“ Mais ce M. de Tourte mettait pour condition à ses vingt et une voix qu’il épouserait elle, Lamiel ; or elle avait en horreur sa mine jaune et bassement dévote. ― C’est tout simple, dit Mme Le Grand, ma chère Lamiel a distingué un beau jeune homme qui, en fait de fortune, n’a que des espérances. ― Eh bien ! non, s’écria Lamiel, je m’ennuierais moins et saurais que faire de ma vie. L’amour, qui paraît faire le souverain bonheur de tout le monde, me paraît une chose fort insipide et si j’ose tout dire fort ennuyeuse. ”
Citations sur “Lamiel”
“ Bientôt Lamiel ne pensa plus qu’à monsieur Mandrin, à monsieur Cartouche et aux autres héros que ces petits livres lui apprenaient à connaître. Leur fin, qui arrivait toujours en lieu élevé et en présence de nombreux spectateurs, lui semblait noble ; le livre ne vantait-il pas leur courage et leur énergie ? Un soir, à souper, Lamiel eut l’imprudence de parler de ces grands hommes à son oncle ; d’horreur, il fit le signe de la croix. — Apprenez, Lamiel, s’écria-t-il, qu’il n’y a de grands hommes que les saints. — Qui a pu vous donner ces idées terribles ? s’écria Mme Hautemare. ”
“ Ces derniers mots frappèrent la curiosité de Lamiel, et, au retour de sa promenade du soir, un jeune homme qui revenait d’une noce au village voisin, où l’on avait bu beaucoup de cidre, se prévalant d’une connaissance légère, l’aborda et fit le geste de la serrer dans ses bras. Lamiel se laissa embrasser fort paisiblement par le jeune homme, qui déjà concevait de grandes espérances, quand Lamiel le repoussa avec force ; et, comme il revenait, elle le menaça du poing et se mit à courir. L’ivrogne ne put la suivre. ”
“ Le fait est que la société de toutes les femmes ennuyait le comte ; Lamiel, étant encore tout à fait une femme honnête, l’ennuyait encore bien plus ; il faisait donc la cour à notre héroïne en lui disant des mots ; de la vie, il n’avait passé cinq minutes avec elle, en tête-à-tête ; son art était de faire croire à Lamiel qu’il mourait d’envie de lui parler et que la cruauté d’elle, Lamiel, lui enlevait la possibilité de ce bonheur. ”
“ Lamiel fit cette question à son oracle, mais le docteur Sansfin avait trop d’esprit pour répondre nettement. — Rappelez-vous bien, ma belle amie, lui dit-il, que je refuse nettement de répondre à cette question. Seulement souvenez-vous qu’il y a un extrême danger pour vous à chercher de vous en éclaircir, c’est comme le secret terrible des Mille et une nuits, ces contes qui vous amusent tant : lorsque le héros veut s’en éclaircir un énorme oiseau paraît dans le ciel qui s’abat sur lui et lui arrache un œil. ”
“ Sansfin dit à Lamiel : « Vous êtes une nigaude de donner la main à ce mariage, le duc est tellement indécis que vous auriez pu empêcher ce mariage et l’épouser. » — Moi, être infidèle à Valbayre ! s’écrie Lamiel. Lamiel a la fantaisie de voir la duchesse de Miossens dans son intérieur ; profond ennui de cette maison qui plaît à Lamiel qui est sombre. La duchesse va tellement découverte au bal, par esprit de contradiction contre la marquise, qu’elle prend une maladie de poitrine. ”
“ La sensibilité de Lamiel se révolta ; elle revint chez son oncle, fondant en larmes. Le lendemain, son parti était pris de n’être plus sensible au moindre accueil ; elle frémissait auparavant à la seule idée d’aller voir Mme Anselme, dont elle s’attendait d’être reçue avec la moquerie la plus méchante. Maintenant qu’elle avait été mal reçue par l’abbé Clément qu’elle croyait son ami, que lui importait tout le reste !... Quoique née en Normandie, Lamiel n’était guère habile dans l’art de défendre à sa figure d’exprimer les sentiments qui l’agitaient. ”
