“ Mon Dieu, vous êtes la source de toute bonté, de tout amour. Sans vous, la conscience n’est qu’un mot, l’homme qu’un amas de boue et de sang. Que l’exemple des Morticoles, cité par nous, serve à tout le monde ! Les malheureux ont cru que la Matière suffisait à tout ; ils vous ont chassé de leurs âmes. Votre vengeance, c’est leur état de mensonge, de haine et de misère. Se croyant libres, ils sont esclaves ; se croyant immortels par la connaissance, ils sont les plus ignorants et les plus éphémères des hommes, car la haute vérité leur échappe, laquelle n’est qu’en vous et ne vient que de vous. ”
Résumé
"Les Morticoles", roman de Léon Daudet, plonge dans l'univers sombre d'un hôpital où les médecins, figures centrales, confrontent la souffrance humaine et les limites de leur métier. À travers des personnages comme Dabaisse ou Charmide, l'œuvre explore les tensions entre dévouement et désillusion, mettant en lumière les contradictions de la médecine face à la misère et à la mort.
Les thèmes de la haine, de la solidarité et de la quête de vérité se déroulent dans un cadre où les personnages, comme Wabanheim ou Trub, incarnent les luttes intérieures et sociales. L'œuvre, à la fois critique et poétique, dénonce l'aveuglement des "Morticoles" face à l'essence humaine, en soulignant que l'amour, et non la matière, est le seul moteur de la vie.
Citations de Les Morticoles (Léon Daudet)
“ Le rire se lève sur les visages. Dabaisse vante la bonne mine de l’un, la solide jambe de l’autre, les guirlandes, les bouquets et les mioches : « Chut... Chut !... » Le silence se fait. Misnard s’avance et lit son compliment. Il raconte les belles actions du maître, la gratitude des malades et des élèves, la haute, la noble leçon qui se dégage de la souffrance rachetée par le dévouement. Dabaisse veut arrêter l’éloge, mais il suffoque. Tonnerre de bravos. On crie, on trépigne. Elles applaudissent, les mains usées par le travail, le froid, la maladie et piquées par l’aiguille. ”
“ C’est l’amour qui crée les êtres. Sans lui les humains ne sont que poussière. Mais lui rend cette cendre vivace, fait d’une crête de mur une forêt, d’une anfractuosité de roche un jardin et d’un coin de terre un paradis. Je le vis bien pour Magaduque. À la longue, tous ces docteurs, grands, gros, maigres, larges, étroits, noirs, blancs, poseurs, ricaneurs, raconteurs d’histoires, faiseurs de bons mots, à langues aussi vives que leurs bistouris, ou silencieux comme des dalles, ou fluents comme le sang et le pus, tous ces Morticoles morticolisés m’étaient devenus indifférents. ”
“ Adieu, hôpital Typhus, séjour de la misère, antre de la cruauté ! J’échappe à tes griffes noires et j’en remercie mon Dieu, ce Dieu auquel personne ne croit dans tes murs. Si vilain et maussade que tu sois, tout rempli de gémissements et de sueurs d’agonie, de bistouris qui vident les entrailles, et d’hommes sans générosité, tu fus pour moi un apprentissage. Mon esprit a subi tes spectacles, qu’il n’oubliera jamais, et par-dessus tes stupres et tes hontes, se dressent les admirables, les souveraines figures des docteurs Charmide et Dabaisse ! ”
“ Ce métal est une des causes les plus profondes des désastres morticoles. Brut, il est brillant et beau et caché dans la terre comme un fruit du sol, plus éclatant que ceux portés par l’arbre. Mais, aux mains d’hommes méchants, il devient l’infernal pouvoir. Alors, facile et souple, il favorise l’intrigue, les marchés néfastes. Si mêlé à la vie qu’il en devient vivant, il se fait le support de tous les vices, de toutes les haines, de tous les parjures, de tous les crimes. ”
“ Wabanheim était assis sur son lit, sa chemise ouverte montrant sa poitrine velue, trempé de sueur, les favoris en broussailles, les regards plongés dans quelque monstrueux cauchemar, les bras tendus en avant, et il gémissait : « Je ne veux pas..., je ne veux pas... J’ai peur de la mort... Canelon... — Il me saisit les mains, me tutoya. — Canelon, vite va chercher... — Sa voix s’étranglait. Des pleurs coulaient sur ses larges méplats flamboyants. — ...n’importe qui... oui... n’importe qui... J’ai peur de mourir. Va... même chez Cortirac... Appelle Sarah ! » ”
