“ Je fus près de pleurer moi-même. Je compris en un éclair que toute la méchanceté des Morticoles repose sur un immense malentendu. Ils sont pareils à ces sauvages que des racines vénéneuses rendent à jamais féroces et sanguinaires. Leur racine, à eux, c’est la science. Mme Sarah entra et considéra le moribond avec mépris et dégoût. Il réunit sa dernière énergie en quelques mots appuyés, solennels : « Il y a trop de choses entre nous... pour que tu puisses t’attendrir... D’ailleurs... tu es... cruelle... » ”
Citations sur “Morticoles”
“ Quant à mon voisin de gauche, il s’était assoupi, et la surveillante rangeait les journaux illustrés qui traînaient sur ses draps. J’en regardai un. Les dessins représentaient notre quarantaine et la galère des Morticoles nous apportant des provisions. Le texte parlait de nous comme d’une race de demi-sauvages assez ancrés dans leurs préjugés ridicules. Les Morticoles manifestent, par leur presse, une sûreté et un contentement d’eux-mêmes extraordinaires. Ils se considèrent comme le premier peuple de la terre. Beaucoup de gravures traitaient d’hygiène et de nouveaux procédés médicaux. ”
“ Ainsi les Morticoles n’ont pas même épargné ce qui nous élève au-dessus de la vie, embrase les plus froides choses, fait à notre contact frissonner la nature entière : l’amour, transport des cœurs bondissants, des âmes inclinées, des corps rejoints et des mains en extase, ils l’ont accablé d’étiquettes honteuses, soumis à leur science imbécile. ”
“ Mais la plupart, au bout de huit à dix jours, montent gentiment à leurs chambres et s’imbibent de chloroforme, comme on le leur a enseigné, ou bien avalent leurs gouttes de poison. Les amoureux de l’antique s’ouvrent les veines dans des bains tièdes et parfumés. Ces suicides-là ne comptent pas, premier avantage. On ne les porte pas sur les statistiques et vous savez que nous autres Morticoles ne marchons qu’avec cette science merveilleuse, par laquelle le blanc devient noir, le rouge jaune, et qui répond à tous les arguments. ”
“ « Il me dédaigne, grogna celui-ci. Il sait qu’il aura ma peau, l’animal ! » Je voyais le sinistre rassemblement à quelque distance et je percevais la voix rauque de Malasvon. Ainsi ce rustre était la grande célébrité chirurgicale des Morticoles, une des statues futures. Perdu dans des réflexions vagues et sombres, je remarquai pourtant qu’on avait relevé les rideaux du mort et qu’un nouveau demi-vivant occupait le lit : « Quand sera-ce fini ? Quand sera-ce fini ? » Mon petit Alfred se lamentait en se tordant les mains. ”
“ C’est ici, ajouta Trub, la grande bouche de salubrité, le cloaque où se déverse le système d’égouts qui fait la gloire des Morticoles, que leur envie le monde entier, et qui, s’il supprime certaines épidémies, en crée d’autres plus terribles. Si je soulevais la peau rude des pavés, tu verrais au-dessous un puissant organisme, l’ensemble des tubes d’électricité, de force motrice, de vapeur, de canalisation, que nos hôtes ont construits à l’image de ces vaisseaux du corps humain qu’ils passent leur vie à étudier, et qui font ressembler la ville à un vaste cadavre étendu. ”
“ Car Foutange excite une vaste curiosité. Les Morticoles viennent là en partie de plaisir, voient travailler les malades, et souvent emportent la contagion. Il grouillait donc une foule composite : tel millionnaire, trésor des médecins, célèbre par sa fructueuse hypocondrie, consulte pour la dixième fois Avigdeuse, lequel répond nonchalamment, caresse sa belle barbe noire. Telle petite dame s’empresse autour de Tismet de l’Ancre qui lui donne des conseils à voix basse, et serre des mains de tous côtés. ”
