“ Depuis 1110, année de la mort d’Hélie, la légende a dû se former, se développer pendant près d’un demi-siècle, et alors, vers 1160, un trouvère aura réuni tous les éléments épars de cette petite épopée et aura créé l’Aiol tel que nous l’avons, ou plutôt tel qu’il était en décasyllabes, avant que le remanieur picard du xiiie siècle ne lui eût enlevé son caractère local et particulier, pour essayer d’en faire une chanson de geste comme toutes les autres, cousue tant bien que mal à un autre poëme, l’Élie de Saint-Gille, qui n’a aucun rapport avec l’Aiol. ”
Aiol
Définition et enjeux
Citations sur “Aiol”
“ Rien n’est pire qu’une mauvaise imitation, et c’est ici le cas. La noble figure de l’Aiol français s’est effacée pour laisser la place à un chevalier amoureux et galant ; la sauvage Mirabel est devenue la fade Lionida, qui par l’entremise de son nain Farlet envoie des missives à Ajolfo et tient parfois avec lui un langage précieux, faisant pressentir déjà le règne des concetti. ”
“ Après avoir fait ses premières armes contre des Sarrasins, ensuite contre des voleurs pillant une abbaye, il arrive à Poitiers. Les habitants de cette ville peu hospitalière se moquent de ses vieilles armes, de sa lance « torte et enfumée, » de son cheval maigre et déferré. Aiol répond noblement à leurs moqueries. Un ribaud, sortant d’une taverne, insulte Aiol et saisit Marchegai par la bride : le vaillant cheval le renverse d’un coup de pied. Un ancien sénéchal d’Élie, Gautier de Saint-Denis, prend pitié d’Aiol et lui donne gîte pour la nuit. ”
“ Aiol, nous dit-on, est fils d’Élie de Saint-Gille, en Provence ; il doit donc avoir inspiré tout d’abord un poëte du même pays ; quel intérêt, du reste, un trouvère du centre de la France pouvait-il avoir à prendre pour héros d’une chanson un personnage du midi ? Nous reviendrons plus tard [12] sur le lieu de la naissance d’Aiol ; occupons-nous en ce moment de sa filiation. Or, rien ne nous dit dans le poëme que notre héros soit fils d’Élie de Saint-Gille, nous voyons bien qu’il a pour père un Élie et pour mère Avisse, mais aucun [13] vers, aucun mot, ne nous parle de Saint-Gille. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ A cette épopée auraient, sans doute, été empruntés également le personnage du roi Louis, celui du traître Makaire, d'autres noms encore, plus ou moins connus, comme ceux de Rainier, Aïmer, Gilemer l'Escot, Miles d'Aiglent, etc. Ainsi, l'histoire d'Aiol n'est même pas la continuation, la suite donnée par un poète de talent à une légende ayant pour germe des événements réels. Le personnage et l'histoire d'Élie lui-même n'ont rien d'historique. Toute la donnée de l'Aiol est, sinon de l'invention du poète, du moins est elle attribuée par lui à des héros sans réalité, qui, eux, sont de sa création. ”
“ Aiol est un beau type de persévérance et de générosité. La patience avec laquelle il supporte les moqueries des habitants de Poitiers et d’Orléans est admirable, et c’est là une qualité qui n’était pas commune aux chevaliers du xiiie siècle, à en juger d’après les chansons de geste. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Le poème tout entier n'a d'autre raison d'être, que de montrer ce que peuvent la pureté du cœur et la pratique des vertus chrétiennes. Même au point de vue de la vie courtoise et guerrière, l'éducation reçue par Aiol le met rapidement à même de savoir ce qu'il doit savoir. Elle l'a formé pour bien combattre 1 et pour rendre comme il faut la justice 2, les deux fonctions essentielles du seigneur féodal. Aiol peut être pauvre et mal vêtu; il peut aller à travers le monde seul et inconnu 3. Ses vertus, qui lui valent la protection constante du ciel, lui assurent en tout le succès ”
“ Quelque vraisemblable qu’elle soit, cette première preuve n’est pas concluante, car ces plaintes contre les mœurs du siècle, cette critique des mariages trop jeunes peuvent avoir été provoquées par d’autres événements ; mais en voici une qui nous semble plus solide. Dans la dernière partie du poëme, c’est-à-dire celle qui se passe depuis le mariage d’Aiol avec Mirabel jusqu’à la fin, on voit Aiol à la cour de Grasien, roi de Venise, l’aider à reconquérir Salonique contre le roi Florient. ”