“ Les femmes et les jeunes filles étaient manifestement très mal à leur aise. Un fleuve de boue avait traversé la salle, éclaboussant les claires toilettes, la nappe irréprochable, et jaillissait jusque sur les visages. Un lourd silence s’abattit, où chacun ruminait sa colère et sa honte, et Pridonge, qui ricanait encore, mais sans parler, et nous faisait signe de hâter le service, m’apparut tout à coup comme le porte-fouet de cette société méprisable : « C’est toujours la même scie, me glissa dans l’oreille un des larbins ; il n’invite que pour insulter. Mais il est si amusant ! » ”
“ Un chef de service entra, suivi de ses élèves qui riaient, plaisantaient, s’envoyaient, à cause du froid, d’énormes bourrades dans le dos. Il s’appelait Avigdeuse, ce médecin, rival en pose et en beauté du chirurgien Tismet de l’Ancre : bien planté, brun, hardi, armé d’une barbe en pointe taillée avec soin et d’yeux cruels, des yeux de forban qui simulaient la douceur et qu’il masquait d’un lorgnon sans cesse tripoté par une main nerveuse, portant beau, parlant haut d’une voix saccadée et cassante, issue de deux lèvres rouges, telles que suceuses d’une plaie saignante. ”
“ Quel changement avec Bradilin ! Une branchette sèche et jaunâtre ! Partout des os et des tendons saillants. Si ceux de Boridan étaient deux côtelettes, ceux-ci m’en parurent les manches. Et une envie folle me prit de mordre ces maigres outils de la marche, de ronger le peu de chair cornée qui les recouvrait. Même j’eus un moment de sympathie sincère pour ces pieds si commodes et prompts, dont la descente était aisée, dont les orteils s’écartaient tout seuls. ”
“ C’est ici, ajouta Trub, la grande bouche de salubrité, le cloaque où se déverse le système d’égouts qui fait la gloire des Morticoles, que leur envie le monde entier, et qui, s’il supprime certaines épidémies, en crée d’autres plus terribles. Si je soulevais la peau rude des pavés, tu verrais au-dessous un puissant organisme, l’ensemble des tubes d’électricité, de force motrice, de vapeur, de canalisation, que nos hôtes ont construits à l’image de ces vaisseaux du corps humain qu’ils passent leur vie à étudier, et qui font ressembler la ville à un vaste cadavre étendu. ”
“ Prolonger une existence infirme est atroce. Que le sang reste là où il est ! Méconnaître cette loi, c’est déchaîner la cruauté, le meurtre, disperser sur le sol une sève qui appartient à l’Être. J’ai subi d’affreux regards, joyeux et fiers du sang versé. Certains venaient, après les coupes de Malasvon, se repaître du spectacle des plaies bouillonnantes, goûter la volupté carnassière. Pourquoi d’ailleurs tout être sain tremble-t-il à la vue et à l’odeur du sang ? Pourquoi ressent-il alors le frisson sacrilège que les corrompus tournent en jouissance ? ”
“ Je souffre et j’ai souffert de douleurs innombrables et je suis resté conscient de moi-même. Mon mal est moins apparent que les autres, qui portent des masques comiques ou tragiques. Il est intérieur ; vous ne le comprendrez pas, messieurs. Il frôle la conscience. Il est religieux, de rédemption ; la foi seule pourrait le calmer. Il dépasse toute science ; il est l’image de maux futurs, bien plus terribles, parce qu’ils ne seront pas dans le geste, dans le tic, dans l’allure, mais qu’ils pourriront au bas abîme de l’âme, tels ces cadavres trop profonds qu’on ne devine qu’à l’odeur fade... ”
“ Un des rutilants, le beau Tismet de l’Ancre, prit la parole, au nom de la médecine agissante, pour remercier le Parlement et énuméra les progrès de l’année, où il se tailla sa large part. Quand il en vint à la sublime institution du Secours universel qui supprime la misère et répand l’aumône comme une urne inépuisable, des ricanements sinistres et stridents grincèrent de toutes parts, vite réprimés par le zèle des agents. La harangue terminée, la statue de la Matière oscilla sur sa large base et se mit en route au son d’une marche funèbre. ”
“ Je vis des guérisons fausses : un malade déclare qu’il va partir, fait ses préparatifs, célèbre comme un paradis la vie misérable dans laquelle il rentre. Puis, à son dernier repas d’hôpital, une malencontreuse feuille de salade amène une crise d’étouffement. Il faut se déshabiller et se recoucher dans le désespoir. Je vis les convalescents de fièvre grave, leurs visages amincis et tremblants où perle une sueur visqueuse. Quelques-uns ont la tête si faible qu’ils disent des paroles incohérentes et font avec leurs doigts des mouvements mystérieux, tel un oiseau blessé qui s’essaye à voler. ”
