“ « Quelle Persuasion veux-tu donc attirer vers ton amour ? Qui te traite injustement, Psappha ? Car celle qui te fuit promptement te poursuivra, celle qui refuse tes présents t’en offrira, celle qui ne t’aime pas t’aimera promptement et même malgré elle. » Viens vers moi encore maintenant, et délivre-moi des cruels soucis, et tout ce que mon cœur veut accomplir, accomplis-le, et sois Toi-Même mon alliée. Accueille, immortelle Aphrodita, Déesse, Tisseuse de ruse à l’âme d’arc-en-ciel, Le frémissement, l’orage et la détresse De mon long appel. ”
Citations de Sapho (Sappho)
“ Et qui jamais apprendra les douleurs secrètes de ce cœur si magnifiquement humain ? « Venez, Grâces délicates et Muses aux beaux cheveux. » Telle fut jadis l’invocation de la Tisseuse de violettes, tandis qu’auprès d’elle Eranna de Télos, la plus ardente et la plus inspirée de ses disciples, la Musicienne qui mourut trop jeune pour atteindre au sommet de sa gloire, accompagnait vaguement d’une note errante du paktis [1] le chant souverain. L’air du large gonflait les cheveux nocturnes de Psappha [2] , et, au loin, dans les pauses du rythme, montait le soupir de la mer. ”
“ « Je t’aimais, Atthis, autrefois... » Je me plais à croire qu’elle fut la Beauté fugitive de l’Ode à l’Aphrodita et de l’Ode à une Femme aimée, à laquelle la tradition attache le nom d’Anactoria. Tsappha s’éprit de toutes les magnificences de la nature : elle aima les fleurs, l’étoile du soir, l’hyacinthe meurtrie qui se fane sur la montagne, la pomme qui s’épanouit sur les plus hautes branches et que la convoitise des passants n’a pu atteindre, semblable à l’inaccessible et désirable virginité, et le duvet de l’herbe du printemps, que foulent en dansant les femmes de la Crète. ”
“ La terre d’où jaillit une fleur sans pareille est, en vérité, la patrie de la volupté et du désir, une Ile amoureuse que berce une mer sans reflux, au fond de laquelle s’empourprent les algues. Les Lesbiens avaient l’attrait bizarre et un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l’ombre avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de l’Orient, tandis que ses yeux, bleus comme les flots, reflétaient le sourire limpide de l’Hellas. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe. ”
“ « Diotime dit que l’Amour fleurit dans la prospérité, mais qu’il s’enfuit devant l’infortune, et Psappha partage ce sentiment lorsqu’elle appelle l’Amour γλυκύπικρος, doux et amer, et ἀλγεσίδωρος, qui donne la douleur. Socrate appelle l’Amour « le magicien. » Psappha le nomme μυθοπλόκος, le tisseur de chimères. » Maxime de Tyr. Erôs, de tes mains prodigues de douleurs Tu répands l’angoisse, et tes lèvres amères Ont le goût du sel et le parfum des fleurs, Tisseur de chimères. « Psappha aimait la Rose, et la louait sans cesse, et la comparait à la beauté des vierges. » ”
“ Toi dont le trône est d’arc-en-ciel, immortelle Aphrodita, fille de Zeus, tisseuse de ruses, je te supplie de ne point dompter mon âme, ô Vénérable, par les angoisses et les détresses. Mais viens, si jamais, et plus d’une fois, entendant ma voix, tu l’as écoutée, et, quittant la maison de ton père, tu es venue, ayant attelé ton char d’or. Et c’étaient de beaux passereaux rapides qui te conduisaient. Autour de la terre sombre ils battaient des ailes, descendus du ciel à travers l’éther. ”