“ Il prenait le menton de ma petite Marie d’un air vainqueur, toutes les fois qu’il la rencontrait. Il posait surtout pour les dames qui assistaient Malasvon, car, chez les Morticoles, la médecine et la chirurgie sont en honneur parmi les femmes. On suppose peut-être que celles-ci interprètent ces sciences meurtrières en douceur, qu’elles les allègent et les amortissent par leurs mains plus fines, leur émotion plus éveillée. Il n’en est rien. Elles ne tendent, sauf de rares exceptions, qu’à l’imitation des hommes et méprisent même la politesse. ”
“ Quelque temps après mon entrée dans la maison, il y eut un important dîner auquel furent conviés les plus fameux Morticoles, entre autres Vomédon, l’éternel parasite, Crudanet, Cloaquol, Gigade, Cortirac, Fête, Canille, Poulquier, l’auteur dramatique Loupugan, plusieurs élèves, plusieurs riches dont Burnone, beaucoup de dames et de demoiselles en grande toilette. La table était odorante de fleurs, lucide de cristaux, brillamment servie dans l’immense salle à manger. Tout autour, souriaient les portraits des ancêtres de Pridonge, médecins de père en fils et dévoués à la même spécialité. ”
“ Les Morticoles ont trouvé là de belles excuses à leurs injustices et scélératesses, car c’est encore une de leurs manies de ne pouvoir faire une hypothèse sans en tirer aussitôt des inductions pour tous les domaines de l’esprit, sans en badigeonner l’histoire et la vie sociale. Ils aboutissent ainsi aux affirmations les plus burlesques, les plus sauvages. Combien la simple pitié, qui nous fait nous sentir de communion avec tous les êtres animés, est plus belle que cette sèche et brutale doctrine de l’Évolution et la rend inutile ! ”
“ « La matière, la matière, le hasard, le hasard. » Certes, les Morticoles ont savamment organisé les esprits pour les dominer, les asservir. Celui qui se croit issu d’un caillou n’a plus qu’à se laisser rouler. Nous en étions à ce bavardage, quand une voix éraillée grommela : « Qu’est-ce qui m’a fichu un jésuite pareil ? » C’était l’homme de droite à la barbe rousse, lequel se réveillait en jurant et sacrant comme un charretier qu’il était. Puis il saisit une cuvette sur la table et se mit à vomir un flot de liquide jaune, au milieu de hoquets et de claquements de gosier. ”
“ De la caste des malades pauvres, il avait travaillé dans plusieurs de ces fabriques où les Morticoles riches font suer de la richesse aux misérables, tirent leurs pièces d’or des poitrines défoncées, des entrailles corrodées, des os ramollis par les accidents, les poisons, les veilles, les famines. La chair d’Alfred avait subi ces assauts successifs. ”
“ Depuis deux mois je végétais à l’hôpital grâce aux zèles combinés de Tabard, des Rastas, de Cudane et de Malasvon. L’hiver se prolonge, chez les Morticoles, la plus grande partie de l’année. Ils ont banni la joie même de la nature. On venait de m’ôter mon pansement. J’avais, en place de ma capote, un pantalon de gros drap bleu, un gilet et une veste semblables, un tablier grisâtre et une casquette sur laquelle scintillaient ces mots : HÔPITAL TYPHUS. Les malades, la petite Marie, la surveillante s’étaient fort réjouis de mon accoutrement. ”
“ Les hommes étaient encore plus inquiets, plus hypocondriaques que les femmes, et accablaient de questions leurs médecins respectifs qu’ils reconnaissaient avec joie dans la cohue. Clapier n’était pas d’excellente humeur. Le Tibia brisé avait, le matin même, consacré sa première page à un portrait et à une longue biographie d’Avigdeuse. De tous côtés grondait cette injure, charlatanisme, que tous les Morticoles méritent, et que tous se jettent à la tête. ”
“ Le désarroi de nos estomacs, l’inquiétude et la vue de cet angoissant navire nous rapprochèrent du surnaturel tellement que mes camarades frissonnaient et que moi-même j’entendais le bruit de castagnettes dans mes mâchoires. Alors le capitaine qui, s’il savait très mal la conduite pratique d’un bâtiment, avait des lumières étendues, nous dit d’une voix rassurante : « Je connais ces couleurs ; encore qu’elles soient lamentables, elles nous présagent un heureux destin. C’est le drapeau des Morticoles et nous touchons à leur pays ; nul havre plus sain ne pouvait s’offrir à nos corps délabrés. » ”
