“ Mais Galopin vint à lui et lui dit ce qui s’était passé : « Par ma foi, sire Élie, » dit-il, « vous pouvez être mécontent : Caïfas lui a fait grande honte à cause de vous ; il l’a frappée jusqu’au sang. Si tu ne la venges pas, tu n’es pas digne d’être chevalier. » (LXVIII) Quand Élie entendit cela, il entra en colère et courroux, et monta dans la salle avec son épée nue ; et quand il vit Caïfas, il poussa vers lui, et lui abattit la main droite depuis le haut de l’épaule, et le marqua de telle façon qu’il ne put jamais monter à cheval ou être chevalier. ”
Anonyme
Citations de Élie de Saint Gille (Anonyme)
“ J’aime mieux te donner mon meilleur destrier et toutes mes armes : ma brogne, plus blanche que l’argent, et mon heaume doré, un écu bien éprouvé, peint à fleurs vertes, une forte lance au pennon broché d’or, et tu chevaucheras en notre présence sur nos plaines vastes et unies. Je ferai planter en terre un pieu de chêne qui te servira de but : on y fixera deux bons écus et une brogne éprouvée. Là tu feras assaut en chevalier : tu courras de toute la vitesse de ton cheval et tu frapperas de toute la force de ta lance. ”
“ Alors entre nous, nous ferons le partage le plus juste de son cheval et de ses armes, pour que chacun de nous ait un lot égal. » « Par mon chef, » dit Tiacre, « ce serait bien manquer de courage que de chevaucher [67] tous cinq et d’assommer un seul Franc ; ce serait lâcheté, et non bravoure. Honni soit et déshonoré celui qui s’unira à d’autres pour le combattre, au lieu de se présenter seul ! » (XI) Tiacre s’éloigna alors de ses compagnons, et s’approcha d’Élie. Quand il fut dans la plaine, il dit : « Qui es-tu, chevalier ? Crois-tu en Mahomet qui gouverne tout le monde ? » ”
“ Sire Guillaume est le plus en avant de tous ses hommes ; il frappe autour de lui de tous côtés, aussi bien les hommes que les chevaux et les païens les uns après les autres tombent sous ses coups. Sire Ernaud le beau et Bernard à la longue barbe, et Bertran en troisième rang ne sont pas à blâmer, car ceux-là n’ont plus besoin de se prémunir de vin ou de provisions pour le festin de Noël, qui sont devant eux ou devant leurs coups : tous ceux qui les affrontent reçoivent la mort au lieu de la vie. ”
“ De l’autre côté s’avance le roi Ruben monté sur son bon cheval Piron ; il perce de sa lance en pleine poitrine un redoutable chevalier, traverse la brogne et la poitrine, le renverse mort à terre avec une grande force et excite ses gens à se porter vaillamment en avant. Il brandit alors sa bonne épée, nommée Sarabit, et frappe le chevalier qui s’appelait Fabrin en haut sur le heaume, et lui fend en deux, par le milieu, le front, le corps et la brogne, la selle et le cheval. Alors les païens poussèrent [287] un grand cri de guerre, et il leur semble que la victoire se décide pour eux. ”
“ De là ce chevalier s’avance au milieu de l’armée païenne, et frappe des deux côtés autour de lui hommes et chevaux, et les renverse les uns sur les autres ; il va toujours en avant de rang en rang. Les païens croient reconnaître alors que ce chevalier est Élie. La bataille est sanglante et animée, tellement que les morts couvrent de vastes plaines ; le sang coule en ruisseaux, les hommes sont renversés, les corps sont recouverts, les chevaux courent en hennissant avec leurs selles ; on pouvait là se procurer au plus bas prix les destriers de guerre même les plus richement harnachés. ”
“ Excellent chevalier, douce fleur de belle jeunesse, n’oublie pas mon amour, quand tu frapperas avec ta lance, et ne redoute pas les menaces et le verbiage du vieux Jubien ! Mais il a un si bon cheval ! il court plus vite dans les montagnes, sur les rochers et dans les pays montueux que les plus rapides destriers de nos gens sur le terrain plat. Aucun lévrier ne peut courir assez vite pour le suivre. Ce cheval se nomme Prinsaut [207] d’Aragon, et il est si intrépide, qu’il ne ressent aucune frayeur en allant au combat. ”