“ Origine et date du poëme. Nous abordons maintenant la question difficile des sources et du développement de notre chanson. Nous l’avons remarqué déjà dans tout ce qui précède, l’Aiol est divisé en deux parties qui ne se ressemblent nullement : comme composition, l’une est vive, originale ; l’autre au contraire se traîne dans les hors-d’œuvre habituels à l’épopée du xiiie siècle ; comme langue, l’une est écrite en français, l’autre en picard ; comme versification, l’une est en assonances bien caractérisées ; l’autre, quoique assonancée, a déjà une tendance à la rime ”
“ INTRODUCTION La chanson d’Aiol que nous publions aujourd’hui pour la première fois [1] est un des poëmes du moyen-âge qui méritent de la façon la plus complète l’attention de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre littérature nationale. Les questions que soulève l’examen de cette chanson de geste, celle entre autres de l’origine et de la date qu’il faut lui attribuer, sont nombreuses et souvent assez difficiles ; aussi, pour les étudier plus clairement, avons-nous divisé cette Introduction en plusieurs chapitres, distincts les uns des autres. IManuscrit du poëme. ”
“ On n’y trouve pas, il est vrai, de scènes vivantes et intéressantes, comme dans la première partie de l’Aiol ; par contre, l’intrigue se déroule régulièrement et de nouveaux incidents ne viennent pas après coup se greffer sur l’action principale. Le dénouement peut sembler étrange, et s’accorde mal avec tout le récit, qui prépare évidemment l’union d’Élie avec Rosemonde : on verra ce qu’il faut penser de cette fin, quand j’aborderai l’étude de la rédaction norvégienne [8] et des rapports de l’Élie et de l’Aiol [9] . IIIVersification du poème. ”
“ Ces vers se rapportent à l’explication d’un songe que donne Moysès, le clerc sachant, à Élie père d’Aiol : les victoires d’Aiol sur les païens (v. 405-8) , son mariage avec Mirabel (v. 423) , la naissance de ses deux fils (v. 424-5) , toute l’histoire de notre héros s’y trouve en substance, et sauf la royauté future des enfants d’Aiol, qui ne se réalise pas dans notre poëme, ces vers en donnent le résumé que nous développons d’après le ms. ”
Joseph Bédier,
Revue des Deux Mondes
“ Quand, dans une belle chanson publiée par la Société des Anciens Textes, Aiol, presque enfant, beau, lier, pauvre, entre dans Orléans, couvert d’armes enfumées et rouillées, et qu’il traverse, sans daigner y prendre garde, ridicule et superbe, la foule des vilains qui le rail lent, on sent que le jongleur du XIIIe siècle n’est pas un fils trop dégénéré des aèdes de la période vraiment épique. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ La nature noble et généreuse d'Aiol fera le reste, A peine, en effet, a-t-il pris congé de ses parents, qu'il se mesure contre quatre Sarrasins, s'attaque à six voleurs et combat un lion. Un peu plus tard, il relève le défi des ennemis du roi Louis, se rend maître du comte de Bourges et va enfin se conquérir un royaume sur les Sarrasins. Il est donc aussi vaillant et courageux que tout autre chevalier, ou que tout autre héros de chanson de geste. Il ne se distingue d'eux, que par l'emploi, toujours raisonnable et légitime, qu'il fait de sa bravoure. ”