“ Les dames riches raffolent de leur médecin. Celui-ci comble les vides de ces existences désœuvrées que le luxe ne remplit pas, les habitue aux dangereux poisons que l’on débarque par tonneaux sur les quais de la ville. Il les imbibe et les amollit avec l’éther, la cocaïne et la morphine. Il les balance dans ces hamacs tissés de fils mortels, où s’engourdissent la sagesse et l’honnêteté. La malade se livre sans méfiance, confie son corps et son âme aux mains expertes du docteur. ”
“ Tu es un brave garçon, bien que tu aies le tort de croire en Dieu. Le monde est un fumier d’infamies, et je ne suis pas fâché de lui tirer ma révérence. Je regrette de ne pas pouvoir emmener avec moi un de ces sacripants, un Cudane, un Malasvon ou un Tismet, car au moins ils abandonneraient des choses qui leur plaisent, au lieu que moi, en quittant la vie, j’ai le souverain malheur de ne rien perdre. ”
“ Les yeux des femmes, arrosés par les larmes, vivaient encore, mais ceux des hommes étaient devenus des pierres incolores et dures que la mort casserait bientôt le long de la route gémissante. Souvent j’aurais voulu prendre ces abandonnés à pleins bras, les serrer sur mon cœur, les réchauffer, leur donner de l’espoir, de l’orgueil, des sentiments de luxe. Quand je pense que chez nous tout le monde est allègre et porte haut la tête, que notre amour effréné de la justice ne nous laisse pas supporter l’idée d’une oppression de l’homme par l’homme ! ”
“ Bien ! hurla Dabaisse. Moi aussi j’ai une longue carrière et j’arrive au terme sans rougir. J’ai eu souvent des angoisses et de sérieux débats intimes devant un être que je craignais d’estropier en essayant de l’arracher à la mort. Sans ce scrupule, le bistouri devient un couteau de boucher. La phrase morticole est fameuse : Qu’est-ce que l’âme ? Je n’ai jamais rencontré ça sous mon scalpel ! Moi, je l’ai toujours et partout rencontrée, cette âme, dans le pauvre regard qui sombrait sous le chloroforme, dans le tissu que je fendais, dans le sang que je répandais. ”
“ Quel malheur que je n’aie pas la haute taille, le pardessus de caoutchouc et les favoris de Foutange pour m’écrier : Considérez, messieurs, l’extase, la prière, coutume surannée qui revit pour nous par les muscles de cette enfant nerveuse ! Considérez la colère, ces poings crispés, ces regards furibonds ! Considérez la pudeur, tant de charme et de retenue chez la dévergondée de tout à l’heure, car cette Rosalie est une fille publique, messieurs, et son mal est héréditaire, puisé dans l’alcool de son père, la folie de son aïeul, l’épilepsie d’un oncle, l’arthritisme d’une tante. ”
“ Quel bipède parlant est donc supérieur à un autre ? Quel droit donne un parchemin ? Qu’est-ce qu’une loi, sinon un contrat librement consenti et où les deux s’engagent ? J’ai vu des gaillards tragiques, comme jadis ma barbe rousse, entrer salle Bucolin, la fureur dans le corps. Ils ne résistaient pas deux jours à la douceur de Charmide et s’assouplissaient peu à peu, tournaient leur sauvage rudesse en protestations de dévouement. Alors, chez ces combatifs, l’amour se traduisait ainsi : « Je voudrais bien qu’on y touche un cheveu de la tête, à notre docteur ! » ”
“ La mer était huileuse ; à sa surface, les mouchetures de pluie traçaient les plus élégants réseaux. Nous ne voyions plus la terre. La faim grondait comme un lion dans nos estomacs. Il se fit entre nous un accord tacite pour ne point parler de la visite de Crudanet et de l’angoisse qui nous tordait le ventre. Nous pensions être bientôt fixés sur notre sort. En effet, on signala brusquement la galère à tête de mort, qui venait d’émerger de la brume humide à quelques brasses de nous. ”
“ Le désarroi de nos estomacs, l’inquiétude et la vue de cet angoissant navire nous rapprochèrent du surnaturel tellement que mes camarades frissonnaient et que moi-même j’entendais le bruit de castagnettes dans mes mâchoires. Alors le capitaine qui, s’il savait très mal la conduite pratique d’un bâtiment, avait des lumières étendues, nous dit d’une voix rassurante : « Je connais ces couleurs ; encore qu’elles soient lamentables, elles nous présagent un heureux destin. C’est le drapeau des Morticoles et nous touchons à leur pays ; nul havre plus sain ne pouvait s’offrir à nos corps délabrés. » ”