“ « Phaon fut aimé de Psappha, parce qu’il avait su trouver la racine mâle de la plante éryngo, qui avait le pouvoir magique d’inspirer la passion. » On voit quelles incertitudes fabuleuses entourent la tradition, aussi erronée qu’universelle, de l’amour de Psappha pour Phaon. En face de l’insondable nuit qui enveloppe cette mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l’entrevoir, la deviner à travers les strophes et les vers qui nous restent d’elle. Et nous n’y trouvons point le moindre frisson tendre de son être vers un homme. ”
“ « Les étoiles, autour de la belle lune, voilent aussitôt leur clair visage, lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de lueurs d’argent. » ... Voici la langueur des vergers où les fruits et les verdures s’imprègnent de soleil : « Alentour [la brise] murmure fraîchement à travers les branches du pommier, et des feuillages frissonnants coule le sommeil. » Mais l’enchantement est rompu par un cri de détresse : « Car ceux à qui je fais du bien, ceux-là m’outragent le plus. » ”
“ Des vierges et des femmes, délaissant leur pays et oubliant leurs tendresses, venaient des contrées lointaines apprendre d’Elle l’art des rythmes et des pauses. Elles entendirent dans toute leur plénitude et tout leur orgueil les poèmes dont nous ne possédons que de rares fragments, pareils à des lambeaux de pourpre royale... La vie harmonieuse, ardente et sincère de Psappha, se résume en ces vers : « J’aime la délicatesse, et pour moi la splendeur et la beauté du soleil, c’est l’amour. » ”
“ Quelqu’un, je crois, se souviendra dans l’avenir de nous. Dans les lendemains que le sort file et tresse, Les êtres futurs ne nous oublieront pas... Nous ne craignons point, Atthis, ô ma Maîtresse ! L’ombre du trépas. Car ceux qui naîtront après nous dans ce monde Où râlent les chants, jetteront leur soupir Vers moi, qui t’aimais d’une angoisse profonde, Vers toi, mon Désir. ”
“ Psappha, verse-nous au profond de l’espace, Dédaignant le sort des êtres passagers, Le frémissement de ton chant qui surpasse Les chants étrangers. Οὐ γὰρ θέμις ἐν μουσοπόλων οἰκίᾳ θρηνον εἶναι· οὐκ ἄμμι πρέπει τάδε. ... Car il n’est pas juste que la lamentation soit dans la maison des serviteurs des Muses : cela est indigne de nous. Compagnes, voici la Maison du Poète Où la Mort se tait, où le deuil n’entre pas ; Ne gémissez plus dans l’angoisse inquiète Du commun trépas. ”
“ Ἔρος δαὖτέ μ’ὁ λυσιμέλης δόνει, γλυκύπικρον ἀμάχανον ὄρπετον. L’Erôs qui délie mes membres aujourd’hui me dompte, être fatal, amer et doux. Aujourd’hui l’Erôs fatal, amer et doux, L’Erôs qui ressemble à la Mort, me tourmente, Maîtrise mes flancs et brise mes genoux Dans l’angoisse ardente. ⁂ Διὸς παῖς ὁ χρυσός, κείνον οὐ σὴς οὐδὲ κὶς δάπτει. L’or est fils de Zeus, ni la mite ni le ver ne le peuvent détruire. L’or est fils de Zeus, cruel comme les Dieux. Il épanouit sa puissance fatale, Frère du soleil qui dévore les cieux De gloire brutale. ⁂ Ποτνια αὔως. ”
“ Atthis, l’ondoyante et l’incertaine, cherchait le regard d’Androméda, et, sous l’ombre des pommiers du verger, s’attardaient, ivres de musique et de souvenirs, Télésippa, Mégara, Anagora de Milet, Gongyla de Colophòn, Anactoria et Euneika de Salamine. ... En évoquant, à travers les brumes du Temps, les ardeurs sacrées de l’immortelle Amoureuse, ma pensée va vers Atthis, la moins fervente des Amies, peut-être, et la plus aimée. ”
“ Les vers ardents d’Alcée attestent qu’elle fut belle et qu’elle fut aimée : « Tisseuse de violettes, chaste Psappha au sourire de miel, des paroles me montent aux lèvres, mais une pudeur me retient. » Cet hommage lyrique fut, d’ailleurs, peu favorablement reçu de celle à qui il fut adressé. Psappha répondit : « Si tu avais eu le désir des choses nobles et belles, et si ta langue n’avait proféré une phrase vile, la honte n’aurait point fait baisser tes yeux, mais tu aurais parlé selon la justice. » ”