“ Lamiel savait déjà un peu mentir, mais elle appuyait encore trop, elle ne jetait pas les mensonges comme choses sans conséquence, elle avait encore bien à acquérir. Ce qui la faisait mentir, c’était une maxime que Mme Le Grand lui répétait souvent depuis qu’elle lui parlait à cœur ouvert : « Sois riche, si tu peux ; sage, si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. » L’intimité avec le comte dura une demi-journée ; le soir, Lamiel lui trouvait déjà une sécheresse de cœur qui lui coupait la parole. ”
“ Un jour Lairduel, un des farceurs de la troupe, ravi par les grâces de Lamiel, s’écria dans son enthousiasme : — Elle est de si bonne compagnie ! — Elle est bien mieux que cela, dit le vieux baron de Prévan, qui était le dictateur de tous ces jeunes gens, c’est une fille d’esprit qui s’ennuie du ton de la bonne compagnie. Avec son air doux et gai, elle est l’audace même ; elle a le courage, plus humain que féminin, de braver votre mépris, et c’est pourquoi elle est inimitable. ”
“ Comme toutes les femmes trop riches et par l’excès des richesses conduite à la privation des difficultés et à l’ennui, Mme de Miossens avait une favorite. Lamiel était une jeune paysanne de quinze ans alors qui, par sa mine éveillée et par ses réponses hardies, deux ans auparavant, quand elle en avait treize, avait attiré l’attention de la duchesse. ”
“ Lamiel, le voyant embarrassé, fut bien loin de profiter grossièrement de sa victoire malgré elle ; elle se figura la conduite cruelle que le comte eût adoptée à sa place ; elle eut la joie de se sentir supérieure. — Mais ne dirait-on pas, mon ami, à me voir vous entretenir depuis une heure de choses simplement curieuses, que j’ai le plus mauvais cœur du monde et que j’ai oublié tout à fait mes premiers bienfaiteurs ? Que deviennent mon excellent oncle et ma tante Hautemare ? Me maudissent-ils ? ”
“ Ce qui, surtout, faisait la conquête de la grande dame, c’est que Lamiel n’avait point l’air d’une demoiselle. Il faut savoir que celui des désastreux effets de la révolution auquel Mme de Miossens était le plus sensible, c’étaient ces airs de décence et de réserve que se donnent des filles de gens du peuple qui ont gagné quelque argent. Lamiel avait trop de vivacité et d’énergie pour marcher lentement et les yeux baissés, ou du moins ramenés, pour ne laisser échapper qu’un regard insignifiant sur le magnifique tapis du salon de la duchesse. ”
“ Le duc prit la fuite. Cette fuite amusa infiniment Lamiel ; elle avait ouï parler mille fois au château du respect avec lequel tout le monde traitait un fils unique, héritier d’un si grand nom ; elle trouva plaisant de prendre le rôle contraire. La connaissance continua, mais sur ce ton ; Lamiel était maîtresse non seulement absolue, mais capricieuse. Cependant, après quinze jours, elle multiplia les rendez-vous, parce qu’elle commençait à s’ennuyer les après-midi, quand elle n’avait pas un beau jeune homme à vexer. Lui était fou d’amour. Elle passait sa vie à inventer des tourments. ”
“ La duchesse s’écria tout à coup pendant cette lecture abominable : — Lamiel ! qu’on mette les chevaux et qu’on aille chercher au village la petite Lamiel, la fille d’Hautemare, elle se fera accompagner par son oncle ou sa tante. Lamiel parut deux heures après avec ses habits des dimanches. Elle lut mal d’abord, mais avec des grâces charmantes qui firent oublier à la duchesse même l’intérêt des nouvelles de la Vendée. Ses jolis yeux si fins s’enflammaient de zèle en lisant les phrases d’enthousiasme de la Quotidienne. ”
“ À Rouen, se trouvant sans argent, sans maîtresse et sans linge, il eut presque l’idée de se brûler la cervelle. Jamais homme ne s’était trouvé aussi embarrassé. Toutes les prévisions de Lamiel s’accomplirent. Pour Lamiel, elle eût tout à fait oublié le jeune duc qui avait eu l’art d’étouffer l’amour dans les douceurs, s’il ne lui eût servi de point de comparaison pour juger les autres hommes. Lamiel avait tant de naturel dans les manières et tant d’étourderie dans les façons que Mme Le Grand s’attacha à elle jusqu’au point d’en faire sa société ”
