“ Je dis en même temps, ce n’est pas là Phénice. NERINE. Est-elle si semblable à ce premier objet Qui fut jadis ta Reine, et dont tu fus sujet ? SCAMANDRE. Nerine, je ne sais tant elle lui ressemble Si j’aime l’une ou l’autre, ou bien les deux ensemble, Ton fidèle miroir ne te reçoit pas mieux, Que Daphné représente et son port et ses yeux. PHILANTE. Scamandre, ton discours doit s’accorder au nôtre, Tu n’aimes en Daphné que le portrait d’une autre. SCAMANDRE. Ha je vois bien que j’aime un portrait seulement, Puisqu’elle est insensible aux peines d’un amant. ”
Pierre Du Ryer
Élements biographiques
Pierre Du Ryer (1605-1658), historiographe, traducteur et dramaturge français, incarne la pléiade des auteurs du Grand Siècle, oscillant entre tragédie classique et tragi-comédie. Membre de l’Académie française, il combine sujets historiques (Lucrèce, Scévole), bibliques (Saul, Esther) et inspirations orientales (Nitocris, Dynamis), dévoilant une réflexion sur le pouvoir, l’amour et la destinée humaine.
Son théâtre, marqué par une prosodie rigoureuse, s’inscrit dans une tradition d’imagination romanesque, tout en affirmant une originalité dans la reconfiguration des récits anciens et bibliques, comme le démontrent ses œuvres majeures : Alcionée, Dynamis ou Les Vendanges de Suresnes.
Citations de Pierre Du Ryer
Pierre Du Ryer, Dynamis, reine de Carie
“ Rendent les Rois puissants, que vous êtes puissante ! Scène III Trasile, seul. Vois donc, n'ai-je pas formé qu'un fantôme trompeur, Lorsque ce grand dessein se formait dans mon coeur ? N'ai-je, par des chemins mal assurés et sombres, Comme dans un sommeil poursuivi que des ombres ? Il n'importe, avançons ; c'est mon but et mon sort Ou d'emporter un Sceptre, ou d'embrasser la mort : Aussi bien quand l'esprit pour la gloire s'enflamme, Qui vit sans la Grandeur est privé de son âme ! Suivons ce que la rage a de plus violent, Le Trône est toujours beau, quand même il est sanglant. ”
Pierre Du Ryer, Les Vendanges de Suresnes comédie
“ Tirsis Un petit mal de coeur, mais j'en suis allégé. Est-elle à ton amour favorable ou cruelle ? Polidor Je serais indiscret si je me plaignais d'elle. Tirsis T'aime-t-elle ? Polidor Ha Tirsis ! Jusqu'à ce triste jour Ma timidité seule a caché mon amour. J'ose lui dire tout, excepté que je l'aime : Mais plus mon feu se cache et plus il est extrême, Et lorsqu'il entretient ma secrète douleur, Bien qu'il soit sans éclat il n'est pas sans chaleur. Peut-être, cher Ami, qu'en aimant Dorimène Il ne tient qu'à parler pour alourdir ma peine. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ Et parce qu'aux grands coeurs c'est le trait de la mort, Par elle on veut finir mon misérable sort.ARGIRE. Cléomédon, mon fils, étouffe ta colère Dans les embrassements que te donne ta mère ;Si tu ne peux me croire, apprends par tes exploits,Que tu n'as pu sortir que des Dieux et des Rois. CLÉOMÉDON. Est-ce l'effet d'un charme, ou bien plutôt d'un songe,Qui présente à mes maux le secours d'un mensonge ? POLICANDRE. Rassure ton esprit, ton sort est adouci,Et si ton mal fut grand, ton bon coeur l'est aussi.Vois ton frère, et l'embrasse. CLÉOMÉDON. Hé ! Dieu, ce Roi mon frère,Ha ! ”
Pierre Du Ryer, Anaxandre trage-comedie
“ Que l'on n'est pas maîtresse où l'on a mis un Maître ;Et l'amour qui plaisait, est un fâcheux lienQuand l'un possède tout, et que l'autre n'a rien.Il est bien doux d'aimer, et c'est un bien extrême [1155] D'ouïr un noble Amant vous dire qu'il vous aime :Mais il est bien plus doux d'avoir l'autorité,Et de dire, je veux, sans être contesté.C'est là mon goût, ma soeur.CÉPHISE. Ma soeur, si c'est le vôtre,C'est peut-être le mien, et non celui d'un autre. [1160] Cependant vous l'aimez. ALCIONE. Je suis l'ordre du Roi.CÉPHISE. Vous faites un peu plus que ne prescrit sa loi. ”