“ Quand le heaume fut attaché et bien fermé, Galopin vint et lui offrit l’épée de la main droite : « Courtois seigneur, » dit-il, « prends cette épée ! jamais roi ne fut qui en eût une plus éprouvée ; et maintenant, sire, ceignez-vous cette épée au côté gauche, et je prie Dieu en même temps qu’il vous donne avec l’épée la force, la bravoure et la victoire. » Puis il alla à Prinsaut du château d’Aragon, et le lui amena avec tout le harnachement et la bride. Quand sire Élie aperçut le cheval, il embrassa Galopin [232] plus de cent fois, et ainsi joyeux [233] il sauta aussitôt de terre en selle. ”
“ Nous sommes fous si nous négligeons de surveiller nos prises. Nous avons ici en notre pouvoir le duc Guillaume d’Orange et le chevalier Bertran, son parent, un guerrier renommé. Faisons une chose qui me vient à l’esprit : envoyons ces gens vers le bord de la mer et montons sur nos vaisseaux ; si les chrétiens s’arment et veulent combattre contre nous, nous sommes mieux gardés sur les vaisseaux que sur terre. » Alors le méchant Malpriant dit : « C’est là pour nous le conseil le plus raisonnable et le plus convenable : faisons donc ainsi, il est toujours bon de prendre soin de sa sûreté. » ”
“ Dieu le protège ! Aucun homme vivant ne peut plus l’atteindre ni se rapprocher de lui, aussi longtemps qu’il voudra fuir, car le cheval [91] n’a jamais trouvé son pareil pour la rapidité, et ne peut jamais être fatigué. (XVIII) Malpriant [92] regarda derrière lui et vit Élie monté sur son cheval, lui qu’il haïssait le plus au monde, et il vit aussi qu’il préparait sa lance à l’attaque, comme s’il fût tout prêt à combattre et à jouter, et il cria alors à haute voix [93] : « Païens, vaillants guerriers, et champions d’élite, si celui-ci s’échappe, c’est la honte pour nous tous ! » ”
“ « Mon fils, » dit-il, « peux-tu mener à bien ce combat ? car je l’ai accepté à cause de ta vaillance et de ta force. » « Sire, » dit Caïfas , « vous montrez et vous dites très grande folie : il y a aujourd’hui un mois que je fus pris d’une fièvre intermittente ; et je ne monterai de cheval de guerre pour l’amour d’aucun homme vivant. Donnez lui pour femme votre fille, qu’il aime et désire tant ; elle ne peut pas être mieux mariée, car il est considéré et très puissant. Que Mahon se courrouce contre moi, lui qui gouverne tout, si je me bats pour l’amour [182] d’elle ! » ”
“ « Caïfas, » dit-il, « tu t’es conduit envers moi comme un misérable, quand tu as refusé ce combat avec Jubien : maintenant qu’il y va de ton honneur et de notre détresse, ta crainte et ta lâcheté sont pour nous deuil et chagrin, pour toi-même honte et déshonneur. Mais peu m’importe ta triste situation, car je lui donnerai ma fille pour femme, et sa dot sera la moitié de mon royaume, comme il le désire ; mais je ferai un traité spécial avec lui, pour avoir libre et franc de tout tribut, en paix et en liberté, le quart de ce royaume, aussi longtemps que mes jours durent. » ”
“ Quand sire Guillaume, comte d’Orange, se sentit libre, il bondit sur ses pieds et dit : « Dieu [100] tout puissant, roi du ciel, tu sais que je serai blessé de vingt blessures et percé de cent lances plutôt que de me laisser lier et saisir encore par les païens ! » Bertran, son neveu, dit : « Malheur aux païens, maintenant que je suis libre ! Si je les approche, je ne veux prendre d’eux d’autre rançon que la tête de leur corps [101] . » Et Bernard de Brusban [102] parla ainsi : « Païens, » dit-il, « chiens maudits ! Dieu nous donne de nous venger sur vous du mal que vous nous avez fait ! » ”
“ Galopin est assis à côté du duc ; ils boivent gaiement tout le jour et toute la nuit. Galopin raconte toujours ses voyages et ceux d’Élie. Quand le soleil éclaira le monde, le duc se lève avec toute sa suite, et envoie de quatre côtés un ordre de lui, disant que de tous les châteaux qui sont dans tout son domaine, dans le délai d’un demi-mois, tout homme vienne à lui qui peut monter à cheval ou tenir une lance, combattre avec l’épée et briser une brogne ; quiconque restera en arrière subira de grandes punitions. Le duc fait venir alors des chevaux richement harnachés : on monte à cheval. ”