“ À ma droite un homme, enfoui sous ses draps et son bonnet de coton, dont je ne voyais que la barbe rousse et le nez vultueux, paraissait dormir ; à ma gauche, un jeune garçon feuilletait des images. Tous les lits étaient garnis de rideaux blancs très propres, sauf un, au milieu de la salle, dont les embrasses étaient tombées et qui formait une grande boîte de toile : « Celui-là craint la lumière, pensai-je : il s’encaque. » Et, comme le même rayon lancinant de soleil persistait à courir sur mon front et mes yeux, j’appelai la surveillante qui venait de rentrer. ”
“ C’est Dabaisse. Je le vois entrer, lui ; j’admire sa bonne face aux favoris blonds, ses yeux clairs, sa forte corpulence. Il est en costume de ville et sans tablier. Il est ému. Ses lèvres tremblent. J’entends sa voix franche et sonore, porteuse de bienfaits, qui console et rassure : « Merci, mes amis, merci. » Les bouquets qu’on lui tend s’empilent dans ses mains robustes. Il les passe à Misnard. Les larmes glissent de ses yeux sur ses joues aux larges méplats. Elles sont contagieuses. La gorge me pique. Je subis l’élan des malades, des élèves, de la salle entière. ”
“ Au retour, quelques-uns n’étaient plus qu’une plaie hurlante et saignante, hérissée d’un fouillis de pinces d’acier, breloques de supplices, cliquetis d’étincelles. D’autres étaient encore plongés dans le demi-sommeil pâteux du chloroforme, d’où sortaient des phrases incohérentes, des supplications, des remerciements au bon docteur, des hennissements et des hoquets. La salle devenait subitement écarlate ; mon imagination prêtait aux murs mêmes la couleur meurtrière. Car Malasvon ne pansait jamais. ”
“ Alors, brutalement, il découvrit le corps d’Alfred. Quel cadavre de lamentation ! Les chairs étaient étroites et fripées ; partout des coutures, les âpres vestiges du bistouri. Cudane agita sa barbe, marmotta quelque chose, secouant la pauvre dépouille comme un pantin mouillé, la joignit à sa machine par des fils ténus. Il tourna une roue ; je vis les muscles se mouvoir, le pied se tendre, la jambe s’étirer ; je vis cette grimace d’après la mort, mille fois plus affreuse que la mort. Les rares poils s’horripilèrent. Les cicatrices se rouvrirent. Je crus qu’Alfred allait crier. ”
“ Mme de Sigoin, repliée comme une liane brisée, échappait ainsi aux outrages qui voltigeaient dans l’air épais de l’audience. Foutange soutenait cette thèse qu’elle avait été hynoptisée par Sorniude, car tout son passé, toutes les traditions de sa famille témoignaient en sa faveur. À chaque geste de Foutange, ample, arrondi, décisif, l’air s’engouffrait dans ses vastes manches, et il naviguait à pleines voiles sur l’océan de l’éloquence. Il traça un tableau touchant de ce ménage si uni, où Sorniude était venu, grâce à la suggestion, porter le déshonneur. ”
“ Voici Clapier, le rival d’Avigdeuse ; le lourd Wabanheim, comme chargé du poids de son front, dirige partout le jet perçant de ses regards, et n’écoute pas un mot de ce que lui jacasse son interlocuteur, le pharmacien Banarrita. Le spécialiste du nombril, Purin-Calcaret, au crâne bosselé, aux cheveux blonds broussailleux, si caractéristique que chacun le prend pour un génie, plaisante Gigade, qui court deci, delà, tape familièrement les épaules, les bras, le ventre d’autrui et ses propres cuisses, éclate d’un rire tonitruant, puis d’une série de hoquets qui grincent. ”
“ Un matin, je trouvai Trub et la surveillante en train d’installer dans son lit un malade qui étouffait. Il respirait avec un bruit rauque de la gorge qui s’entendait à distance, et rouge, l’œil hagard, la bouche ouverte, les narines battantes, il frappait de ses mains crispées l’air qui ne parvenait pas à son poumon. Cette vue atroce est contagieuse. Il semble qu’on agonise soi-même : « C’est le croup, murmura Trub, et justement le patron n’est pas là. » ”
“ Nul n’échappe à ces toxiques, ni les femmes, ni les vieillards, ni même les enfants. La vie est si misérable pour tous ! Ceux qui n’ont pas d’argent sont écartelés par la faim, le froid, la maladie. Les riches subissent les tourments plus raffinés de la science. Aussi le crime est permanent. La haine, l’exaspération, les rancunes sont plus vives, tortueuses et sanguinaires qu’ailleurs, et la fleur vireuse de l’hypocrisie s’épanouit au fronton des monuments, qui portent audacieusement cette devise : Liberté, Égalité, Fraternité. ”