Pierre Du Ryer, Dynamis, reine de Carie
“ Dynamis Non, non, le juste Ciel a conduit une trame Qu'il a voulu lui-même inspirer à mon âme Ainsi sachant les voeux de Trasile et d'Arcas, Que l'un voulait la Reine, et l'autre ses États ; J'ai fait qu'Arcas a su le complot de Trasile, Pour rendre en les troublant leur perte plus facile, Car quand des ennemis ont un corps si puissant, On commence à les vaincre en les désunissant. Poliante Ainsi sans y penser je vous dois la victoire. Dynamis Donnez-m'en le repos, et prenez-en la gloire. Mais enfin achevez. L'ennemi, disiez-vous, Paraissait divisé. ”
“ Je me rendrais l’appui de la gloire des Rois,Je vengerais le trône ou bien je périrais.DIOCLÉE. Laissez faire le Roi.LYDIE. Le Roi même autoriseOu semble autoriser cette injuste entreprise. Un rebelle aime un trône, un Roi l’y veut porter,Et lui-même en descend pour l’y faire monter ;Ô Dieux ! Le souffrez-vous ?DIOCLÉE. Rendez-vous-en certaineDevant que de montrer une si juste haine,Si d’un si fol amour il s’était détaché Votre haine est un feu qu’on doit tenir caché.LYDIE. J’empêcherai du moins en la faisant paraîtreQu’en ce cœur aveuglé l’amour puisse renaître. ”
“ Rien qui ne plaise à l’oeil, et qui ne nous enchante. TYRENE. Vous n’y voyez pas tout, ils ont d’autres appas, Et j’y vois des beautés que vous n’y voyez pas : Ce sont vos yeux, Daphné, ces deux sources de flamme, D’où l’amour sort toujours pour entrer dans nos âmes. DAPHNÉ. De même que coeur ignore l’art d’aimer, Mes yeux sont ignorants en celui de charmer. TYRENE. Vous avez toutefois un amant qui soupire Dans l’aimable prison de votre doux empire. DAPHNÉ. Saurait-il notre amour ! Quel est donc cet amant ? TYRENE. Tu viens de lui parler, il t’aime uniquement. ”
Pierre Du Ryer, Esther tragédie [en 5 actes et en vers…
“ THARÈS Eux qui vous ôteraient la force et le pouvoir. HAMAN Eux que ma haine attaque, et qu'elle fera choir. [1100] Je sais que Mardochée espère en la victoire Qui va porter Esther au Trône de la gloire, Je crois même qu'Esther se déclarant pour lui Fait espérer aux Juifs sa grâce et son appui ; Je veux par elle-même aujourd'hui m'en instruire, [1105] Et puis montrer au Roi combien elle peut nuire. Ainsi par des soupçons aisés à fomenter Dedans l'esprit du Roi nous détruirons Esther,Étant trop assuré qu'il préfère en son âme, L'amour se son État, à l'amour d'une femme. ”
Pierre Du Ryer, Clarigène tragi-comédie
“ C'est donc là Clarigène, et vous le connaissez. [1395] CÉPHISE .Je l'ai vu trop longtemps, je le connais assez, Mais je ne vis jamais ce nouveau misérable Que le crime d'un autre a fait croire coupable. LICIDAS .Ce n'est pas lui ! CÉPHISE .Rien moins. LICIDAS .Parlez-moi librement, Peut-être que l'amour vous fait plaindre un amant, [1400] Et que pour le sauver de ma juste colère Cette feinte est un trait que la peur vous suggère. Mais enfin mes rigueurs font place à la douceur, En lui je cherche un fils, non pas un ravisseur, Je consens que son bien naisse ici de sa faute. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ ARGIRE. Et pour mieux me venger j'exposerais la mère.PLACIDE. C'est vouloir perdre tout que de le négliger. ARGIRE. N'importe on gagne assez, lorsqu'on peut se venger.PLACIDE. Mais il est votre sang.ARGIRE. Il l'est de Policandre, Ne t'étonne donc pas si je veux le répandre.Si le malheur du fils est au père fatal, Que l'on verse son sang, je consens à son mal.Pour avoir sur ce traître une insigne victoire,Je voudrais hasarder, et mon Sceptre et ma gloire, Je perdrais mon renom tout illustre qu'il est,On n'achète point trop la vengeance qui plaît. ”