“ « Par ma foi, » dit-elle, « tu es le plus mauvais traître et le plus vil débauché et le plus grand menteur du monde, car tu as dis mensonge de moi [244] ; ce chevalier est un héros bien meilleur que toi et bien plus courageux. Misérable couard, » dit-elle, « c’est à toi qu’était proposé ce combat, et tu n’as pas osé le mener à bonne fin ; il sort maintenant pour combattre pour toi ; mais, par Mahon qui nous garde, si le roi et nos païens veulent avoir foi en mon conseil [245] , jamais tu ne gouverneras le royaume, à cause de ta lâcheté pitoyable. » ”
“ Galopin part donc sur mer avec son vaisseau, il a un vent favorable ; il arriva en France, tout près du lieu où résidait le duc. Aussi Galopin lui fait au plus tôt une visite, lui apportant la lettre et le message du jeune Élie, et racontant en outre toutes les aventures des voyages d’Élie, depuis le jour où il partit à cheval de la cour de son père, jusqu’au moment « où nous nous sommes séparés, » dit Galopin. Le duc alors se courrouce et s’afflige, et est en même temps content ; content de ce qu’Élie vit, mais affligé et courroucé de ce qu’il est retenu par les païens. ”
“ Deux des rois ses vassaux qui ont été nommés plus haut lui tinrent ses étriers ; les deux autres le mirent en selle ; deux de ses chevaliers mirent ses pieds dans l’étrier ; puis ils lui remirent sa lance avec son fanion ourlé d’or, travaillé avec beaucoup de finesse. Alors le roi Ruben s’avance avec toute son armée vers Sobrie ; et aussitôt qu’il est arrivé là, le roi Macabré vient au-devant de lui avec tous ses gens et s’incline devant le roi Ruben, tandis qu’il prend la bride et conduit son cheval dans la ville ; il se remet lui-même en son pouvoir ainsi que sa fille et tout son royaume. ”
“ Jossé d’Alexandrie dit : « Mahon et Apollon, maudites soient la nuque et l’épaule de celui qui désormais jour ou nuit s’inclinera devant vous ou vous obéira, si vous laissez s’échapper ces hommes, qui nous ont fait tant de honte et de dommage, eux si peu nombreux contre une multitude ! » Ils commencèrent alors l’attaque de tous côtés, et ils eussent remporté la victoire sur les comtes ou les eussent blessés, si Dieu ne leur fût venu en aide. Les vingt chevaliers que sire Julien avait envoyés après Élie arrivèrent de la forêt par un autre chemin. ”
“ XLVI Le roi entendit ces mots et que Jossé prétendait être malade, et n’osait pas aller au combat, et il appela Malpriant à lui et lui dit : « Bel ami, viens ici : tu iras au dehors dans nos champs [185] remporter la victoire dans ce combat [186] , et tu vas t’armer à cette condition que si tu le tues ou vaincs ou réussis autrement à abaisser la colère et l’orgueil de Jubien, tu auras ma fille, qu’il demande avec ardeur et arrogance, et la moitié de mon royaume durant ma vie : et ensuite tu seras proclamé prince et seigneur, roi et empereur de tout mon royaume. » ”
“ Quand les quatre païens virent la chute et le sort de Tiacre, ils eurent de sa mort un violent chagrin. « Voyez, seigneurs, » dit Malatré, « quel triste et lamentable dommage nous cause ce jeune homme, à peine âgé de quinze hivers, qui nous a tué ce prince noble et vaillant, et, par sa bravoure et ses armes, l’a vaincu et déshonoré. Qu’il ne soit jamais honoré, celui qui ne regardera pas mon combat avec lui ! » Aussitôt il éperonna son cheval et lui lâcha la bride ”
“ Guillaume dit : « Tu as eu tort de nous recevoir si follement. Bel ami, » dit-il, « nous sommes de France, et messagers du roi Louis, et il nous a envoyés ici pour faire ses messages au duc Julien qui a la garde de ce château. C’est un déshonneur pour tout vaillant homme, envoyé en message, de ne pas porter ses armes ou son armure pour se protéger contre les méchants, car il est pénible de tomber au pouvoir de ceux qu’il ne vous convient pas de servir. » ”
“ Quand Élie vit cela, il remercia Dieu de leur venue ; et ils jouèrent, avec les sept cents païens, un jeu si rude, qu’aucun de tous ceux-ci n’en revint sans blessure et sans mal. La chose se fût bien passée, si les païens n’eussent eu d’autres plus nombreux compagnons, mais voici venir tout le gros de l’armée, à la tête de laquelle est Macabré ; et il n’y a rien d’étonnant que nos gens n’en soient pas réjouis. ”