“ Le roi de France est en ce moment à Orléans, engagé dans une guerre contre les Berruiers qui, sous la conduite de leur chef le comte de Bourges, menacent sans cesse la ville. Ce comte de Bourges se trouve être neveu d’Élie et cousin germain d’Aiol, et c’est pour rendre à Élie les fiefs dont il a été dépossédé, qu’il combat le roi de France. Aiol, sans se soucier des plaisanteries qui l’assaillent et que le roi lui-même fait sur son compte, entre fièrement en lice avec quatre chevaliers ennemis venus pour porter un défi au roi Louis. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Élie n'est pas le seul, à qui l'on ait pris injustement son bien. Une partie du poème primitif, disparue dans le remaniement, racontait comment Aiol, devenu le champion de la justice, faisait rendre à chacun ce qui lui était dû (v. 413 -416) . Le roi Louis s'est, 'par faiblesse, laissé circonvenir par Makaire et, depuis qu'il a chassé Élie, il regrette son injustice, sans avoir le courage de la réparer 1. Quand il voit Aiol - pour la première fois, il commence par se moquer de lui. C'est, du reste, ce que fait tout le monde, à la vue de la pauvreté du héros et de son triste équipage2. ”
“ Élie, époux d’Avisse, sœur de Louis fils de Charlemagne, a été injustement chassé de France par suite des intrigues du traître Makaire de Lausanne, et malgré de nombreux services rendus à la royauté en combattant les Sarrasins. Il s’est réfugié avec sa femme dans les landes de Bordeaux. Là, Avisse met au monde un fils à qui une circonstance fortuite de sa naissance fait donner le nom d’Aiol (v. 60-8 et 451-2) [2] . ”
“ Quoi qu’il en soit, il est facile de prévoir que la chanson du xiie siècle [21] devait se terminer par le mariage d’Élie et de Rosemonde. Mais le remanieur, en refaisant un autre poème du xiie siècle, l’Aiol, y avait remarqué le personnage d’Élie, le père du héros. Ce personnage portait le même nom qu’Élie de Saint-Gilles ; de là à identifier les deux noms, il n’y avait qu’un pas. Le remanieur n’hésita pas, et, reliant entre eux deux poèmes qui n’avaient rien de commun, il donna pour père à Aiol l’Élie de l’Élie de Saint-Gilles. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Il a, sans cesse, les enseignements de son père présents à l'esprit, et ce qui lui donne plus encore le courage de tout supporter, c'est le sentiment religieux, qui dirige toute sa conduite. Aiol est, en effet, un chevalier non seulement instruit et d'une haute moralité, il est surtout un chevalier pieux, qu'anime la crainte de Dieu, qui a recours à lui dans toutes les circonstances de sa vie et qui rapporte à Dieu le mérite de toutes ses actions. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Le père d'Aiol, au contraire, dépouillé de ses domaines, se résigne à son malheur. Il mène la vie la plus misérable, sans rien tenter pour y échapper. Il se borne à faire l'éducation de son fils et à attendre de celui-ci la réparation des torts qui lui sont faits. Ainsi, à supposer que le poème fût l'aboutissement direct de la légende, qui s'était formée autour du nom du comte Élie du Mans, il faudrait admettre, que la légende a fait disparaître les traits les plus caractéristiques de la vie du personnage et ceux-là surtout, par lesquels il ressemblait le plus aux héros de l'épopée féodale. ”
“ Si nous examinons de près chacune des deux parties, nous verrons facilement que la seconde présente tous les caractères d’un remaniement ; la chanson primitive se trouve en analyse dans les vers que nous avons déjà cités (v. 396-428) ; le cadre que présente cette analyse est suivi fidèlement tant que durent les vers de 10 syllabes ; une fois au contraire que le poëte écrit en dodécasyllabes, il se perd en développements oiseux et oublie même de faire rois les deux fils d’Aiol, comme l’annonçait le vers 427 : Encore seront roi li doi enfant. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Ce personnage, que le poète invente et qu'il façonne en toute liberté, est conçue pour être donné en exemple, non seulement aux gens de même condition, mais à tous, nobles, bourgeois et vilains. On voit aisément, en quoi il diffère des héros épiques et aussi des chevaliers contemporains. Il n'a ni orgueil, ni colère, ni fierté excessive, ni aucun des défauts habituels aux gens de cette condition et qui tiennent à cette condition même. C'est à dessein, que le poète fait naître Aiol dans une forêt et loin de tous les hommes. Rien, autour de lui, ne rappelle les grandeurs corruptrices. ”
