homme, et pourquoi l’homme en est-il toujours si loin ? Tantôt ce sont de faux calculs, tantôt une fausse sensibilité, qui nous empêchent de l’appercevoir ou de le saisir ; c’est un jour l’entraînement tumultueux de la surprise, un autre l’empire languissant de l’habitude. Le sentiment pur & vrai qu’exige la jouissance du bonheur semble, pour ainsi dire, incompatible avec la nature de l’homme ; celui qu’il éprouve le plus communément n’est jamais dans la juste mesure de la vérité ”
“ Ainsi l’idée d’espace est le dernier terme de généralisation où nous aura conduits l’impression de la première surface plane sur laquelle nous aurons remarqué la suite de plusieurs objets placés l’un à côté de l’autre, simultanément et d’une manière plus ou moins propre à nous frapper, comme une table, un plancher, une grande pelouse semée d’arbres et d’arbrisseaux. Ainsi l’idée d’être n’est sans doute que le dernier terme de généralisation ou nous aurons été conduits par le sentiment intérieur de notre nous, de notre propre vie, de notre propre existence. ”
“ Jamais la classe des liseurs n’a été plus nombreuse d’un bout de l’Europe à l’autre et jamais on n’a pu, je pense, attribuer à la lecture une influence plus puissante et plus universelle. Grace à l’intérêt qu’ont excité depuis quelques années les gazettes et les journaux, on ne craint point d’assurer qu’en France seulement, la classe des liseurs est augmentée de plus d’un million. C’est avec de l’encre comme avec de la poudre à canon qu’aujourd’hui l’on gouverne et l’on bouleverse l’univers. ”
“ Au lieu de dégrader leur caractère, la douce émulation avec laquelle ils se disputaient à l’envi l’avantage de me rendre la plus heureuse des femmes, semblait donner tous les jours à leurs talens, à leur vertu un nouveau degré de chaleur et d’activité. J’étais loin d’exiger rien d’eux qui pût leur nuire, ni dans l’opinion des hommes, ni bien moins encore au jugement de leur propre conscience ; leur rivalité généreuse augmentait, pour ainsi dire, tout à-la-fois et le prix de mon indépendance et le charme de mon dévouement ”
“ Ce que j’ai dit jusqu’à présent n’est pas plus contraire à votre opinion qu’à la mienne ; ce que j’ai dit prouve seulement que l’on n’est pas plus loin de la vertu dans un état de la vie que dans l’autre, et que dans le dernier de tous on retrouve souvent le genre même de vertu qu’il semble comporter le moins. Je crois qu’en y réfléchissant vous serez encore force de convenir que s’il est une manière d’être dans la société qui puisse garantir la durée et la vérité de nos sentimens, c’est celle où m’a placée le bonheur ou le malheur de ma destinée. ”
“ Un amour comme le mien voit tout, devine tout, souffre de tout, même lorsqu’il n’ose s’en plaindre. Ah ! comment oser me plaindre de celle qui ne m’a point abandonné dans la situation la plus pénible de ma vie ! mais comment supporter l’affreuse idée d’être à charge même au plus sensible, au plus généreux de tous les êtres ! Comment la supporter l’affreuse idée de faire partager sans cesse et ses tourmens et ses chagrins à celle à qui l’on eût voulu donner à chaque instant tout le bonheur de sa vie entière ! L’heure fatale va bientôt sonner ”
“ Ce que l’arbitre éternel de nos destinées defendit à nos premiers parens, ce qui devait nuire à jamais à toute leur postérité c’est la science qui ne sert qu’à flatter notre orgueil, notre ambition, notre vaine curiosité. Celle qui contribue réellement a la conservation, au bonheur, au charme de notre existence actuelle ne nous fut jamais interdite. L’emblême de la première est l’arbre de la science du bien et du mal ; l’emblême de l’autre est l’arbre de vie. ”
