“ Et ce sauvage du Canada, — autre illusion non moins tenace, — tous le croient un peu le « bon sauvage », et non seulement facile à convertir, mais propre à devenir, par un décrassement superficiel, un excellent Européen et voire un bon Français. Là-dessus les imaginations brodent, s’échauffent et l’on se prend à rêver d’une Nouvelle-France bâtie en partie à l’aide des missions indiennes. Et les mystiques voient se lever, au-dessus du désert américain, l’image exaltante d’une Église rajeunie. ”
Résumé
“Jeanne Mance”, est une œuvre de Lionel Groulx. Des thèmes tels que Jeanne Mance, Ville-Marie ou La Dauversière y sont abordés.
Citations de Jeanne Mance (Lionel Groulx)
“ Ce qui frappe, au premier abord, en Jeanne, c’est la part d’absolu qui est en elle, dans son esprit, dans sa volonté. Toute jeune, elle prend des décisions absolues. Elle a six ou sept ans lorsqu’elle s’engage par vœu à la chasteté perpétuelle. Elle sera celle qui ne se donnera jamais à moitié. Elle aimera mettre en ses décisions une foi totale en la Providence ; on serait presque tenté de dire : une foi téméraire. Observez-la, à cette heure grave où elle va se donner à l’œuvre de Montréal. ”
“ L’élan d’une élite pour l’exhaussement, non pas du moi, mais, ce qui est bien autre chose, l’exhaussement humain ! Le départ d’une chevalerie spirituelle pour la conquête d’un graal qui, à la suite d’ascensions généreuses, presque toujours héroïques, ne sera autre que la conquête du parfait Amour, l’amour de Dieu dans l’embrassement ineffable de la charité. Les mystiques de France se sont groupés, pour une part, en une association qui porte le nom de « Compagnie du Saint-Sacrement ». ”
“ Jeanne se serait enrôlée, d’aucuns nous l’assurent, dans un bataillon d’infirmières bénévoles, sans pourtant bouger de sa contrée. Et voilà toute sa vie : vie, si l’on ose dire, entièrement faite de ce qu’il y a de plus « chez soi », de plus pot-au-feu, jusqu’au jour du souverain appel, jusqu’à l’heure où les « voix » se font entendre. Mais, encore une fois, qui ? quoi ? quelles voix mystérieuses viennent arracher cette paisible fille de France à son foyer, à son petit pays, pour la jeter sur le chemin de la grande aventure ? ”
“ Mais il y a des rêves, des projets conçus dans trop de beauté pour jamais mourir en entier. De là-haut, Mademoiselle Jeanne, mais regardez donc quelle pépinière d’apôtres l’ancienne Ville-Marie est devenue pour les missions de l’Église. Pour les grandes âmes, il existe d’ailleurs une immortalité même terrestre. ”
“ C’est qu’elles sont là, dans leurs gestes, leurs comportements et que, sur cette fresque ou ce film magique que l’historien fait se dérouler sous ses yeux, on les y peut trouver, les saisir sur le vif aussi facilement que l’historien de la littérature ou de l’art les découvre dans les œuvres littéraires ou artistiques. Images de Dieu, déformées ou non, ces merveilles n’épuisent jamais la curiosité du chercheur. Et quel sujet d’étude qu’une âme royale, de la famille spirituelle à laquelle appartient l’héroïne montréalaise ! ”
“ Et s’il est vrai que le propre de l’amour humain, c’est de borner les âmes à elles-mêmes, de les replier sur leurs frontières, le propre de l’amour chrétien, c’est de les projeter hors de ce monde, de leur donner des dimensions proprement surnaturelles. L’âme de Jeanne Mance eut cette mesure. Si elle vient au Canada et prend tous les risques de l’aventure, c’est, après sa rencontre de M. de La Dauversière à La Rochelle, pour une fin précise, nous dit la Sœur Morin : servir « les pauvres malades Sauvages et Français de la colonie ». ”
“ Et le géant Dollier de Casson, qui savait, lui aussi, ce qu’on pouvait alors souffrir en Nouvelle-France, écrira de l’étonnante décision de Mlle Mance : « À vrai dire, il fallait que ce fût une personne toute de grâce pour venir alors dans ce pays si éloigné, si sauvage, si incommode. » La passion de l’absolu, on la pourrait retracer, en l’émigrante de 1641, jusque dans sa vocation d’infirmière ou d’hospitalière. Aimer le prochain n’est pas toujours un devoir héroïque. Les amoureux en savent quelque chose. ”