“ En dépit des poètes, ces choses-là n’ont rien d’élégant au village ; tout y est grossier et fondé sur l’expérience la plus claire. Lamiel arriva jusque dans la chambre de Mme Anselme avec des yeux qui firent peur à celle-ci, tant ils étaient animés par le désespoir. Lamiel venait de traverser le salon où si souvent l’abbé Clément lui avait adressé des paroles si gracieuses, et maintenant il refusait de la recevoir. La vieille femme de chambre avait préparé une quantité d’impertinences polies qu’elle se proposait d’adresser à Lamiel à la première vue. ”
“ Depuis cette grande aventure du propos de la vendeuse de cidre Merlin, tout ce qui était prêché par la tante Hautemare, c’est-à-dire tout ce qui était devoir réel ou de convention parmi les dévots du village, devint également ridicule aux yeux de Lamiel, elle répondait tout bas : C’est bête ! à tout ce que sa tante ou son oncle pouvaient lui dire. Ne pas dire le chapelet le soir des bonnes fêtes ou ne pas jeûner un jour de quatre-temps, ou aller au bois faire l’amour, parurent à Lamiel des péchés d’égale importance. ”
“ J’oubliais..., dit-elle à Mme Anselme qui suivait ses mouvements d’un œil jaloux. Lamiel avait d’abord pris les romans de Mme de Genlis, la Bible, Éraste ou l’Ami de la jeunesse, Sethos, les histoires d’Anquetil, et autres livres permis par la duchesse. « Je suis une sotte, se dit-elle. Je m’occupe du profond dégoût que me donnent les compliments mielleux de cette fille qui m’exècre ; je néglige le précepte du docteur, juger toujours la situation et s’élever au-dessus de la sensation du moment. Je puis m’emparer de tous les livres dont madame me défendait la lecture avec tant de rigueur. » ”
“ Elle regardait Nerwinde. — Cette belle figure si froide et si noble, c’est donc celle d’un homme qui va se tuer dans quelques heures ! il agit avec un sang-froid parfait. Le comte faisait des malles et semblait absorbé par le soin de ne pas gâter ses effets ; fier de son habileté à faire des malles, il était bien commis voyageur dans ce moment ; mais Lamiel ne voyait rien, son âme était tout émue par ce coup de pistolet si prochain. Il adressait ses malles à sa sœur, Mme la baronne de Nerwinde. ”
“ Je veux vous rendre votre nièce. J’étais là à penser que la fraîcheur de la nuit peut redoubler son mal de poitrine ; dites, je vous prie, qu’on mette les chevaux à la voiture. Priez Mlle Anselme d’aider Lamiel à s’habiller ; moi-même je veux m’habiller. Elle montrait la porte avec énergie à Hautemare qui faisait tout ce qu’il pouvait pour se maintenir en colère ; il ne voulait pas absolument rentrer chez lui sans sa nièce ; il se figurait la scène affreuse dont il serait l’objet de la part de Mme Hautemare si elle le voyait arriver sans Lamiel. ”
“ Lamiel resta stupéfaite, un tel langage eût été impossible au château ; Mlle Anselme et les autres femmes de la duchesse avaient bien des sentiments bas, mais savaient les exprimer d’une tout autre façon. À la vue de ces robes, Mlle Anselme se fût jetée dans les bras de Lamiel, l’eût accablée de baisers et de félicitations, puis, lui aurait demandé en riant de lui prêter une de ses robes qu’elle lui aurait désignée par la couleur. Cette demande de robe consterna la jeune fille ”
“ Toutes ces réflexions, plutôt senties qu’expliquées avec netteté, arrivèrent en foule à Lamiel, comme elle regardait ses cheveux dans le miroir pour mettre ses papillotes. — Il n’y a qu’un moment, en ôtant mon chapeau, j’avais le rire sur les lèvres, se dit-elle, et maintenant, j’ai l’air morne, j’ai besoin de faire effort sur moi-même pour n’être pas en colère. Et, grand Dieu ! il en est ainsi tous les soirs ! Apparemment, cet homme si imposant est fatigué des efforts qu’il fait pour maintenir son empire dans le monde, et quand il est fatigué, il a de l’humeur. ”