“ Malgré nos instances, les Morticoles, qui nous surveillaient de près, nous refusèrent pendant vingt jours toute autre nourriture que les biscuits. Au bout de ce temps, nous eûmes une seconde visite de Crudanet. Ses yeux étroits brillaient d’une flamme alimentée par l’étonnement et la malice. Il palpa nos maillots empestés. Il constata nos membres flasques, nos faces amaigries, notre irritation, et nous annonça solennellement que désormais un quart de ration nous serait octroyé. Ce quart consistait en un dé de riz, du pain gros comme un nez d’enfant, et un œuf. ”
“ On lui reprochait de n’avoir point la dichotomie scrupuleuse, de ne point partager intégralement avec ses collègues les honoraires des consultations où ceux-ci l’appelaient. Il n’avait pas d’amis, mais il comptait sur ses coreligionnaires et leurs ramifications à la Bourse, sur quelques consciences vénales, comme Vomédon, enfin sur ceux dont il connaissait les cadavres. Les Morticoles se servent beaucoup du chantage. Chez eux, le silence est vraiment d’or. Les plus habiles collectionnent des dossiers, et font savoir, par voie indirecte, aux intéressés influents qu’ils les possèdent. ”
“ Chaque lettre était formée d’une dizaine de corps des deux sexes dont la plupart remuaient indistinctement, dérangeaient la boucle de l’S et le jambage de l’R. Cet ultime défi, menace en majuscules vermineuses et grouillantes, était une tradition des Morticoles pauvres, lors des épidémies. Les trompettes stridentes vibraient toujours. L’atmosphère était empestée. L’odeur des égouts se mêlait à celle plus forte des chairs putrides. J’aspirais, malgré moi, ce glas des narines. ”
“ La peur me troue comme un couteau. Je tremble d’un fourmillement de frissons, les uns chauds et les autres froids. J’ai l’envie de demander grâce et en même temps la haine des Morticoles. Celle-ci s’aggrave de la vue de Cudane. On me saisit avec brutalité. On m’étend sur le lit. Malasvon parle de son opération. J’entends un cliquetis d’instruments et je sens, tout près de moi, l’épouvantable odeur du chloroforme. On m’applique violemment sur la bouche la petite boîte mortelle. ”
“ La Providence irritée s’appesantissait sur les Morticoles, mais je la conjurai d’avoir pitié des moins coupables : « Seigneur, m’écriai-je, un miracle ! Épargnez les petits ; épargnez les riches aussi pauvres aujourd’hui que les plus pauvres. » ”
“ L’interne ausculta cette chose sans nom et déclara : « Il vit ! » Puis, avec une patience admirable, il lava les caillots, ferma les grosses plaies avec des aiguilles et du fil, bassina les petites. En le voyant, éclairé par le rat de cave que tenait la surveillante, s’empresser sans énervement auprès de ce malheureux, je déplorais que tant de belles qualités fussent bridées par un mauvais esprit général que je ne sais quel destin funeste a soufflé sur les Morticoles. Jaury ne pouvait s’empêcher de plaisanter. ”
“ Celles-ci, je l’appris depuis, avaient été laborieusement combinées entre Avigdeuse, Cloaquol, Boridan, le charlatan Wabanheim et son pharmacien Banarrita, pour faire concurrence à une admirable invention récente, grâce à laquelle un docteur étranger rendait la vie et la force aux désespérés. Les Morticoles se flattaient, par un tapage savant, d’atteindre un double but : combattre et ruiner dans l’opinion celui qu’ils considéraient comme un rival dangereux pour la science officielle ; créer une spécialité coûteuse qu’ils infligeraient aux riches après l’avoir essayée sur les pauvres. ”