“ Qu’un destin vertueux puisse exempter de blâme,Qui fasse de vos lois tous ses contentements,Et de qui le devoir règle les mouvements.Il s’élève, il s’enflamme, il menace, il dédaigne, Cependant qu’il espère il veut que l’on le craigne,Et sa présomption est un signe apparent,Qu’il aime le forfait, qui peut le faire grand.LE ROI. Il veut donc me forcer d’user de ma puissance,D’un amour odieux il passe à l’insolence, Et croit peut-être encore à ma confusion,Passer de l’insolence à la rébellion.Il ne se souvient plus que l’horreur de son crime,Peut rendre contre lui tout excès légitime ”
Pierre Du Ryer, Les Vendanges de Suresnes comédie
“ Change le coeur ingrat d'une pire beauté. Mais je la vois qui dort, cette belle rétive, Et j'ai sous mon pouvoir celle qui me captive : À voir près des raisins l'oeil qui nous a vaincus L'on dirait que Cypris visite ici Bacchus. Approche-toi Tirsis, ne redoute personne, Chacun peut s'emparer d'un bien qui s'abandonne ; D'un bien qui s'abandonne ! Hélas, son seul aspect Pour le garder ici fait naître le respect, Et par les traits nouveaux, dont je sens la menace, Je vois bien que l'Amour veille auprès tant de grâce. GuillaumeCaché dans une vigne. ”
“ DAPHNÉ. Tant mieux, l’amour qu’elle pour nous Rendra notre destin plus facile et plus doux. SCAMANDRE. Que le secours est faux qui t’offre des délices ! Et que notre fortune a d’étranges caprices ! Hélas ! Au même instant qu’on nous aime tous deux, C’est alors qu’on se rend plus contraire à nos voeux. Mon destin remarquable en rigueurs éternelles Ferme ma vieille plaie, et m’en fait des nouvelles : Et lorsque ce malheur met mon espoir à bas, Le même coup te blesse, et tu ne le sens pas. On m’aime d’un amour, le dirai-je ? Mon âme, Qui peut remplir le coeur d’une jalouse flamme. ”
Pierre Du Ryer, Anaxandre trage-comedie
“ CÉPHISE. Mais enfin si le ciel qui commande à la terreVoulait par ce moyen éteindre cette guerre, [110] Que peut faire Alphénor qui soit de plus d'éclatQue d'oublier qu'il aime en faveur de l'État ?Si sa vaillante main, si son coeur héroïqueN'a jamais combattu que pour la paix publique,Lui-même doit-il pas m'exciter désormais [115] À nourrir une amour d'où naîtra cette paix ?Et s'il veut s'opposer à ce bonheur extrême,Le crois-tu généreux et digne que l'on l'aime ? ASTÉRIE. Un amant croit se rendre illustre et généreuxDe ne rien respecter à l'égal de ses feux. ”
Pierre Du Ryer, Esther tragédie [en 5 actes et en vers…
“ Si le voir seulement, et même comme infâme, Est un tourment des yeux qui passe jusqu'à l'âme, [1610] Le voir en même temps et vivre et triompher, N'est-ce pas proprement ce que l'on nomme Enfer ? Si je résiste au Roi, ma disgrâce est jurée, S'il lui faut obéir, ma honte est assurée ; Lequel est, Dieux cruels le moins rude pour moi, [1615] Ou de me voir l'objet de la haine d'un Roi, Ou de me voir contraint comme par la victoire De mettre un ennemi dans le Char de la gloire ? Perdons, perdons plutôt cette vaine faveur Qui n'est douce qu'aux yeux, et qui gêne le cœur. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ Sire, que faites-vous en donnant Célanire ?N'abandonnez-vous pas, sceptre, couronne, Empire ? L'ennemi n'aspira qu'à ces biens précieux,Qu'à vous chasser du trône où régnaient vos aïeux,Et pour mieux l'élever en ce degré suprêmeVos propres volontés vous en chassent vous-même.Il voulut votre Sceptre, et vous l'abandonnez, Il voulut votre perte et vous vous ruinés,Vous le mettez au but où l'on le vit prétendre,Vous donnez au voleur le bien qu'il ne pût prendre,Et lors qu'il est trop faible, et qu'il est sans vigueur,Vous lui prêtez vos mains pour vous percer le coeur. ”