“ Pendant que ces pionniers ont, dans le dos, une guerre atroce, la guerre iroquoise, de l’autre côté de la mer, la France, les yeux braqués sur ses frontières, encore mal sûre de sa vocation coloniale, se donne l’air de faire de la colonisation comme par distraction. L’étonnant, c’est qu’un frisson mystérieux, un ébranlement extraordinaire n’en secoue pas moins, au vieux pays, les couvents et les monastères de femmes. ”
“ Son offrande à M. de La Dauversière nous le dit assez : elle ne s’est pas donnée à moitié ; elle s’est donnée sans réserve. Détachements suprêmes qui ont pour effet de conduire aux cimes mystiques. Déjà avancée dans les voies spirituelles, Jeanne Mance serait encore aidée, dans ses ascensions, par l’atmosphère montréalaise, atmosphère d’épreuves, de croix, de courage sublime, d’abnégation extraordinaire. L’on y vit comme dans un cloître et les âmes de choix y abondent. Par sa haute piété, Jeanne Mance elle-même prend place parmi les plus remarquables mystiques du Canada. ”
“ Pour ma part, je tiens qu’en face d’un personnage, si haut soit-il, l’attitude de l’historien n’est pas et ne doit pas être nécessairement une attitude de méfiance, mais tout simplement une attitude de liberté, l’attitude de l’esprit critique. Nous devons demander ses titres à l’héroïsme, mais en ayant garde d’oublier surtout, historiens catholiques, qu’il existe, pour l’âme humaine, des moyens d’agrandissement et d’exaltation de difficile mesure, puisque surnaturels, et que tout peut devenir grand dans la vie de ceux qui, à l’aide de la grâce du Christ, s’abandonnent au culte de la grandeur. ”
“ Cernée, harassée par les hordes iroquoises, Ville-Marie est aux abois et, avec elle, toute la colonie du Saint-Laurent. L’angoisse, la panique étreint les cœurs des plus forts, fait hocher les têtes les plus froides. ”
“ Mais, même ici-bas, leur prodigieuse destinée veut qu’ils connaissent une autre immortalité, une survivance incomparable : culte et souvenir d’une autre essence que la simple gloire humaine, parmi des millions de fidèles dont les générations ne s’achèvent jamais, survie faite de vénération et d’amour auxquels ne sauraient prétendre les plus grands de la terre. ”
“ Sœur Cuillerier, entrée à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1694, et annaliste de son hôpital, a rendu à la fondatrice cet éloquent témoignage : le souvenir de Jeanne Mance, a-t-elle écrit, « doit être considéré par les religieuses comme un continuel avertissement des dispositions de zèle, de ferveur, d’humilité et de charité dans lesquelles nous devons servir les pauvres, sur le modèle de ce cœur qui pratiqua toute sa vie ces vertus dans un sublime degré... ». ”
“ L’esprit cornélien eut le bonheur de se conjuguer avec un autre esprit qui le tira à soi sur un plan supérieur : un esprit religieux, puissant, qui s’appelle : l’âge mystique, l’élan mystique. Autre réalité qu’on ne peut ignorer quand on a lu l’Histoire de l’Église ou le grand ouvrage d’Henri Bremond : l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France. ”
“ Le Père Le Jeune, qui connaissait un peu la vie canadienne et qui, en dépouillant son courrier à Québec, apprenait les désirs, les projets éclos dans les cloîtres de France pour les missions du Canada, écrivait justement : « La nature n’a point de souffles si sacrés qui puissent allumer ces brasiers ; ces flammes proviennent d’un feu tout divin. » ”
“ Je ne sais même si le portrait physique que l’on nous a conservé, cet « ancien crayon d’un auteur inconnu », n’est point responsable de l’image un peu fade que nous gardons de l’héroïne. Voyez, sous la calotte ou la coiffe blanche, ces cheveux presque trop bouclés ou trop soyeux ; ce front haut, très haut, qui, entre les deux tresses de la chevelure, se termine presque en cône ; ces yeux qui ont l’air de regarder le monde avec une candeur trop naïve, les lèvres ramassées avec trop de préciosité. ”
