“ Pépin, agité, troublé, irrité , a opposé toutes les formules de dénégation que le langage peut fournir aux affirmations de Fieschi: « J'espère qu'il y aura un être suprême qui donnera assez de force et assez de vie pour repousser de pareilles infamies. — Je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré , je prends Dieu et les hommes à témoin, que tout cela n'est qu'un tissu de mensonges abominables. — Il faut avoir la rage dans le coeur pour vouloir anéantir un homme comme moi par d'aussi insignes faussetés »... ”
Citations de Débats du procès Fieschi ; précédés d'un extrait analytique du rapport de M. le comte Porialis sur l'attentat du 28 juillet… ()
“ Alors Morey parla à Pépin du dessin de la machine, et le lui fit voir. L'enthousiasme de Morey gagna Pépin, qui lui dit: « Si l'homme est solide, on pourrait faire les dépenses qui seraient nécessaires; moi je les ferais.» Morey rendit compte à Fieschi de ce qu'il avait fait. Pépin s'informa si Fieschi n'était, pas un homme à tourner le dos dès qu'il aurait engagé sa parole, et le fit appeler. ”
“ Alors les liaisons de Fieschi avec la fille Nina Lassave devinrent plus intimes. Pour atténuer ce qu'elles avaient d'odieux, il faisait adroitement circuler que la fille Nina n'était que la fille adoptive de Laurence Petit. Ancien militaire, sans grade ni retraite, ouvrier sans occupation certaine; dépouillé de la pension qu'il avait usurpée; expulsé d'un domicile qu'il prétendait être le sien, par la femme qu'il avait choisie et qui s'était librement attachée à lui; possédé d'une passion violente pour une jeune fille qui joignait à l'inexpérience de son âge la légèreté de son caractère ”
“ Arrivée sur les lieux, on lui montra la fenêtre d'où étaient partis les coups ; elle la reconnut pour celle de Fieschi ; on disait qu'il avait été tué. La tête de Nina Lassave se perdit. Abandonnée par sa mère depuis long-temps, Fieschi était son seul soutien. L'énormité du crime qu'il venait de commettre la glaça d'effroi : la crainte d'être poursuivie comme sa complice, parce qu'elle était sa maîtresse, s'empara d'elle. ”
“ Cependant, une circonstance imprévue faillit triompher de sa résolution : il aperçut M. Panis qui parlait à M. Lavocat ; il y avait onze mois qu'il n'avait vu ce dernier. A son aspect, une émotion si vive s'empara de l'âme de Fieschi, que sa vue se troubla, et dans son trouble il baissa la machine de quatre ou cinq pouces. ”
“ Fieschi avait dit, peu de jours auparavant, qu'il avait fait fondre lui-même les balles ; et on a trouvé dans les fusils des lingots de plomb qui n'étaient point réduits en balles. Le matin du 28 juillet, dans l'agitation où se trouvait Fieschi, il alla donner audience à ses réflexions sur le bord du canal. En rentrant chez lui, il rencontra Morey, rue des Fossés-du-Temple, et lui demanda ce qu'il faisait là ; Morey lui dit qu'il venait voir ce qui se passait : c'est alors qu'ils se donnèrent définitivement rendez-vous pour l'après-midi à la barrière de Montreuil. ”
“ Durant les premiers jours de sa détention à la Conciergerie, Fieschi se plaignait des soins qui lui étaient prodigués. « Ce n'était pas la peine de le déranger si souvent et de le fatiguer si péniblement pour en finir par la guillotine. » Quand on lui recommandait de prendre patience : « Autant vaut mourir aujourd'hui que demain ," » répondait-il. ”
“ « Il peut avoir dit tout ce qu'il a voulu. Que voulez-vous que j'y fasse ? je ne pouvais pas l'empêcher de parler, » Il y avait de l'habileté dans cette manière d'écarter de. Boireau le soupçon de complicité qui pesait sur lui, en ayant l'air de l'impliquer indirectement dans une autre accusation sur laquelle Fieschi ne pouvait donner aucun renseignement positif : c'était dire, en d'autres termes, qu'il ne ménageait pas son complice prétendu, et que l'intérêt de la vérité l'empêchait seul de le charger. ”
“ Cependant Fieschi persistait toujours à soutenir qu'il n'avait point confié son projet à Morey et à Pépin. « C'étaient eux et bien d'autres qui lui disaient,qu'il y aurait quelque chose aux fêtes de juillet, et qu'il fallait que les patriotes se tinssent prêts. » M. le président lui ayant demandé quels étaient les autres, il a répondu: « Voulez-vous que je vous cherche deux ou trois mille personnes peut-être? Quand je me trouvais avec des jeunes gens, des républicains, des bavards comme il y en a tant, ils disaient qu'il y aurait du bruit aux fêtes de juillet. » ”