“ Quelle différence de ces poésies à celles des Hébreux, des Celtes et des Scandinaves ! Dans les unes le génie ne s’élève qu’avec peine au-dessus de l’ignorance et des préjugés d’un gouvernement ridicule et d’une religion absurde où, si j’ose m’exprimer ainsi il ne fait que percer les ténèbres épaisses d’une civilisation barbare ; dans les autres on le voit, pour ainsi dire, sortir des mains même de la nature, vivement affecté de tous les grands objets qui s’offrent à ses yeux, libre de toutes les entraves de la société, et portant audacieusement ses regards vers la vaste étendue des cieux. ”
“ Olympe avait trop de lumières, trop de bonté naturelle, pour ne pas céder à l’ascendant d’une raison supérieure, à la force d’un sentiment noble et juste ; mais elle se vengeait, pour ainsi dire, de la nécessité d’obéir à cet empire, en tâchant d’en étendre les limites, d’en accroître elle-même la puissance, d’en former un autre empire à sa fantaisie, et d’y soumettre celui qu’elle aurait voulu rendre le plus heureux des hommes, à la seule condition qu’il ne le fût que pour elle et par elle. ”
“ L’état dans lequel on se trouve jetté par la destinée, et le sentiment que l’on porte au fond du cœur, se forment bientôt une existence isolée, lorsque l’un ne peut se concilier avec l’autre, lorsqu’ils ne peuvent se dégrader ou s’honorer mutuellement. N’a-t-on pas vu des femmes de la plus haute naissance choisir leurs valets pour amans, et la maîtresse obscure d’un soldat, devenue la compagne d’un grand homme, s’asseoir dignement sur le premier trône de l’univers ? ”
“ Henriette ne put qu’imputer au malheur des circonstances la trahison par laquelle son amant fut forcé de l’abandonner ; quels torts n’eût-elle pas encore pardonnés aux tendres soins qu’il eut pour son enfant, au bonheur de le retrouver au moment où il devenait son unique consolation, sa plus douce espérance ! Elle ne put refuser à son enfant de lui rendre un père qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer. Après avoir encore passé quelques mois auprès de sa sœur, elle suivit d’Eglof dans sa patrie où, sous le nouveau règne, on venait de lui rendre tous ses titres et tous ses droits. ”
“ D’Eglof, auquel aucun mouvement de mon ame ne pouvait échapper, s’apperçut avec douleur des remords et des regrets qui troublaient encore trop souvent le repos de mon cœur, la tranquillité de ma vie ; mais il n’avait pas le droit de s’en plaindre, car les reproches que je me faisais intérieurement ne s’adressaient jamais à lui, et ma sensibilité répondait à tous ses soins par le plus juste et le plus tendre retour. ”
“ Toute passion subsiste tant que l’objet qui l’a fait naître entretient cette foi du desir, la nourrit et ne l’épuisé pas. C’est parce que l’amour de Dieu la nourrit sans cesse, cette foi, et ne peut jamais l’épuiser, qu’il est aussi le seul amour dont il soit impossible de concevoir l’étendue ou le terme. L’amour et la religion non-seulement ont la force de nous transporter hors de nous ; il est même de l’essence de ces deux sentimens de nous en faire éprouver le plus vif besoin. Le véritable amant comme le vrai dévot ne vit et n’aspire qu’à vivre dans l’objet aimé. ”
“ L’amour heureux moins encore, hélas ! qu’aucun autre. Et peut-être est-ce là l’avantage le plus réel que vos femmes honnêtes ont sur nous, tant qu’elles sont assez prudentes pour le conserver. Mais je n’eus jamais l’intention de combattre par le raisonnement un sentiment involontaire ; je n’en veux aujourd’hui qu’à l’erreur de votre esprit. Comment ne voyez-vous pas que l’existence dont on nous laisse jouir dans le monde, loin de nous rendre plus susceptibles d’inconstance ou de perfidie, nous en doit garantir plus sûrement qu’aucune autre ? ”
“ Non, les dettes du cœur, c’est le cœur seul qui peut les acquitter ; si je suis malheureuse, je ne le serai pas du moins par le remord de n’avoir pas adouci l’infortune d’un homme qui m’a comblée de biens, qui seul m’a rendu capable du sacrifice que je vais lui faire. — Oh ! comme je m’applaudis aujourd’hui, mon cher Séligni, de ce qui m’a souvent désolée, du beau systême qui vous a toujours défendu de m’aimer avec plus d’abandon ! ”