Pierre Du Ryer, Les Vendanges de Suresnes comédie
“ Ne crains rien Polidor ; quoi que Tirsis espère, J'écoute ton Amour et suis sourde à mon père. Et devant que mon coeur brûle d'un feu nouveau La vigne au lieu de vin nous donnera de l'eau. Mais après les rigueurs d'une peine infinie Sache que j'ai gagné l'amitié d'Olénie, Et que même son coeur ouvert à nos travaux Nous promet plus de bien que nous n'avons de maux. Si tu veux aujourd'hui nous nous verrons chez elle Malgré les volontés d'une mère cruelle, Là pour un peu de temps affranchis de langueurs Nous ferons voir l'Amour qui se cache en nos coeurs. ”
“ NERINE, DAPHNÉ, SCAMANDRE, PHILANTE.NERINE. Voilà de ses erreurs la véritable histoire. DAPHNÉ. À moins que de le voir je ne te saurais croire. NERINE. Je le vois, mais attends. DAPHNÉ. Que j’aille l’embrasser. NERINE. Phénice ne fais rien qui te puisse offenser. Que dirait cet ami dont il fait tant de compte Si l’amour devant lui triomphait de ta honte ? DAPHNÉ. Nerine, allons le voir. NERINE. C’est à lui d’approcher, Les hommes ne sont faits que pour nous rechercher, Feins de te promener, je ferai bien en sorte Que tu lui parleras auparavant qu’il sorte. ”
Pierre Du Ryer, Dynamis, reine de Carie
“ Ha Proxène, ha Proclée, avec mon aventure Que l'on a de raisons d'aimer la sépulture ! Et qu'un sombre cercueil en l'état où je suis, Est préférable au Trône où montent tant d'ennuis ! Proclée Pardonnez-moi, Madame, et souffrez que je die Qu'à se persécuter votre âme s'étudie. Dynamis Il est vrai, mais au moins c'est pour se préparer D'endurer d'autres maux s'il les faut endurer. Proclée Est-ce aimer noblement et d'un Amour extrême, De soupçonner si tôt la personne qu'on aime ? Dynamis Mais aussi réponds-moi, lorsque l'on aime bien N'est-ce pas s'aveugler que de ne croire rien ? ”
Pierre Du Ryer, Anaxandre trage-comedie
“ Non, non, ne pensez pas que l'amour me tourmente,Si j'aimais, vous seriez ma seule confidente,Ma soeur, je vous le jure, et m'étonne en ce pointDe peindre bien l'amour ne le connaissant point. [1190] CÉPHISE. Mais puisque je vous vois si franche et si sincère,Il faut l'être avec vous, il ne faut rien vous taire.L'on m'a dit qu'Anaxandre a pour moi tous les feuxQu'on peut imaginer dans un coeur amoureux. ALCIONE. Mais il vous plait, dit-on, et quoi qu'on puisse faire [1195] On aime en peu de temps ce qui commence à plaire.CÉPHISE. Je sais ce que l'honneur doit exiger de nous. ”
“ Qu’il fait de son devoir son plaisir et sa gloire,Et quand je vois les biens, qu’il apporte à l’État Je pense avoir songé son premier attentat.Mais quand il aimerait en serait-il coupable ?Pour estimer Lydie en est-il condamnable ?Et contre ce grand cœur dois-je armer mon pouvoirS’il veut de contenter d’un amour sans espoir ? ALCIRE. Non, Sire, c’est en fin sa moindre récompenseD’avoir la liberté d’aimer sans espérance ;Mais l’amour nous aveugle, et contre tout devoirQuiconque a de l’amour a bientôt de l’espoir. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ « Bien qu'on sorte d'un Dieu, bien qu'on sorte d'un Roi,« Qui vante ses aïeux ne vante rien de soi » ; Mais poursuis ton dessein, va triompher d'Argire, Et comme ton Amour mérite Célanire,Fais voir que ton courage à vaincre si constant,Mérite aussi sa part du sceptre qu'elle attend.CLÉOMÉDON. Ce n'est point là le prix, ni le bien que j'espère, Souffrez que je vous aime, et j'aurai mon salaire. En l'état où le Ciel me voulut abaisser,Endurer mon amour c'est me récompenser.CÉLANIRE. En l'état glorieux où nous met ton courage,Ne te pas adorer, c'est te faire un outrage. ”