“ De pareilles phrases flattent bassement l’oreille, comme les phrases amoureuses dont se servent Anacréon et Psappha : plus blanche que le lait, plus délicate que l’eau, plus mélodieuse que les paktis, plus vive qu’un coursier, plus tendre que les roses, plus douce qu’une robe de lin, plus précieuse que l’or. ”
“ Cité par Maxime de Tyr, pour prouver que Psappha partageait l’avis de Diotime, lorsque celle-ci dit à Socrate [Platon : Banquet] que l’Érôs n’est pas le fils, mais le serviteur de l’Aphrodita. Ô toi dont le trône aux lueurs d’arc-en-ciel Brille sur l’Hadès et sur la Terre sombre, Aphrodita pâle au sourire cruel, Resplendis sur l’ombre. L’Erôs qui t’implore et te suit pas à pas Élève vers toi son regard doux et grave : Il pleure en t’ouvrant vainement ses deux bras, L’Erôs, ton esclave. Ψαύην δ’οὐ δοκίμοιμ’ ὀράνω δύσι πάχεσιν. ”
“ O Psappha, dis-nous pourquoi jaillit le rire De l’Aphrodita. Quel sombre dessein réjouit la Déesse À qui plaît l’effroi des cris inapaisés, Qui répand sur nous la farouche détresse, L’horreur des baisers ? Les rayons maudits d’une fatale aurore Virent autrefois l’implacable Beauté Fleurir dans sa force inexorable, éclore Dans sa cruauté. Ô Psappha, voici que s’éteint la Pléiade. Le vent clame, ainsi qu’une lyre de fer, Un chant prophétique et sinistre, et Leucade Assombrit la mer. ⁂Δεῦτέ νυν, ἄβραι Χάριτες, καλλίκομοί τε Μοῖσαι. ”
“ Larichos étant l’échanson en titre des cérémonies publiques de Mytilène, et ce privilège étant réservé aux éphèbes de noble naissance, on en conclut que Psappha devait appartenir à l’opulente aristocratie de la ville. Charaxos, étant allé vendre en Égypte le vin célèbre de Lesbôs, s’éprit d’une esclave de Naucratis, Doricha, surnommée par ses amants Rhodopis. Il la libéra au prix d’un trésor et dissipa avec elle ses richesses. Elle devint ainsi l’illustre courtisane aux joues roses. Psappha, dans une de ses odes, la raille amèrement. ”
“ Beaucoup plus grand qu’un homme grand, Hyménée ! Θυρώρῳ πόδες ἑπτορόγοιοι, τὰ δὲ σάμβαλα πεμπεβόηα, πίσυγγοι δὲ δέκ’ ἐξεπόνασαν. Celui qui garde la porte a des pieds longs de sept brasses, et des sandales formées de cinq peaux de bœufs, et que dix savetiers façonnèrent. « Psappha raille autre part les époux rustiques et le veilleur qui garde les portes. Pour ces noces sans beauté, elle emploie des phrases prosaïques, comme si elle discourait plus qu’elle ne chantait. Et les mots qu’elle emploie ne sont plus en harmonie avec la danse et le chant. »Démétrius. ”
“ Phaon, suivant la légende, était un passeur de bac fort honoré par les habitants de l’île pour son intégrité. « La Déesse, » (comme disaient les Lesbiens en parlant de l’Aphrodita) , ayant revêtu l’aspect d’une vieille mendiante, pria Phaon de la transporter sans payer l’obole. Il acquiesça immédiatement à sa demande, et l’Immortelle le récompensa par une jeunesse et une grâce renouvelées. « Ce Phaon, ajoute Phalacphatos, fut chanté par l’amoureuse Psappha. » ”
“ Une inscription sur un marbre de Parôs nous apprend que, pendant le règne d’Aristoclès à Athènes, Psappha s’enfuit de Mytilène et se réfugia en Sicile. Nous ignorons la cause de son exil. Ce ne fut assurément point la poursuite de Phaon, comme l’assurent certains auteurs, qui détermina la Tisseuse de violettes à quitter les musiques et les sourires de Mytilène. Car Phaon n’est qu’un mythe créé par quelques écrivains d’après la tradition populaire. ”