“ N’attribue qu’à ces seules craintes les soins que je prendrai pour éviter que mes deux amis, je dirais volontiers mes deux autres moi-mêmes, ne se rencontrent, ne s’affligent, ne se blessent mutuellement. Séligni le promit. J’obtins la même promesse d’Eglof. Et grâce a cette heureuse adresse, que le plus tendre intérêt me rendait si facile, si naturelle, je continuai sans effort et sans fausseté de faire tour-à-tour le bonheur de deux êtres qui je devais également toute la sensibilité de mon cœur et toute la félicité de mon existence. ”
“ Séligni, plus sûr qu’il ne l’avait jamais été des sentimens de Betzi, ne disputa plus contre son propre cœur ; en lui faisant l’éternel sacrifice de sa liberté, en lui consacrant tous les jours de sa vie, il crut recommencer tout le bonheur de son existence. Betzi savait, que, même malheureux, il n’avait pas cessé de garder à son souvenir la constance la plus parfaite : comment se serait-elle défiée encore de l’ascendant des préventions dont il avait tant souffert, du danger de ses principes et de la légèreté de ses anciennes habitudes ? Il justifia toute sa confiance. ”
“ Comment ne pas supposer que des enfans nourris comme leurs pères, élevés dans les mêmes maximes, attachés de bonne heure aux mêmes habitudes, ne conservent pas avec eux des ressemblances plus ou moins sensibles ? Comment se refuser à croire que leur imagination ne demeure frappée des exemples qu’ils auront eus sans cesse sous les yeux ? Est-il encore dans la nature de nos affections de ne pas accorder de l’intérêt et de l’estime au souvenir, aux images vivantes d’un être qui subjugua notre admiration par ses talens ou par ses vertus ? ”
“ Quelle existence, quel bonheur personnel ne sacrifie-t-il pas sans regret, sans effort, à la douce illusion, au desir ardent de cette vie hors de lui ? un instant, un éclair de cette inconcevable félicité ne lui paraît pas trop payé de plusieurs années, de plusieurs siècles écoulés dans l’indifférence et dans l’isolement. Les dons les plus précieux, les sacrifices les plus pénibles, l’entier renoncement à nous-mêmes, le dévouement le plus absolu ne nous coûtent plus rien dans cette délicieuse exaltation de notre âme ”
“ Les siècles paisibles sont ceux de la philosophie, mais il est rare que le génie et les ans n’y dépérissent ou du moins dégénèrent. Ces vastes entreprises, ces expéditions lointaines et périlleuses, telles que la guerre sainte, ou la conquête de l’Amérique, font sur toute une nation le même effet que les voyages font sur notre jeunesse : elles donnent aux esprits une impulsion extraordinaire, elles les délivrant plus ou moins des préjugés attachés au sol de leur naissant, elles hâtent le développement des idées, les étendent, les varient, et contribuent sur-tout à les mûrir. ”
“ Betzi la releva doucement et la pressant contre son sein : est-ce encore à moi, lui dit-elle, de te consoler, à moi la plus malheureuse ! quels que soient mes devoirs, mes résolutions, puis-je cesser d’être pour toi tout ce que je suis ? Non, ce n’est point un autre amour, c’est le destin, c’est la mort qui veut t’arracher ta douce amie ; mais elle est encore dans tes bras, ne peux-tu l’y retenir encore, la serrer contre ton cœur, la faire mourir pour toi seul, ou mourir avec elle ? — Ah ! oui, lui dit Séligni tout éperdu, mourons ensemble. ”
“ Le plus heureux des époux ne tarda pas à devenir encore le plus tendre et le plus heureux des pères ; chaque jour, chaque année lui prouvait davantage la vérité de cette maxime si simple et si profonde : qu’il ne faut jamais ambitionner une manière d’être particulière à sa fantaisie, un bonheur à soi, qu’il n’en est point de vrai, de tranquille, de durable, que celui qui se concilie également avec l’ordre de la nature et celui de la société. ”