“ Notre costume grotesque ne parut exciter ni la stupeur, ni la pitié, ni le rire. La première impression des endroits et des êtres saisit définitivement et crée une image qui ne ressemble point du tout à celle que donne ensuite l’habitude. J’ai, pour mon ennui, revu une centaine de fois le quai des Morticoles ; je ne confonds pas cet aspect de fréquentation avec les regards étonnés que je jetais à la grande voie où nous nous engagions. Maintenue par les redingotards, la foule ne nous suivit pas. Cette rue était donc presque déserte, mais meublée d’une kyrielle de statues. ”
“ Ça grelotte. Ça frémit. On croirait de l’apoplexie pulmonaire. » Les regards de Wabanheim devinrent immenses d’effroi, et la prunelle tressaillait, nageait, sautait sur le blanc démesurément agrandi, telle une bouée dans la tempête : « Apoplexie ! A-po-plex... Mais alors, c’est cela. Je vais mourir. — Il hurla. — Je vais mourir ! Je vais mourir ! Sauvez-moi, Gigade, Cercueillet. Des sangsues ! des ventouses ! Dites, vous, mon Boridan, mon bon Boridan, mon cher Boridan... — Il embrassait ses mains gantées... — On se trompe... Ce ne sont pas des râles... » ”
“ Je maudis ce matérialisme qui m’a ballotté de la pitié à la colère et de la colère à la pitié, sans jamais satisfaire en moi tant de forces tournées vers le bien, vers le bleu. — Il montrait le ciel par mon étroite lucarne. — Il faut rajeunir le monde ! » Je m’aperçus qu’il claquait des dents. Son œil devint hagard, et je restais, mon peigne à la main, collé contre la cloison, avec la crainte de quelque chose de terrible. Il avait cessé de vaticiner. Un tremblement agitait sa bouche, ses mains et ses jambes. Il s’appuya sur mon lit : « Fuyez ! Je suis la première victime ! Fuyez ! Adieu ! » ”
“ La paix règne au dedans comme au dehors. Le pauvre est soigné et guéri comme le riche. Les triomphes de la science sont plus nombreux que jamais. Je veux ménager les modesties, mais qu’on me permette de citer les noms respectés d’un Malasvon, d’un Boridan, d’un Cudane, d’un Bradilin, d’un Cloaquol qui consacrent toute une existence d’abnégation à améliorer le sort de leurs semblables. Sur la noble route ouverte aux inventions pacifiques, la statue de la Matière s’avance sans chanceler, et sa marche éclaire les consciences. ”
“ Foutange et Boustibras buvaient les paroles de leur adversaire. Le filet d’eau coulait, coulait toujours, rongeant peu à peu la pierre du crime et de l’accusation, interrompu par de petits gestes étroits et rares qui découpaient dans l’espace des figures géométriques. Quand Méderbe arriva au ménage de Sigoin, sa voix devint plus basse, voilée de tristesse. Il est de ces hontes qu’il est pénible d’étaler, auxquelles on voudrait ne pas croire ; mais l’évidence est là, et il faut quelquefois sacrifier l’honneur d’une femme pour sauver celui d’un homme. ”
“ Comme la nuit tombait, je me trouvais dans le quartier des riches, devant le Parlement, près d’un terre-plein encombré de statues. Tout à coup, j’eus dans les regards une illumination intense. Je levai les yeux : le ciel était rouge, ardent comme la gueule de l’enfer, et dans ce brasier proche ou lointain passaient des jets de vapeur écarlate, des gerbes d’étincelles, de gros nuages d’or incandescent. C’étaient les quartiers pauvres qui commençaient à flamber. La rumeur devenait infinie. Les malheureux, sans doute, rôdaient par bandes éperdues entre l’incendie et la mort. ”
“ Alors, jointe à la nuance, et plus forte qu’elle, une puanteur atroce éclata, faite de tous les noirs ingrédients d’un chaudron de sorcière. De mes narines, elle gagna la gorge, l’estomac, me remplit l’âme, et soudain, invinciblement, je rejetai, sur ces pieds d’enfer et sur le tabouret qui les supportait, mon repas de la veille et mon déjeuner du matin en une retentissante cataracte. Je vomissais avec âcreté, avec furie et les pieds s’agitaient, pataugeaient dans cette fange vengeresse. Je ne distinguais plus rien, aveuglé par l’odeur, empoisonné par la vue et secoué de hoquets jaillissants. ”
