“ Le calcul des nombres, en ses impérieux raisonnements essence de toute autre science, n’a jamais manié et ne maniera jamais que des choses irréelles : « Quand, dit Taine dans L’Intelligence, nous fabriquons tel nombre, tel polygone ou tel cylindre, nous n’avons pas à expliquer son origine ; il n’existe pas en fait dans la Nature, il n’est que possible et non réel. Peut-être même avec une Nature arrangée comme celle que nous observons n’est-il pas possible, mais cela est indifférent ». Si un Poète légitimait ainsi la Poésie, quel Pécuchet ne le dédaignerait ! ”
Pierre Fons
Élements biographiques
Pierre Fons (1880-1917) a publié des œuvres comme Sully Prudhomme. Ses écrits évoquent Sully Prudhomme, Poésie ou la sensibilité.
Citations de Pierre Fons
“ À son jugement, « le sens esthétique, c’est-à-dire l’aptitude à goûter l’expression morale des formes, inspire l’amour », et l’éthique constitue « l’emploi de l’activité à produire le plus possible et sans relâche ce qui peut améliorer et embellir la condition terrestre, comme à scruter la Nature aussi profondément qu’il est permis à notre intelligence ». Devant l’ironie et le scepticisme, nous semble-t-il en effet, ce besoin moral n’exige pas de justification plus formelle que le besoin physique. ”
“ Cette incompréhension de la réalité, loin de deviner la poésie intense et médiate des choses, leur compose une poésie factice dont la fantaisie prétend renouveler et reconstruire l’univers. Chez les classiques, comme parmi les âmes qui ne dépravèrent point leurs forces de tendresse, l’amour s’analyse plus exactement : on y accepte que le moi, pauvre figure bornée et impressionnable, selon souvent le reflet des heures devienne la proie de rétractions autant que d’attirances, de sourires autant que de blâmes, d’inquiétudes autant que de baisers ”
“ Simplement dépouillons l’éthique de tout dogmatisme, et n’interprétons point les formules de plus en plus souveraines du naturalisme selon ces paradoxes où notre cher Rousseau accuse la civilisation : affirmons que la Nature ou la Vie, ces termes identifiables définissant le Tout obscur par delà même notre connaissance, ne sont pas le mal, le péché, mais qu’en accroissant au contraire l’instinct de l’humanité vers l’Idéal, on seconde l’« Être » dont la loi primordiale est une loi d’aspiration. ”
“ Il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus pure et plus rare. Celui qui vient d’elle est inhabile à tout ce qui n’est pas l’œuvre divine ;... l’émotion est née avec lui si profonde et si intense quelle l’a plongé dès l’enfance dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies. Puissamment construite, son âme retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant ; mais l’imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. ”
“ M. Sully Prudhomme tenta dans son heure à nouer ces deux chaînons : entre La Maison du Berger de Vigny et l’Hérodiade de Mallarmé, le Zénith magnifie un des plus hauts symboles de notre siècle : le premier de ces poèmes, drame de l’amour, le second, drame de l’esthétique, le troisième, drame du savoir. Si d’autres Poètes, — et j’évoque notamment le souverain artiste des Médailles d’Argile, de La Cité des Eaux et de La Sandale ailée, — ont rénové toute la plasticité admirable des images quotidiennes et de leur émotion divine, un présent radieux n’obscurcit jamais un très noble passé. ”
“ Le magnifique symbole suggéré par le récent cruel naufrage du ballon Le Zénith réalisa l’alliance la plus neuve et la plus émouvante de la science et de la poésie ; l’adaptation des images à l’envol hautain de la pensée accroit réciproquement le pouvoir de cette union : ce drame à la fois si angoissant et si rassérénant des « sublimes Argonautes » devant les Portes éternelles des Hespérides de l’idéal scande la montée éperdue et inlassablement tentée des hommes vers l’éblouissement des Étoiles et l’Ombre plus secrètement encore radieuse : Ah ! ”