“ Les femmes de la Crète dansent en rythme, de leurs pieds délicats, autour du glorieux autel, foulant la fine et tendre fleur de l’herbe. De leurs tendres pieds les femmes de la Crète Ont pressé la fleur de l’herbe du printemps... Je les vis livrer à la brise inquiète Leurs cheveux flottants. Leurs robes avaient l’ondoiement des marées. Elles ont mêlé leurs chants de clairs appels En rythmant le rire et les danses sacrées Autour des autels.⁂ Ὀφθάλμοις δὲ μέλαις νύκτος ἄωρος. ”
“ « Insensée, ne te glorifie point d’un anneau, » et repousse avec dédain l’offrande poétique d’Alcée. Elle a le calme des êtres immortels, à qui la contemplation de l’éternité est familière : « ... j’ai l’âme sereine. » ”
“ Il me paraît l’égal des Dieux, l’homme qui est assis dans ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon cœur au fond de ma poitrine. Car lorsque je t’aperçois, ne fût-ce qu’un instant, je n’ai plus de paroles, ma langue est brisée, et soudain un feu subtil court sous ma peau, mes yeux ne voient plus, mes oreilles bourdonnent, la sueur m’inonde et un tremblement m’agite toute ; je suis plus pâle que l’herbe, et dans ma folie je semble presque une morte... ”
“ C’est ici la poussière de Timas que l’azur sombre du lit nuptial de Perséphona reçut, morte avant l’hymen. Lorsqu’elle périt, toutes ses compagnes, d’un fer fraîchement aiguisé, coupèrent la force de leurs désirables chevelures. ”
“ Pour moi, ni miel ni abeille... Ce vers de Psappha passa en proverbe chez les Lesbiens pour désigner ceux qui désirent le bien sans le mal, le plaisir sans la douleur. Ἄγε δὴ χέλυ δῖά μοι φωνάεσσα γένοιο. Viens, écaille divine, et pour moi deviens harmonieuse. Cité par Hermogène. Psappha invoque ici la Lyre que la légende disait tirée par Hermès d’une tortue. Ὀ μὲν γὰρ κάλος, ὄσσον ἴδην, πέλεται [ἄγαθος] , ὀ δὲ κἄγαθος αὔτικα καὶ κάλος ἔσσεται. L’être qui est beau à voir est bon, et l’être qui est bon, par là même, deviendra beau. ”
“ Quelle paysanne te charme le cœur, qui ne sait pas relever sa robe sur ses chevilles ? Athénée, parlant de l’élégance des femmes de l’antiquité et du soin qu’elles prenaient de leurs vêtements, dit que Psappha raille ainsi Androméda. Ἄτθι, σοὶ δ’ ἔμεθέν μεν ἀπήχθετο φροντίσδηνη, ἐπὶ δ’ Ἀνδρομέδαν πότῃ. Atthis, ma pensée t’est haïssable, et tu fuis vers Androméda. Tu hais ma pensée, Atthis, et mon image. Cet autre baiser, qui te persuada, Te brûle, et tu fuis, haletante et sauvage, Vers Androméda. ⁂ Ἔχει μὲν Ἀνδρομέδα κάλαν ἀμοίβαν. ”
“ Je possède une belle enfant [3] dont la forme est pareille à des fleurs d’or, Klêis la bien-aimée, que je [préfère] à la Lydie tout entière et à l’aimable...⁂Βροδοπάχεες ἄγναι Χάριτες, δεῦτε Δίος κόραι. Pures Kharites aux bras de rose, venez, filles de Zeus. O filles de Zeus, Grâces aux bras de rose, Venez, apportant les parfums de jadis, Le frisson des voix, du rythme et de la pause, Et l’or du paktis. Vous dont la langueur divine se repose Dans l’éclair de l’aube et la flamme du jour, Venez en dansant, Grâces aux bras de rose, Riant à l’amour. ⁂Πάρθενον ἀδύφωνον. ”
“ Où pleurent l’angoisse et l’effroi des attentes, Quand le crépuscule assombrit les ors bruns Des rives ardentes. J’enseignai les chants qui montent vers l’autel D’où l’Aphrodita tourmente l’amoureuse Et qui font pâlir le sourire cruel De la Bienheureuse. ⁂ Βρένθειω βασιληΐω D’un palais parfumé (ou : orgueilleux, ou : fleuri) . Ὁ πλοῦτος ἄνευ σεῦ γ' ἀρέτα 'στ' οὐκ ἀσινής πάροικος. L’opulence sans toi, Vertu, n’est point une voisine sans danger. ⁂ Ἄνδε ἀμέργουσαν παῖδ’ ἄγαν ἁπαλάν. ”
