“ Certes oui, elle comprenait la possession lorsqu'on s'aime, ce coup de folie qui vous saisit de la tête aux pieds, qui vous brûle le sang, qui vous fait oublier dans l'étreinte d'un homme, cette suprême joie qui brise, qui rive deux êtres à jamais l'un à l'autre par la chair, par le cœur et par le cerveau. Mais seulement en un décor imprévu avec autour de soi quelque chose de nouveau, d'étrange dont on se souviendra jusqu'au déclin de la vie, d'amusant, de fou, de longtemps cherché qui mettrait comme une pincée de cary dans la banalité du stupre. ”
Résumé
“La fête”, est une œuvre de René Maizeroy. Des thèmes tels que madame d'Ormonde, Dupontel ou prunelles y sont abordés.
Citations de La fête (René Maizeroy)
“ Je ne pouvais me lasser d'entendre cette voix dédaigneuse, perverse, inattendue qu'elle a, ces vibrations de cristal fraîches, cette musique qui devient par instants rauque, dure, farouche comme les grands appels sonores des Valkyries.Ah! Dieu de Dieu! être son amant, être sa chose, lui appartenir, lui vouer l'existence entière, épuiser jusqu'à son dernier sou, sombrer en pleine misère pour avoir eu cette gloire, cette béatitude de posséder seul, bien seul, ne fût-ce que quelques mois, la splendeur de sa chair, la douceur de son baiser, le rose et le noir de son âme de démone! ”
“ Tout le monde y passe, tout le monde y danse le chahut d'amour dont on revient les reins cassés, le cerveau fêlé, le cœur meurtri.N'aurions-nous pas, je vous le demande, parié les uns et les autres le plus clair de notre avoir que Pierre Domeyral échapperait à la contagion, ne se laisserait jamais emballer, stagnerait et rendrait l'âme en l'impénitence finale, demeurerait, jusqu'au jour où l'on n'est plus qu'une loque usée, qu'un ruminant de souvenirs l'homme fort, intact dont les séductrices cherchent en vain à entamer l'impénétrable et triple armure? ”
“ Donc au moment où il y pensait certes le moins, où il eût parié n'importe quoi qu'il ne redeviendrait jamais sérieusement amoureux, Réalmont s'était heurté à une de ces femmes comme on en rêve pour faire, de compagnie, l'aventureux voyage de la vie. Elle était le rire qui grise comme du vin nouveau, qui chasse les mélancolies, qui fait chaud au cœur, qui sent la joie et la jeunesse. Elle avait une voix changeante, suggestive, tantôt claire, vibrante comme du cristal, tantôt vague, sombrée, douce comme les suprêmes gazouillis des fauvettes sous les feuilles quand tombe le crépuscule. ”
“ P. P. C., lui raconte de sa voix claire, toutes sortes d'histoires, le calme, l'enjôle, donne ses mains, se laisse regarder, admirer, prendre la taille, tandis qu'on lui fourrage la nuque de baisers audacieux, se débat, éclate de rire, prolonge ces décevantes luttes et se redresse, se défripe toute rougissante au moment où la grande sœur ayant eu le temps d'arriver ou d'éconduire quelque fâcheux, ouvre brusquement la porte, s'arrête les sourcils froncés, attaque pour ne pas avoir à se défendre, s'exclame:—Ah! vous ne vous embêtez pas, vous autres! Faut-il avoir du vice tout de même! ”
“ Il ne parvenait plus à se ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau, de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route. Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache, se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de demeurer incomprise et dédaignée. ”
“ Et il leur semblera que tout refleurit, qu'une éclosion de joie idéale embaume leur cœur, qu'ils ont à nouveau vingt ans, qu'ils partent pour une interminable étape de tendresse et de délices. Ils croient, sincèrement qu'ils n'aimèrent jamais à ce point une femme. Ils s'abandonnent. Ils voudraient sans cesse être dans ses jupes. Ils sont comme des enfants qui, le premier jour de l'année, ne peuvent plus manger, ni dormir, s'exaltent, ont la fièvre parce qu'on leur apporte quelque beau joujou à surprises. Ils vivront jusqu'au fatal réveil comme en une sorte d'ivresse. ”
“ On enviait son flegme, on eût voulu avoir son rire qui faisait penser au remuement d'un sac d'écus, s'étaler béatement comme lui à la fin d'un dîner, et, comme lui aussi, hausser les épaules quand on parlait de quelque désastre, qu'on philosophait entre deux coupes d'extra dry sur les fantasques caprices du destin. Il n'avait même pas les instincts de sa race, la passion de l'argent qui affole et détraque les plus solides. Il passait presque indifférent dans cette pléthore de millions, se laissait vivre en une torpeur jouisseuse sans émoi, sans manie atavique, sans suggestions libertines. ”
“ Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d’équilibre et d’adresse, racé d’ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l’office, comme dit l’autre. Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d’orgueil. ”
“ Lui, commun, solide, le teint coloré, l'aplomb du brasseur d'affaires qui peut tenir en échec le marché, qui a la toute-puissance de l'argent et las de ses chiffres, de ses rapports, donnerait n'importe quoi pour s'étirer chez lui, pour rire et entendre rire, pour s'épancher, raconter ses projets, trouver dans son intérieur l'absolue quiétude, le repos des excès et de l'esprit, des tendresses vraies et du bonheur. ”
“ Une aventure galante plutôt qu'un mariage et qui avait pour un fêtard comme Graveuse il ne savait quelle originalité macabre, quelle saveur énigmatique et âpre qui l'aguichait, l'inquiétait, lui fouettait les sens!Il céda à ce caprice de malade et ils se marièrent. Tout autre homme que ce colosse robuste, inaltérable, eût été démoli au bout de quelques semaines par les assauts furieux, exaspérés que lui livrait cette folle d'amour, eût succombé en ces insatiables étreintes où l'on aurait cru qu'elle mettait autant de haine, de cruauté que de tendresse. ”
“ Son âme blessée se fond, sa poitrine pleine de sanglots se dégonfle, ses nerfs se détendent au milieu de la tristesse qu'épand autour d'elle la mort, des graves psalmodies d'adieu, des dernières oraisons, du chant douloureux des orgues. Là seulement il peut sans qu'on l'épie, sans qu'on le trouble, sans que l'on rie de sa faiblesse, s'abandonner à sa souffrance, à sa désolation, se rappeler le passé, l'amour qui n'est plus, s'imaginer qu'on en célèbre les solennelles funérailles et se lamenter, pleurer jusqu'à ce que ses yeux n'en puissent plus, soient vides de larmes. ”
“ Ou pour ses cheveux de soie, couleur de lumière, ses larges yeux bleuâtres hantés d’énigmes, de curiosités, de désir, sa bouche changeante par instants toute petite, toute enfantine quand elle faisait la moue, et radieuse, épanouie comme une rose qui s’ouvre au soleil quand le rire l’élargissait, découvrant ses dents nacrées, quand elle devenait une cible à caresses ? Qui expliquera jamais cette sorte de magie, d’ensorcellement que quelques Elues exercent sur tous les hommes, cette autorité despotique contre laquelle rien ne prévaut et nul ne songerait à se révolter ? ”
“ Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu’il eut constaté qu’en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l’avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d’une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu’on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son cœur. ”
“ Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair, une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale, lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écœurante satiété de l'amour. ”
“ Il avait pris comme on dit la vie par le bon bout, dérivait sans trêve en de changeantes explorations, redoutait même les passionnettes, ces feux de joie qui n'ont qu'une flambée, mais sont si souvent la cause de quelque furieux incendie. Il changeait de maîtresse toutes les huit nuits. Il ne livrait aux baisers que sa chair, ne galvaudait pas une parcelle de ce qu'il y a de noble, de propre, de sensitif en notre être, de ce qui est le reflet du Dieu créateur. ”
“ Peut-être quelque pauvre âme brisée comme le vase de cristal dont parle le poète, quelque victime douloureuse d'un de ces mariages de raison, pires aux tendres cœurs romanesques que le bagne à perpétuité, qui s'affola, se satura de fiel jusqu'aux moelles à subir l'odieux contact de l'homme auquel on l'avait légalement donnée en toute possession, qui ne parvenait pas à se résigner et aima mieux souffrir que d'aventurer ses fiertés, ses pudeurs, ses chimères en un adultère, que de chercher dans l'amour la force de porter le joug, l'oubli des amertumes et des vaines révoltes. ”
“ Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre elles, se recherchaient, se courtisaient, s’adoraient avec des désirs, des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré d’exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d’une telle sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu’elles éprouvaient les suprêmes délices, rien qu’en s’effleurant des doigts au passage, qu’en se regardant à la dérobée lorsque les Sœurs inflexibles ne pouvaient les surprendre. ”