“ Le duc fut héroïque ; il donna un baiser, mais il ne savait trop que dire. — Je vous rends votre liberté, lui dit Lamiel ; retournez chez vous, vous n’aimez pas les filles qui ont des joues en dartres. — Parbleu si ! dit le duc avec une résolution héroïque ; vous vous êtes compromise à mon occasion, et jamais je ne vous abandonnerai. — Bien vrai, dit Lamiel, eh bien, baisez encore... Je vous avouerai que c’est une dartre qui reparaît tous les deux ou trois mois, au printemps surtout. ”
“ Quinze jours se passèrent, le duc était parfaitement heureux. Son bonheur redoublait chaque jour, mais Lamiel commençait à s’ennuyer. Le duc, qui s’était fait appeler à l’hôtel d’Angleterre M. Miossens tout court, la comblait de cadeaux ; mais Lamiel, au bout de huit jours, se fit acheter des habits qui annonçaient une fille de bourgeois de campagne, et fit emballer les robes et les chapeaux fort chers qui annonçaient une dame de Paris. — Je n’aime pas à être regardée dans la rue. Je me souviens toujours des commis voyageurs. Je suis sûre que je ne sais pas marcher comme une dame de Paris. ”
“ Le cœur de Lamiel était déchiré. — Eh bien, je vous donne quatre des plus belles robes, s’écria-t-elle avec humeur. — À choisir ? répliqua la tante. — Eh ! pardi, sans doute, s’écria Lamiel avec un air de désespoir et d’impatience qui fut remarqué. Elle était consternée du langage bas qu’elle avait désappris au château. Tout en convenant avec elle-même du peu d’esprit de l’oncle et de la tante, elle avait rêvé une famille à aimer. Dans son besoin de sentiment tendre, elle avait fait un mérite à sa tante du manque d’esprit ”
“ Ce mot était cruel pour la duchesse, il la privait de la seule distraction qu’elle eût au monde ; sa fantaisie pour Lamiel était dans toute sa force ; elle fut au désespoir et répétait souvent qu’elle donnerait cent mille francs pour sauver Lamiel. Son cocher qui l’entendit lui dit avec la grosse franchise d’un Alsacien : — Eh bien ! que madame rappelle Sansfin. Ce mot rompit la glace. Deux jours après, revenant tristement de la messe dans son carrosse par la grand’rue de Carville, elle vit de loin le médecin bossu et, d’instinct, elle l’appela. ”
“ Le duc racontait avec un naturel charmant et beaucoup d’esprit sa façon de remplir ses journées à Paris ; Lamiel vit de loin son oncle Hautemare qui descendait d’une carriole louée, assez cher apparemment, pour l’épier. Cette vue l’impatienta. — Vous avez toujours ce valet de chambre fidèle que vous appelez Duval ? — Sans doute, dit Fédor en riant. — Eh bien, envoyez-le à Paris chercher quelque chose que vous aurez oublié. — Mais cela me dérange fort ; que ferai-je sans cet homme ? — Vous pleurez comme un enfant qui a peur de sa bonne. ”
“ « Mais peut-être, se disait-il, Lamiel est sur le point de revenir à des sentiments honnêtes. Si je parviens à la persuader, les actions suivront rapidement la conviction de l’esprit... Si je m’éloigne, l’occasion est à jamais perdue, je me reprocherai éternellement la perte d’une âme si belle et si noble, malgré ses souillures. Sa tête l’a égarée, mais le cœur est pur. » Dans son trouble extrême, l’honnête jeune homme alla consulter M. l’abbé Germar, son directeur, qui, touché de sa vertu, ne balança pas : il lui ordonna de rester à Paris et d’entreprendre la conversion de Lamiel. ”
“ Quant à elle, c’était déjà une petite misanthrope : la vue du docteur avait servi de preuve aux explications qu’il lui donnait de toutes choses ; elle croyait tous les hommes aussi méchants que lui. Un jour, pour s’amuser, Lamiel dit à l’abbé Clément que sa bonne tante Anselme avait dit de lui tout le mal possible à la duchesse. La tante était furieuse de l’amitié que son neveu prenait pour Lamiel, sa rivale en faveur auprès de la duchesse ; elle avait beaucoup compté sur l’abbé pour diminuer l’empire que cette petite paysanne avait usurpé sur la grande dame. ”