“ Amaury Duval, dans le tome XVIII de l’Histoire littéraire, se demande si l’Académie des Inscriptions consacrera des notices à des poëmes tels qu’Aiol, et dans une discussion avec Fauriel, M. P. Paris n’est pas fort tendre pour notre chanson ; Fauriel au contraire paraît avoir eu une véritable prédilection pour notre Aiol, dans lequel il voyait un poëme provençal primitif, et l’a cité mainte fois dans son Histoire de la poésie provençale. ”
Jules Coulet, Études sur l'ancien poème français du Voyage de Charlemagne en Orient (1907)
“ Cela suffit-il pour affirmer que le comte du Mans historique a été le héros de légendes populaires et surtout qu'il a été le prototype du comte Élie, père d'Aiol? N'est-il pas plus naturel de penser, que Élie, comme Avisse, comme Aiol lui-même, ont été créés de toutes pièces par le poète, et que l'histoire, dont Élie est le héros, qui sert de prologue au poème, en raison même de sa banalité, a été empruntée purement et simplement par lui à un poème quelconque de l'épopée féodale. ”
“ « Par icel saint apostle c’on quiert en Noiron pré, « Jamais ne mengerai ses arai desmenbrés. » Quant l’entendi Aiols, si commenche a plorer. Cil s’avale en la cartre ; ne fu mie senés Quant il n’i porta armes por sa vie saver. 9140Aiol [s] li fieus Elie s’est contremont levés : « Fiex a putain, » dist il, « com l’osastes penser ? « Bien sai que jou morai, n’en porai escaper : « Mais par cel saint apostle qu’on quiert en Noiron pré, « Comment que li plait prenge, vos l’esteut comperer ! » 9145Puis s’abaisse a la terre, s’a .i. ”
“ A mervelles esgardent Mirabel la mescine ; Les dames de Mongraille li commencent a dire : « Por Dieu ! biaus dous Aiols, gardés ceste mescine : « Ainc en tout no vivant plus bele ne veismes. 6520— Par mon cief ! » dist Aiols, « je ne li faurai mie ! « Je le conquis l’autrier par ma chevalerie : « Avoec moi le menrai en France le garnie, « Si sera en sains fons levee et baptisie, « Si le prendrai a feme, se Dex me donc vie. » 6525Et respont la pucele : « .vc. merchis, biaus sire. » Cele nuit sejornerent a grant joie plentie ”
“ Les laisses similaires, répétées souvent jusqu’à trois fois, sont nombreuses dans notre poëme. La plupart, croyons-nous, doivent être attribuées à la double rédaction ; les autres se justifient d’elles-mêmes par l’intérêt qu’offre le passage. C’est à ces dernières que nous rattacherons l’épisode tout à fait heureux d’Aiol rendant à son père ses armes et Marchegai (v. 8278-97) , absolument opposés en cela à Fauriel qui s’appuie sur ce passage pour soutenir sa théorie de la double rédaction [7] . ”
“ Quant à Mirabel, elle est restée, pour n’avoir pas voulu renoncer à la foi chrétienne, emprisonnée chez son père ; c’est afin de la délivrer qu’Aiol, honoré pour ses exploits à la cour de Grasien, entraîne le roi de France et les Vénitiens à venir mettre le siége devant Pampelune. ”
“ Ajoutons que bien que les circonstances qui accompagnent la naissance de Montesinos ressemblent à ce que disent certains romans de l’enfance de Rolant, elles n’en sont pas moins une copie de ce que dit notre poëme français de l’enfance d’Aiol ; quant à don Tomillas, nom du traître espagnol, qu’on l’appelle en français Makaire ou Ganelon, son type reste le même. Toutes courtes qu’elles sont, ces romances espagnoles ont une valeur littéraire réelle ; le mouvement en est vif, le tour heureux, l’allure facile ”
Rutebeuf, Rutebeuf - Œuvres complètes
“ Cependant, dit l’auteur, Aiol ne pouvait s’empêcher de devenir triste en les regardant, parce qu’ils avaient l’âge qu’auraient eu ses fils. Un jour enfin Tieris déclara leur véritable naissance, et Aiol, joyeux d’avoir retrouvé ses enfants, après les avoir armés chevaliers, et avoir envoyé un message au duc Elye, ainsi qu’au roi Louis, afin qu’ils lui amenassent du secours, partit avec eux, le roi Grasiens et une forte armée, pour aller délivrer Mirabel sa femme, toujours prisonnière dans Pampelune. ”