“ Jeanne Mance est de ces femmes fortes qui font mentir leur sexe. Tranchons les mots : cette petite femme est une grande femme. Il existe, je le sais, une école d’histoire qui se tient en méfiance contre la grandeur, l’héroïsme ; contre tout ce qui dépasse la moyenne humanité. On y pratique ce que j’appellerais le naturalisme historique. Et si l’on veut bien admettre un certain niveau de grandeur, pas très haut, l’on défend aux hommes que nous sommes de le dépasser. ”
“ En 1640, Jeanne est âgée de trente-quatre ans et elle serait capable de l’avouer avec la franchise coutumière de ces dames en pareil cas. Dans sa vie de famille, rien non plus qui l’ait préparée à la révolution brusque et totale où elle va s’engager. Ses parents appartiennent à la bourgeoisie de robe, gens qui d’ordinaire n’ont l’humeur ni voyageuse ni aventureuse. ”
“ Il est bien remarquable que, parmi les cinq fondateurs de l’Église canadienne, deux sont des hospitalières. Au Canada l’hospitalisation prenait le caractère d’un acte de suprême charité : ce qui, pour le dire en passant, nous explique un peu l’étrange naissance de Ville-Marie autour d’un projet d’hôpital. Rares à l’époque les arrivées de voiliers transatlantiques qui n’apportent point dans la colonie canadienne des épidémies. Les épidémies sévissent, à l’état chronique, parmi les sauvages. ”
“ L’aspiration de Jeanne se situe plus haut. Comme tous les mystiques dont elle est, elle veut aller jusqu’au bout de son âme. Un cousin, docteur en Sorbonne et futur chanoine, Nicolas Dolbeau, intervient ici. Et, comme quoi les chanoines peuvent parfois servir à quelque chose, ce cousin, dont le frère Jean, jésuite, passera bientôt en Canada et qui serait même né à Langres, parle à Jeanne de la colonie française d’outre-mer, du dévouement des premières hospitalières de Québec, parties pour là-bas, précisément en 1639. ”
“ Disons-le, à la gloire de toutes les hospitalières, aimer les malades, les servir fraternellement, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, requiert une charité au-dessus de l’ordinaire. L’amour des pauvres, des infirmes, des déshérités de la vie est quelque chose de proprement chrétien. ”
“ Il y a, comme l’on sait, une ténacité qui dépasse celle de l’homme ; et c’est la ténacité de la femme quand elle s’en mêle. Sous sa frêle enveloppe Jeanne Mance cache une trempe étonnamment virile, et un don exceptionnel de débrouillardise. Femme-chef, visiblement elle en impose. J’en appelle au témoignage de ses contemporains. Le premier, La Dauversière, pourtant difficile en ses choix, s’avoue conquis, dès la première rencontre, par la virilité chrétienne de sa visiteuse. ”
“ S’en aller, d’un bond, une poignée d’hommes, à cent milles au-dessus des Trois-Rivières ; tenter de fonder une ville en forêt vierge, en pleine sauvagerie, en bordure de l’immensité américaine, au confluent de routes où règne l’épouvante du casse-tête iroquois. ”
“ Pour cet hôpital rêvé, conçu dans le ciel, n’est-ce pas une première merveille que la personne prédestinée à le fonder soit Jeanne Mance ? N’en est-ce pas une autre que la personne choisie ne soit pas une religieuse, mais une laïque ? Observation que l’on peut faire d’ailleurs pour l’œuvre entière de Ville-Marie. ”
“ Il y a des époques, comme chacun sait, où des échos, des appels diffus mais puissants, flottent dans les airs, se jettent aux trousses d’une génération, l’ensorcellent et l’entraînent. Parmi les voix du temps de Jeanne Mance encore jeune femme, est-il défendu de discerner la voix ou l’esprit cornéliens ? ”
“ Les cœurs sont remués, les imaginations travaillent. Un jour treize religieuses signent le vœu de passer en Nouvelle-France si leurs supérieures y consentent. « Il y en a tant qui nous écrivent, note en 1635 le Père Le Jeune, et de tant de monastères, que vous diriez que c’est à qui se moquera la première des difficultés de la mer, des mutineries de l’Océan et de la barbarie de ces contrées. » Enthousiasme à la rigueur explicable de la part de religieuses, entraînées par état aux choses de l’apostolat. Le cas de Jeanne Mance est autre. Nous avons affaire à une laïque. ”