“ Revenons à nous, mon cher Séligni. Quelque méconnue que puisse être l’étrange position où le ciel a placé votre pauvre Betzi, son ame est trop pure et trop sensible pour ne pas s’indigner également de se voir engagée à se comparer avec certaines femmes d’un rang que l’opinion a mis si fort au-dessus du sien, comme avec celles de la classe que cette même opinion a placées encore au-dessous, et peut-être avec la même justice ; oublions les vices des unes et le malheur des autres. Pour connaître le véritable prix de mes sentimens, n’écoutez que mon cœur et le vôtre. ”
“ Jugez de sa surprise, lorsqu’en entrant dans ce bosquet elle apperçut à ces heures un étranger le front appuyé sur le premier de ces obélisques. Saisie d’une frayeur religieuse, elle demeura quelques instans sans mouvement, incertaine si elle avancerait, ou si elle se retirerait avant d’avoir été apperçue. Enfin se décidant à s’éloigner au moins de quelques pas, le bruit que fit sa robe en agitant des branches auxquelles elle s’était accrochée tira l’étranger de sa profonde rêverie. Dans ce moment Betzi jeta les yeux sur lui, le reconnut et s’écria : c’est lui, c’est Séligni ! ”
“ Tout est fini pour moi, ma chère Betzi. Je ne méritais peut-être pas le bonheur que le ciel me ravit. Je mourrais inconsolable si l’ami tendre et généreux auquel j’osai t’enlever n’existait pas encore, n’était pas toujours le même pour toi. C’est pour lui que je te conjure de vivre, au nom même de notre amour ; ta haine reposerait éternellement sur ma tête, si tu refusais de croire aux dernières paroles d’un mourant : je suis sûr qu’un destin favorable doit vous rejoindre ; dispose tout à l’instant pour passer en Angleterre. ”
“ Je vis dans le tourbillon de la société comme le commun des hommes, je respecte les faiblesses et les folies auxquelles ils ont érigé des trônes et des autels. Mais dans ce monde insensé, seul avec moi-même, plus seul encore quand je suis avec ma Betzi, je ne consulte que la nature ; et pour jouir du secret d’être heureux, je n’en crois que son cœur et le mien. La manière d’être de Séligni ne lui permettait pas de voir sa douce amie avec autant de liberté qu’il l’aurait desiré. ”
“ Lorsque l’un et l’autre furent un peu revenus de l’extrême accablement d’une émotion si violente et si subite, Séligni dit à Betzi : l’heure, Madame, à laquelle ma destinée m’offre à vos yeux, après une si longue absence, vous prouve sans doute assez que je n’avais pas l’intention de vous surprendre. Depuis hier au soir que j’ai découvert pour la première fois que vous habitiez ces lieux, c’est pourtant déjà la seconde fois que, sans le vouloir, j’ai le malheur de vous causer un mortel effroi. ”
“ Séligni fut assez long-temps en possession de tout ce qui peut enchanter la vie ; ses sens étaient réveillés sans cesse par les plus douces jouissances, son imagination se sentait entraînée par le plus vif intérêt, et son cœur n’éprouvait aucun trouble. Il avait une maîtresse et n’avait point de liens, du moins ne pouvait-il encore les appercevoir ; il ne voyait l’aimable Betzi que pour lui porter du bonheur ou pour le retrouver chez elle ”
“ Ô ma Betzi ! que je bénis le ciel et la douce obstination qui m’épargne avant de mourir le plus noir de tous les crimes ! Eh bien ! oui, je te l’avoue en ce moment où je n’ai plus rien à dissimuler, quand je te pressais hier au soir avec tant d’instance de me suivre dans mon hôtel, c’était pour t’immoler, mais t’immoler au plus tendre amour. Je ne puis plus vivre puisqu’il ne me reste plus aucun espoir de te rendre heureuse ; l’idée de me séparer de toi m’était aussi cruelle que ta mort me semblait désirable. Je voulais que la même heure, le même instant terminât ma destinée et la tienne ”
“ Le résultat le plus clair de toutes les agitations secrètes de l’ame de Séligni, fut de lui persuader assez long-temps que rien au monde n’était plus aimable que Betzi, mais que pour ne pas se rendre encore une fois le plus malheureux des hommes, il devait tâcher désormais à ne plus prétendre d’elle aucune préférence exclusive ; à se borner paisiblement à devenir, à rester le plus tendre et le plus vrai de ses amis. ”
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