“ Enfin, chère Daphné, crois-tu me secourir Par les mêmes moyens qui me feront mourir ? DAPHNÉ. Puisque ton mal est grand, et qu’il se rend extrême, Il faut pour le guérir un remède de même. SCAMANDRE. Adorable sujet de qui vient mon souci, Le mal que fait l’amour ne guérit pas ainsi, Ses plus fortes douleurs, à qui mon âme cède, Ne peuvent s’alléger que par un doux remède. Hé quoi, belle Daphné, connaissant ma langueur, Tu détournes tes yeux de même que ton coeur : Si tu ne veux aider l’esclave qui t’implore, Regarde pour le moins un amant qui t’adore, Vois pendre à tes genoux. ”
Pierre Du Ryer, Dynamis, reine de Carie
“ Proclée Ô Dieux, qu'il est troublé ! Trasile Vainquons, ou périssons. Scène VIII Dynamis, Trasile, ProcléeDynamis Ha mon frère ! Ha Proclée ! Ha que viens-je d'apprendre ? Trasile Quoi donc ? Dynamis Un si grand mal, qu'on ne peut le comprendre ; Un attentat si lâche, et si prodigieux, Qu'il fait trembler la Terre, et fait frémir les Cieux. Ha mon frère, Ha Grands Dieux ! Et qui pourrait le croire, Que le crime se mêle où l'on aime la gloire. Poliante, dit-on, hélas le croirez-vous ? ”
Pierre Du Ryer, Anaxandre trage-comedie
“ Tout aime la beauté, doit-elle tout aimer ?Ce n'est pas que Céphise ait un coeur invincible, [635] Elle est fille, Seigneur, c'est-à-dire sensible,C'est-à-dire, peu forte et capable à son tour,Ainsi que de donner, de prendre de l'amour, ANAXANDRE. Les vertus d'Alphénor, et ses fameux servicesSont pour le faire aimer de puissants artifices. [640] ASTÉRIE. Mais de grâce, Seigneur, pourquoi m'en parlez-vous ?Est-ce que vous aimez ? En êtes-vous jaloux ?Non, non, ne craignez rien. ANAXANDRE. Ha, ma chère Astérie ! ASTÉRIE. L'âme qui dit son mal, est à demie guérie. ”
Pierre Du Ryer, Les Vendanges de Suresnes comédie
“ Pour guérir, vous voulez le coeur de Dorimène, Vous désirez l'amour de ce sexe inconstant, Comme le plus grand bien que votre esprit attend, Mais si pour l'acquérir bien souvent on se gêne, À se le conserver on n'a pas moins de peine, Si bien qu'un pauvre Amant est toujours malheureux Soit qu'un bel oeil le flatte ou lui soit rigoureux. Tirsis L'Amour ingénieux à donner des supplices Nous fait même en souffrant rencontrer des délices, Et l'on ne trouva point de véritable Amant Qui n'estime les fers qu'il supporte en aimant. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ Je le pourrai, ma soeur, si le Roi le désire.BÉLISE. Vous le pourrez, ma soeur ? CÉLANIRE. Suivre sa volonté,C'est tout ce que je puis en cette extrémité.BÉLISE. O Dieux! qui l'exposez à cette tyrannie,Quel crime a-elle fait pour être ainsi punie ? Quoi vous obéirez, aveugle à votre bien. CÉLANIRE. Un coeur obéissant ne considère rien. J'aurai d'assez grands biens même dans mon martyre,Si d'un si triste accord vient la paix de l'Empire,Et je croirai mon sort d'autant moins rigoureux, Si par mes déplaisirs un grand peuple est heureux. ”
Pierre Du Ryer, Anaxandre trage-comedie
“ J'ai fait que votre soeur tâchât adroitementDe gagner Anaxandre, et d'en faire un amant,Sachant bien qu'un grand coeur dans la guerre invincibleAux flèches de l'amour n'est pas inaccessible,Et qu'aussitôt qu'on aime, et que l'on est charmé [215] On ne refuse rien afin qu'on soit aimé.CÉPHISE. Mais s'il résiste encore à ces nouvelles armes,Et que même l'amour n'ait point pour lui de charmes,N'est-ce pas un dessein que l'on croirait honteuxD'exposer une fille à ce combat douteux ? [220] LE ROI. Votre soeur est civile, et non pas amoureuse,Et la civilité ne fut jamais honteuse. ”