“ Et une idée fixe s'était plantée comme un clou dans son cerveau encore lucide, s'y cristallisait de jour en jour, la hantait, décuplait les torturantes souffrances de sa longue agonie, l'unique pensée que lui, le mâle adoré et fort, l'homme aux douces caresses, aux regards ensorceleurs, aux douces mains savantes, ne la**** suivait pas hors de la vie, dans ce noir, dans ces ténèbres inconnus qui la guettaient. Il l'oublierait tôt ou tard. Plein de santé, vigoureux, jeune, il ne renoncerait pas à l'amour, aux tendresses qui sont le régal, le but, la consolation de l'existence. ”
“ Madame d'Ormonde passait son chemin sans retourner la tête. Et Xavier était, hélas! de plus en plus amoureux, amoureux comme un collégien qui n'a jamais connu, frôlé la moindre femme, amoureux à en ramasser les fleurs qui tombaient du corsage de l'amie, être désorienté, malheureux, perdu dès qu'il ne la voyait pas, qu'il n'entendait pas les roucoulements si doux de sa voix et de son rire... ”
“ Puis il se mêlait à cela le plaisir d’être prise pour une femme du monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s’évader du cadre accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite, que son amant ne se séparerait pas d’elle au retour, lui sacrifierait enfin celle qu’il n’aimait plus, l’épouse qu’il délaissait et appelait ironiquement sa Cendrillon. ”
“ En vain se croiront-ils guéris, forts, armés contre les futures épreuves, en vain défieront-ils les tentations, triompheront-ils d'une femme, de deux, de dix, de cent, toujours se dressera sur leur route, brusquement, face à face, comme pour un duel, la Séductrice, l'Inconnue, qui ressuscitera tous les ferments de sentimentalité, de rêve, de désir, de perversion assoupis en leur être comme du feu sous la cendre, qui les rallume de sa douce haleine ces tisons qui n'étaient pas éteints. ”
“ Le cadre l'intéresse plus que l'amant. Elle s'en délecte, s'y attarde, et dès qu'elle s'y est accoutumée, s'y est assez vue, disparaît du soir au lendemain pour toujours, passe à un autre, recommence la même comédie décevante, le même travail auquel on attache bêtement ses chimères et qui vous fait rêver des intimités idéales que rien ne rompra, des années de bonheur et d'enchantement qu'aucun désastre ne troublera. ”
“ Et une nuit enfin, comme monsieur de Graveuse, fatigué d'avoir veillé, sommeillait lourdement au fond d'un fauteuil, Sacha, réunissant en un suprême effort ce qui lui restait de vie, les nerfs tendus, peu à peu, avec des lenteurs glissantes, des rampements de bête blessée, s'arrêtant pour reprendre haleine, pour écouter la respiration forte et rythmique de celui qui dormait là à côté d'elle avec tant de sérénité, se traîna jusqu'à un meuble en bois des Iles et dont le tiroir était à demi tiré. ”
“ J'ai connu, comme quelque vieux cheval de retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu, l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues, masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles filtrait encore un peu de lumière. ”
“ Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient. ”
“ Et, un jour, à la suite d'un de ces interminables cotillons où l'on ne se quitte pas durant des heures, l'on a la bride sur le cou, l'on disparaît de compagnie sans que nul ne songe à s'en préoccuper, le pauvre grand apprit enfin ce qu'est l'amour, le vrai qui se gîte en plein cœur, en plein cerveau, qui s'y prélasse, qui y règne en souverain et tyrannique maître, se toqua d'une jeune fille adorable mais aussi mal élevée, aussi inquiétante, aussi perverse, aussi faisandée qu'elle était jolie. ”
“ O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux, grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé, chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent l'amour en d'innommables rites ”
“ Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante, souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le cœur à coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers, ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la traitait déjà en vieille femme. ”
“ On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent. Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble dès l'enfance. ”
Termes fréquents
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