“ Qu’on y prenne garde, cette formule morale et sa conception de l’amour, douloureuse, vraie, libre sans désordre, ne rejoignent pas le romantisme : l’admirable poésie lyrique des xiie-xiiie siècles, suscitée par la civilisation méridionale, exalta déjà la suprématie de la passion pour l’intensité et la richesse de vie qu’elle provoque. ”
“ À travers la brume que nous sommes et qui nous circonvient git évidemment un potentiel de sublime plus beau, plus pur, plus grand que le dieu jadis inventé dans les imaginations humaines et condamné irréfutablement par la douleur inhérente à l’Être ; une seconde de souffrance n’est point divinement explicable, même par la vertu du sacrifice ; mais si le dieu providentiel qui ne crée pas la perfection se manifeste un impuissant, le sentiment et le culte du Mystère nous assurent que tout vit dans une fonction inconcevablement admirable (but est un terme trop anthropomorphique ) ”
“ Osons apprécier en la poésie de M. Sully Prudhomme le relief des théorèmes philosophiques : et surtout en face d’une rhétorique aussi inadaptée à l’univers que la grandiloquence du verbe et de l’action romantiques, louons-le d’avoir rehaussé le culte de la pensée et par la sensibilité sentimentale et par la sensibilité intellectuelle. Ses vers obéissent à cet appel qui exclusivement ennoblit l’homme : la préoccupation du mystère, et, devant ce mystère, l’invincible devoir, pour comprendre, d’aimer. ”
“ Il avait pour y réussir non seulement les dons mystérieux du Poète, mais encore une absolue sincérité, une inflexible douceur, une pitié sans faiblesse et cette candeur, cette simplicité sur lesquelles son scepticisme philosophique s’élève comme sur des ailes dans les hautes régions où la foi ravissait les mystiques. On chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du cœur et de l’esprit, un consolateur plus austère et plus tendre, un meilleur ami. ”
“ Dans Stances et Poèmes, les moindres pièces ont ce mérite d’être composées, d’avoir un commencement, un milieu et une fin, de tendre à un but, d’exprimer une idée précise... Dès les premières pages du livre, on rencontre une pièce charmante, d’une fraîcheur d’idée et d’une délicatesse d’exécution qu’on ne saurait trop louer et qui est comme la caractéristique du Poète : Le Vase brisé ! ”
“ En 1896 Que sais-je ? examen philosophique terminé par un mémoire sur Les Origines de la Vie terrestre, interroge le problème de la connaissance humaine : après avoir marqué le mieux possible les relations intellectuelles d’un être quelconque avec le monde extérieur, le critique fait sa part à la métaphysique absolue de l’univers dont il constate le mystère, et il conclut à un développement, constant créateur de vie par le bonheur resurgi dans la fécondité de l’altruisme. ”
“ Pour M. Sully Prudhomme notre poésie telle que la transmirent les plus grands poètes du XIXe siècle sort d’une élaboration séculaire où la volonté réfléchie eut moins de domaine que la spontanéité des puissances organiques de l’ouïe. Mais une singulière contradiction scientifique croit démontrer à l’éminent théoricien-poète cet instinct, immuable, cette évolution, close, et le vers français, à jamais fixé ; d’autre part, l’ancien candidat à l’École Polytechnique algébrise trop les formules phonétiques, sans se préoccuper assez de l’intuition souveraine aux secrets du rythme. ”
“ Une œuvre est insuffisante en n’offrant à l’attention du lecteur qu’agréables tableaux ou chansons légères ; et de tels coupables abus sont presque responsables des préventions de futilité et de passe-temps qui blasphèment la Poésie, lorsque pourtant elle est essentielle comme la moins inadéquate mesure humaine du mystère. ”
“ Le savant puisera dans l’art une intuition plus assurée... J’ai la conviction que, quand la physiologie sera assez avancée, le poète, le philosophe et le physiologiste s’entendront tous. (La Science expérimentale) . » Euclide malgré lui fait des actes de foi, écrivait dans Le Bonheur M. Sully Prudhomme, qui répond à son passionné Que Sais-je ? : Je sais que j’existe et qu’il existe un mystère d’Être, — en estimant expressément dans le même volume que « la loi unique par laquelle l’homme synthétiserait toute sa connaissance possible expliquerait tout, excepté elle-même ». ”