“ Et le porte sanglant aux yeux de son vainqueur, Et si pour ce dessein tu manques de courage, Je prêterai ma main à ce funeste ouvrage, Et serai satisfait de l’amour et du sort Si l’ingrate Daphné le reçoit vif ou mort. DAPHNÉ. Hé Dieux qu’il est changé ! NERINE. Dis-moi d’où vient ta plainte, Ou laisse-moi parler. SCAMANDRE. Parle, invente une feinte, La nature marie en ton sexe léger L’art de feindre aisément à l’humeur de changer. NERINE. Qu’en parlant de la sorte il nous donne de gloire ! La passion l’emporte, il ne le faut pas croire. PHILANTE. Scamandre écoute-la ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ Si je meurs dans celle d'Amour ? Il est vrai que le Ciel a chassé les tempêtes, Dont nos peuples troublez redoutaient la rigueur,Mais s'il chasse les maux qui pendaient sur nos têtes,C'est pour les cacher dans mon coeur.Je suis dedans les fers, je suis dedans la flamme, L'un et l'autre à son tour tâche de m'étouffer, Et j'ignore aujourd'hui si je porte dans l'âme,Un Amour, ou bien un Enfer.J'y porte des Enfers puisque ma plainte est vaine,Et qu'un mal infini me presse incessamment, Mais j'y porte l'Amour puisque j'aime ma peine, Et que je chéris mon tourment. ”
“ ALCIRE. Ici de grands hasards précèdent la victoire.ALCIONÉE. J’aime les grands hasards, qui mènent à la gloire.ALCIRE. Mais dans ce haut dessein jusqu’où va votre espoir, Un sceptre vous manquant, vous manquez de pouvoir.ALCIONÉE. Non, je n’ai point d’États, je n’ai point de CouronneQue mon Père me laisse, ou que le sort me donne,Mais apprend de ce bras, tout malheureux qu’il est,Que qui peut en ôter en a quand il lui plaît. ALCIRE. Je n’ignorai jamais qu’il n’est point de conquêtesQui ne soient aux grands cœurs toutes prêtes ;Le Ciel vous doit aider, il aide aux généreux. ”
“ RODOPE. Et toutefois, ingrat, tu fais voir le contraire, Tu parles en ami, tu fais en adversaire ; Et sans appréhender ma haine et ma rigueur, Tu me donnes ta voix, et tu retiens ton cœur. SCAMANDRE. Hé Dieux que dites-vous ? RODOPE. Ce que je dis infâme ! Phénice est donc ta sœur ? SCAMANDRE. Vous le savez, Madame. RODOPE. Oui traître je le sais. SCAMANDRE. Que mon malheur est grand ! À peine plains-je un mal qu’un autre me surprend. RODOPE. Daphné n’est pas ton cœur, ce n’est pas la Déesse Qui reçoit ton encens, qui finit ta tristesse, Tu n’es pas son amant. ”
Pierre Du Ryer, Le Cléomédon trage-comedie, par P. Du Ryer
“ Croyez-vous que le peuple encore plein d'effroi,L'ayant eu pour bourreau le reçoive pour Roi ?Qu'il puisse voir le sceptre en des mains détestées,Et de son propre sang encor ensanglantées ? Penserez-vous enfin qu'un Royaume irritéRespecte le pouvoir qui l'a persécuté ?De quoi qu'on flatte un peuple à qui l'on fit outrage,Rarement les bienfaits lui changent le courage. Aimez Cléomédon bien plutôt que ce Roi, Gardez-lui votre coeur, gardez-lui votre foi,Fût-il d'un rang plus bas qu'on élève le nôtre,Sa bassesse vaut mieux que la grandeur de l'autre. ”
“ ALCIONÉE. Que dites-vous ? Quels bruits ?ALCIRE. D’amour, de mariage,On dit parmi le peuple, on le dit à la CourQue l’infante est l’objet que poursuit votre amour.On veut même aveugler le sage AlcionéeJusqu’à lui faire attendre un si haut hyménée, On veut qu’il ait si peu de générosité,Qu’il redemande un bien dont il fut rebuté.Songez à faire voir.ALCIONÉE. Laisse, laisse tout croire,Ne te mêle de rien j’aurai soin de ma gloire.ALCIRE. Mais ce bruit déjà grand peut aller jusqu’au Roi. ALCIONÉE. Le Roi ne saura rien qu’il ne sache de moi. ”