“ Tabard est ivre de rage. On est en train de le nettoyer et je te jure qu’on a fort à faire. — Ah, m’écriai-je, aussi qu’allais-je chercher dans ce cloaque ? Me voilà délivré ! J’ai voulu me plier au joug des Morticoles, et tout le dégoût accumulé en moi par mon séjour dans cette infâme contrée est sorti en un instant par ma bouche. Je regrette que de mon estomac n’ait point jailli un geyser de vitriol qui corrode et détruise tous ces pieds. ”
“ C’est l’amour qui crée les êtres. Sans lui les humains ne sont que poussière. Mais lui rend cette cendre vivace, fait d’une crête de mur une forêt, d’une anfractuosité de roche un jardin et d’un coin de terre un paradis. Je le vis bien pour Magaduque. À la longue, tous ces docteurs, grands, gros, maigres, larges, étroits, noirs, blancs, poseurs, ricaneurs, raconteurs d’histoires, faiseurs de bons mots, à langues aussi vives que leurs bistouris, ou silencieux comme des dalles, ou fluents comme le sang et le pus, tous ces Morticoles morticolisés m’étaient devenus indifférents. ”
“ Je demandai à Barbasse pourquoi cette question revenait toujours. L’excellent garçon m’expliqua que les maladies des Morticoles sont de véritables personnages. Parasites des humains, parallèles aux humains, elles ont leurs fils chez leurs fils, leurs petits-enfants chez leurs petits-enfants, et ainsi de suite : « Et, dis-je, ne peut-on jamais se soustraire aux conséquences terribles de cette hérédité ? — Jamais. Apprenez, Canelon, que le fils d’un fou est un fou, celui d’un cardiaque un cardiaque, celui d’un tuberculeux un tuberculeux. Le mal n’est pas fort inventif. » ”
“ Ainsi le mal se propage. « Je vais, jusqu’à mon départ, vivre parmi des monstres, songeai-je. Il faut désormais me blinder, considérer ces horreurs d’un œil calme, éviter le frisson. » C’est une des raisons de la haine que je garde aux Morticoles qu’ils m’aient, d’une façon même éphémère, gâté le pouvoir de compatir. Mon voisin le charretier cessa de m’être odieux. Il était dans la note. Sarcasmes et blasphèmes mêlés aux vomissements convenaient à cette salle de l’hôpital Typhus où le petit Alfred savait maintenant la vérité, les grands rideaux de l’Éternel s’étant ouverts pour lui. ”
“ Dans quelques heures, la plupart des Morticoles auront disparu ; leur race sera sur le point de s’éteindre. Voilà : j’ai fracturé cette nuit le laboratoire de Bradilin. Il y avait au moins trois mois, depuis que le projet avait germé dans ma tête, que je guettais l’occasion favorable. J’ai pris, dans une de ses fameuses étuves, une dizaine de tubes où il conserve précieusement la morve, le choléra, la fièvre jaune, la typhoïde, et je suis allé les casser en plein fleuve, à l’entrée de la ville. ”
“ Voilà, Félix Canelon, une question étrange, riposta un petit rougeaud très décidé. Nous ne vivons plus au Moyen Âge, heureusement. Tous les Morticoles sont athées, matérialistes, anticléricaux à outrance. ”
“ Les collègues de Fête le jalousaient atrocement pour son excessive clientèle de riches, qu’il doit d’abord à son urbanité, à son aimable visage, à sa belle barbe blanche, ensuite à la simplicité et à l’innocence de son traitement, lequel dispense des purges, vomitifs, lavements et drogues noires, remèdes atroces et poisseux, chers aux Boridan, aux Clapier, aux Wabanheim, aux Avigdeuse. Enfin les irréligieux Morticoles ont besoin de remplacer la foi par une confiance aveugle en quelque chose d’obscur, et le mystère du système globulaire est fait pour séduire ces âmes inquiètes. ”
“ Aussi vos Morticoles ont-ils la sensation perpétuelle du prisonnier qui voit mener son compagnon au supplice, et prennent-ils en haine leurs ancêtres, causes de leur ruine, miroirs de leur propre destin. Dites aux gens qu’ils sont libres, qu’ils ne dépendent de personne et ils se croient libres, et ils le deviennent ; ils respirent leur air, mangent leur pain, marchent sur leurs jambes et pensent leurs réflexions. ”