“ Comme elle régit les couples, la suprême loi, la loi d’amour régit obscurément les sociétés ; surtout elle sera la conscience des cités futures ; avec le Savoir, son autre face secrète, elle nous interdit de blasphémer le destin des êtres. Lorsqu’en tant de beaux vers M. Sully Prudhomme plaint les âmes si incomplètement pénétrables les unes aux autres, mais consolées pourtant par leurs lèvres de chair, il considère aussi « que la science est une excellente génératrice d’unanimité et par suite éminemment propre à réunir les hommes dans un sentiment de confraternité universelle ». ”
“ Enfin, en décembre 1906, La Psychologie du libre arbitre se détournant de toute enquête sur le caractère métaphysique de l’activité libre, en pèse exclusivement les données ; l’expérience y estime son droit d’affirmer que le concept du libre arbitre, par le pouvoir de son existence même, est objectif dans la Nature et ne peut pas ne pas être vrai. ”
“ M. Sully Prudhomme n’est pas un Poète. Des trois actes qui décomposent l’action esthétique (Pensée, Idée, Expression) , il n’accomplit que le premier : même il l’accomplit très insuffisamment, ses abstractions se maintenant toujours dans de vieilles généralisations. Quant au poète sentimental qui est l’autre face du poète philosophe, je pense qu’il a déjà rejoint, dans l’ingrate mémoire des hommes, les faiseurs de romances du 1er Empire et Reboul et Dupaty : ses tendresses sucrées, sirupeuses, sont vaines en effet. ”
“ Que tout vers de Hugo soit sans bavure, c’est là excellence d’ouvrier : forcément au contraire un Vigny qui innove, qui pressent, qui découvre, ébauche. D’autre part, si le sens des vers de M. Sully Prudhomme est souvent difficile, — et le théoricien des Réflexions sur l’art des vers eut tort de reprocher un soin analogue aux grands symbolistes, — ces initiations nous semblent une nécessité et presqu’un délice ; nous voulons une prose perceptible de tous, mais la formule poétique est à l’idée ce que la formule algébrique est à la science : une condensation d’absolu ”
“ Quand, à l’opposé, les héros romantiques exigent surtout de l’amour l’inattingible et brève fusion de deux êtres, on doit dénoncer cet inassouvissement comme un masque de l’orgueil : c’est là chute d’une personnalité dans une autre, c’est là hypertrophie d’un moi qui s’estimant unique veut assimiler le monde indéfini à son égoïsme ! ”
“ L’abus de l’abstraction dans le style, la pauvreté des images chez le plus vrai poète de cette époque légitiment le revendications du symbolisme. Par Le Bonheur (1888) , l’Académicien alors célèbre sembla vouloir couronner son œuvre poétique : dire que ce poème dépasse quatre mille vers fait prévoir, en les excusant, bien des faiblesses ; dans cet ouvrage de superbe pensée ne nous refusons point à rencontrer des strophes puissantes, de suggestifs raccourcis décoratifs, des inflexions suaves de musique et de nuances ”
“ Constater le complexe, émonder l’inutile, représenter le substantiel constitue une poétique dominatrice, car le mystère ne signifie pas néant et chaos, s’il vêt la multiplicité de formules virales dont le rythme n’est pas analogue ou est supérieur à nos rythmes. ”
“ S’il est vrai qu’une des facultés qui font les grands Poètes, c’est de saisir entre le monde matériel et le monde moral beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne le fait le commun des hommes, M. Sully Prudhomme est au premier rang. ”
“ De pareilles unions n’excédant plus la relativité des êtres dans l’Immense attachent et solidarisent au-delà des prosopopées d’une stérile rhétorique : ce n’est pas la mort qui peut ainsi lier, mais la vie. ”
“ Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l’habitude invincible de son âme ! Ce qui ne fait qu’effleurer les autres le blesse jusqu’au sang ; ceux qu’il plaint souffrent moins que lui et il se meurt des peines des autres. ”
“ Mais on pourrait aussi opposer et faire sentir qu’une science positive est un contre-sens scientifique, car dans son départ toute science vivante s’élance d’invérifiables axiomes, et, dans sa marche, abandonnant tout ce qu’elle conquiert à la technique artisane, elle voit son but dans tout ce qu’elle n’a point saisi ”
“ Ceux qui en réclament une démonstration évidente ou lui objectent l’existence des criminels comme des amoraux ne devraient-ils pas, selon leur logique, imiter les chercheurs de nourritures immondes ou contester l’implacable finalité de la faim ? ”
“ Cet essai tend à croire que « l’expression du beau par certaines formes comme par certains actes est révélatrice d’un certain ordre de choses qu’on doit juger réelles bien qu’elles échappent à toutes définitions précises et à toutes démonstrations rationnelles. » ”
“ En 1875, pour la suprême fois, l’ineffable sensibilité sentimentale des Solitude s’épancha dans Les Vaines Tendresses : en une expression renouvelée, c’est la même angoisse et la même douceur d’aimer, un semblable élan jamais satisfait : et les pièces y sont très rares qui affectent quelque rhétorique. Oublions qu’on a trop déclamé Prière, Conseil, Au bord de l’eau, et laissons-les chuchoter en nous avec les strophes moins banalisées de Sur la Mort, Un Rendez-vous, L’Étoile au cœur, Évolution, L’Étranger, L’Alphabet, Sursum Corda, — Ce qui dure ”
“ Où je m’abîmais dans l’amour. Les appréciations de Sainte-Beuve et quelques autres articles chaleureux révélèrent à la famille du Poète qu’il convenait peu de le laisser dans l’étude notariale et on dispensa même le licencié en droit d’achever son doctorat. C’était l’heure où pour leur célébrité future, François Coppée, Emmanuel des Essarts, José-Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Catulle Mendès, Louis-Xavier de Ricard, Armand Silvestre, Paul Verlaine préparaient autour de Leconte de Lisle le recueil du Parnasse contemporain : plusieurs pièce du néophyte déjà fêté y furent insérées ”
“ OUVRAGES À CONSULTER Sainte-Beuve : Nouveaux lundis. Tome x. Paris, Michel Lévy, 1868. — Théophile Gautier : Rapport sur les progrès la poésie en France au XIXe siècle. Paris, Imprimerie Nationale, 1868. — Renouvier : L’Année philosophique. Paris, 1869. — Catulle Mendès : La Légende du Parnasse contemporain. Bruxelles, Brancart, 1884. — Paul Verlaine : Les Hommes d’aujourd’hui, No 284. Paris, Vanier. — Jules Lemaitre : Les Contemporains, 1re et 4e séries. Paris, Lecène et Oudin, 1885-1895. — Jules Tellier : Nos poètes. ”
“ Moins définitif comme exécution plastique, quelque beaux sonnets et les fortes strophes de la IXe veille, le long poème de La justice depuis longtemps commencé lut achevé en 1878. lui même temps, M. Sully Prudhomme republia une traduction en vers du 1er chant de Lucrèce, faite à 19 ans et parue en 1869 une préface assez remarquable pour que Renouvier la louangeât dans l’Année philosophique. Ce poème, par une inquiétude et un scrupule souverainement nobles, cherche en vain les justices partout, dans l’ensemble de notre univers comme en ses moindre, manifestations individuelles ou sociales ”
“ Enquête sur l’Évolution littéraire. Paris, Charpentier, 1891. — Ferdinand Brunetière : Évolution de la poésie lyrique en France au XIXe siècle, Tome ii. Paris, Hachette, 1894. — Gaston Paris : Penseurs et Poètes. ”
“ Paris, Lemerre. (Tome I, Stances et Poèmes. — Tome II, Les Épreuves. Les Écuries d’Augias. Croquis Italiens. Les Solitudes. Impressions de la Guerre. — Tome III. Les Vaines Tendresses. La France. La Révolte des Fleurs. Poésies diverses. Les Destins. Le Zénith. — Tome IV. Traduction du De natura rerum (1er chant) . La Justice. — Tome V. Le Prisme. Le Bonheur. EN PRÉPARATION La Possession de l’homme par l’homme. Étude de philosophie sociologique. ”