“ Dans une anse cachée, elle fait équiper et bien garnir le vaisseau, et le remplit d’hommes d’élite. Alors Élie écrit une lettre et l’envoie à son cher père et lui raconte ses voyages ; il prie en même temps son père de lui envoyer de nombreux vaisseaux avec des hommes braves et bien armés. En même temps, il envoie à la hâte une lettre à sire Guillaume, à Bernard et à Ernaud, les priant de lui venir en aide, car il se trouve sous une surveillance si sévère qu’il ne peut s’échapper en aucune façon sans leur aide et leur assistance. ”
“ Je suis le fils d’un prévôt de ce territoire ; mon père est riche en terres et en argent, et il m’a acheté aujourd’hui un équipement de chevalier et m’a donné des armes, et je suis venu jusqu’ici pour m’amuser et essayer mon cheval. Je sais maintenant, par une preuve réelle, que mon cheval est très rapide et que tout homme vivant, désireux de combattre et de se mesurer à d’autres, fût-il le plus noble et le plus brave de tous, trouvera toujours en moi son homme. ”
“ Autrement il a l’intention d’attaquer votre château et de tout dévaster avec la lance et l’épée, et de vous tuer vous-même et ensuite de s’emparer de votre fille et en même temps de tout votre royaume. Il est grand et fort et si bon chevalier qu’il n’y a dans tout le monde si bon chevalier qu’il craigne ; il a terrassé vingt rois [283] en combat singulier ; il a douze aunes de long et huit aunes de large ; il est le frère du roi Jubien aux cheveux blancs, que vous avez fait tuer. Le roi Ruben le gros a appris cela, et il est venu ici surtout pour venger son frère. ”
“ Guillaume d’Orange soupirait souvent de douleur et d’affliction ; il appela Bertran, son parent, et ses autres compagnons : « Amis honorés, » dit il, « vaillants chevaliers, c’est grande pitié pour nous d’être embarqués sur ces vaisseaux et d’aller sur mer avec ces gens maudits : jamais plus nous ne pouvons espérer d’être secourus par aucun homme vivant. Guibourc [54] , » dit-il, « courtoise dame, je vais bien m’éloigner de toi ! Je ne sais plus que dire maintenant ; Dieu tout-puissant, je te demande de prendre à jamais nos âmes en grâce ! » ”
“ Puis il tira son épée et frappa Tanabraz sur son heaume de telle sorte que l’épée resta enfoncée dans l’épaule, et jamais plus il ne put prononcer une bonne parole. Mais Kareld d’Alfatt s’écria à haute voix : « Par Mahon, païens, c’est le fils de Letifer de la roche de Garas ; il a tué Faraon et Mars ! S’il s’empare de nous, nous recevrons tous la mort [263] ! » Et alors s’enfuirent Selebrant et Jonatre. Mais Élie était monté sur le bon cheval, qui était plus vite qu’un épervier, et il les poursuivit jusqu’à leurs tentes. ”
“ Voici qu’est arrivé le vieux Jubien, qui demande bataille et combat, et personne de nos hommes n’ose se présenter contre lui. Il faut bien dire que nos païens tremblent, et sont si lâches que toute l’arrogance qu’ils montraient de leurs exploits est devenue maintenant folie ridicule, honte et vilenie. Pas un d’entre eux n’ose sortir et combattre Jubien pour nous : ils aiment beaucoup mieux périr ici. ”
“ « Sire, » dit Élie, « vous plaisantez, ou vous parlez comme un enfant ou comme un fou, quand vous dites avoir pour dieu ce maudit ennemi. Cette chose ne saurait se mouvoir et n’a ni vie ni corps ; et si un homme venait qui lui donnât un coup sous l’oreille, il tomberait, comme s’il n’avait jamais eu de vie. Malheur à sa puissance et à ceux qui le servent ! » Malpriant était tout près et entendit ce que disait Élie. ”
“ Élie saisit le cheval rapide par la bride [80] : « Je veux donner celui-ci, » dit-il, « à Guillaume ou à Bertran, son parent. » Alors le vieux Salatré dit ; « Celui-ci est un enchanteur, puisque même de forts chevaliers [81] n’ont rien pu lui faire. » « Oui, » dit Malpriant, « par la foi que je dois à Mahon, laissons-le aller librement, et éloignons-nous au plus vite de lui : il veut nous en faire autant à l’un et à l’autre, s’il peut nous tenir. » ”
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