“ L’aimer dans les pauvres, surtout dans les malades, êtres humains plus ou moins disgraciés, plus ou moins en décomposition, c’est l’aimer toujours et sans doute, comme une figure du Christ, mais comme une figure divine embrouillée, dont la beauté peut échapper à notre myopie spirituelle. ”
“ La conscience d’une particulière et pressante responsabilité, d’un devoir plus exprès, plus exigeant, les y pousse : porter la foi à des peuples plus malheureux, leur semble-t-il, que les peuples d’Asie ou d’Afrique, parce que restés, depuis quinze siècles, non seulement en dehors de toute atteinte de la Rédemption, mais en dehors de l’humanité. ”
“ À ceux qui pour eux avaient rêvé si grand, ces sauvages se réservaient d’apprendre et leur endurcissement spirituel presque incurable et leur répugnance invincible à se laisser civiliser. Échec douloureux qui tient à bien des causes, comme l’on sait, et que la guerre iroquoise, elle seule, ne saurait expliquer. Un jour, M. de Belmont essaiera de reprendre, sur la Montagne, à l’emplacement actuel du Grand Séminaire, l’œuvre première des fondateurs : en particulier l’école de civilisation. Le riche sulpicien y mettra plus qu’une large partie de son patrimoine ”
“ Jeanne Mance, c’est la femme forte capable de prêcher aux anges — ainsi qu’on a dit du Père de Condren ; Jeanne Mance à Montréal, c’est l’initiatrice de tout ce qui s’est fait de grand au début de la colonie. ”
“ Le long des rives défilent lentement des prairies naturelles qui portent déjà les fleurs sauvages du printemps canadien. En maints endroits, dans la crue des eaux, la forêt vient baigner sa futaie vierge. ”
“ Il y a aussi des hommes qui ne meurent pas, et, au premier rang, les saints. Ils sont et ils restent les suprêmes vivants. Pour eux, nous le savons, nous catholiques, la mort n’a pas été la mort. Leur vie n’a pas subi d’interruption. ”
“ De 30,000 environ qu’ils étaient, au début des missions des Récollets et des Jésuites, ils ne sont plus, vers 1650, lors de la destruction de la Huronie par les Iroquois, que 10,000 à 12,000 âmes. La guerre les a décimés, sans doute, mais plus affreusement les épidémies, impitoyables faucheuses de vies humaines, au milieu de ces nations ignorantes de toute hygiène. ”
“ Ces peuples nouveaux se présentent, en effet, à l’Europe avec une séduction toute particulière : l’attrait de peuples millénaires dont la soudaine découverte, dans leur grande île continentale, éveille autant de surprise que l’eût fait la découverte d’un astre habité. ”
“ C’est précisément à partir de ce moment que Jeanne Mance souffrira héroïquement pour son œuvre si difficilement commencée. Pour elle, c’est la dernière étape de la vie montante. Elle meurt le 18 juin 1673. ”
“ La veille, arguant de ma fatigue, j’avais refusé de me rendre à l’invitation de la Supérieure de l’Hôtel-Dieu de Montréal qui désirait une conférence sur Jeanne Mance, pour je ne sais plus quel anniversaire. On sait que, dans les communautés, il y a toujours quelque anniversaire à fêter. ”
“ Une vocation extraordinaire, une personnalité extraordinaire appellent d’elles-mêmes une vie de même dimension morale. La vie de Jeanne Mance se partage en deux parts presque égales : la vie à Langres ”
“ Elle fait divers cadeaux aux membres de la recrue.17 mai 1642. — Débarquement à Montréal des fondateurs de Ville-Marie, que dirige M. de Maisonneuve assisté de Jeanne Mance.16 juillet 1642. — Premier baptême à Montréal. Jeanne est marraine.Mars 1650. — Jeanne Mance réorganise la Société de Notre-Dame et obtient de nouveaux secours de Mme de Bullion.Août 1651. — Pour sauver Ville-Marie Jeanne Mance passe à Maisonneuve, pour lever une recrue en route, les 22,000 livres réservées à la fondation de l’Hôtel-Dieu.2 février 1659. — Au tombeau de M. Olier, Jeanne recouvre l’usage de son bras. ”
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