“ Le gouvernement met six hommes pour me garder pour sa sûreté ; moi, je suis décidé à boire le calice jusqu'à la lie : je préfère mourir d'une condamnation qui m'est due par la loi, qu'un autre puisse donner de l'argent par une intrigue pour me faire empoisonner dans la prison. ”
“ Fieschi fut enfin amené a reconnaître qu'il s'était logé boulevard du Temple, dans l'appartement qu'il y occupait, avec l'intention de commettre l'attentat. « Que voulez-vous? a-t-il dit ça été mon tombeau. » Il convint qu'il avait hésité entre le projet qu'il a exécuté et celui d'aposter un certain nombre de Corses ou autres , qui auraient tiré sur le roi. Mais il pensa qu'il trouverait difficilement un nombre suffisant d'hommes discrets et courageux ; il préféra sa machine , et il fut assez injuste ou assez inconstant (c'est toujours lui qui parle) pour ne se fier à personne. ”
“ Fieschi prit possession de l'appartement le 8 mars. « J'avais , dit-il, quelque argent qui m'appartenait ; je me suis procuré de l'ouvrage pour gagner ma vie. Par amour-propre, je disais à Pépin que je gagnais plus que je ne gagnais réellement, ne voulant pas passer pour un sicaire qui agissait pour de l'argent. On s'attendait à une revue pour le Ier mai; par conséquent, vers le 6 avril, je voulus acheter le bois nécessaire à la construction de la machine. » ”
“ Fieschi, revenant sur une de ses premières déclarations, a dit que s'il avait exprimé l'opinion qu'on avait averti les sociétés secrètes de ce qui devait se passer le 28 juillet, au fond, cela était incertain; pour lui, il né croyait pas qu'on leur eût dit qu'il dût y avoir un attentat contre le roi, mais seulement une affaire. Il a répété , en présence de Pépin, que l'unique motif qui l'eût empêché de renoncer à son crime était l'engagement qui le liait à Pépin et à Morey ; il s'est vauté d'avoir été esclave de sa parole, qui vaut plus que de l'argent puisqu'elle n'a pas de prix. ”
“ Cependant les interrogatoires de Fieschi continuaient; il recueillait ses souvenirs, et déclarait chaque jour quelque nouvelle circonstance de son crime. Il avait acheté le plomb qui lui avait servi à charger les canons de fusil chez le ferrailleur qui lui avait vendu le foret et l'archet; il a fait fondre les balles chez lui, dans un moule qu'il a jeté dans le canal. Celle déclaration ne semble pas d'accord avec ce qu'il a dit une autre fois, que Morey lui avait apporté les balles et le plomb nécessaires pour charger ses canons de fusil ”
“ « Alors, dit Fieschi, nous nous trouvâmes tous les trois ensemble ; ils me demandèrent à quelle somme pourrait monter la dépense de la machine; je me séparai d'eux un instant, et fis un calcul détaillé, qui montait à peu près à 500 fr. » Il fut décidé que Fieschi irait chercher un logement ; il en trouva un qu'il jugea propice : mais lorsqu'il voulut l'arrêter, il prit Morey avec lui : le logement convint à tous d'eux. Fieschi donna cinq francs d'arrhes; le prix du loyer annuel fut fixé à 315 francs. Pépin fut engagé à venir voir si, lui aussi, trouvait le local propice ”
“ C'est alors qu'on le rencontrait toujours souciées, préoccupé et manquant d'argent ; c'est alors qu'il empruntait les noms* d'Alexis et de Bescher, pour se dérober aux agens de la police qui le poursuivaient; qu'il travaillait, en se cachant, à la manufacturé de papiers peints de Lesage , près de la barrière duTrône ; qu'il demandait successivement à ses amis un asile où il pût reposer sa tête à la fin du jour, et du travail pour occuper ses mains et gagner son pain quotidien ; c'est alors que, toar à tour, il alla cacher ses nuits sans sommeil chez Boireau, chez Morey, chez Pépin. ”
“ Le maréchal duc de Trévise, six généraux, deux colonels, neuf officiers, grenadiers ou autres citoyens faisant partie de la garde nationale, un officier d'état-major simples spectateurs, hommes, femmes, enfans, au nombre de vingt et un, sont frappés plus ou moins grièvement. Onze tombent sans vie, de ce nombre est une jeune fille de seize ans; sept ne survivent que peu d'heures ou peu de jours. Un serrurier en bâtimens, nommé Ledhernez, sa femme et sa belle-soeur sont renversés et blessés sur la contre-allée du boulevard , au moment où le roi passait devant eux. ”
“ Depuis, dans son interrogatoire, Pépin est revenu sur cette' confidence que Bescher ou Fieschi lui aurait faite des projets graves qu'il méditait. Il à assuré en avoir parlé dans le temps à une dame; mais il n'a point voulu indiquer le nom de cette dame, pour ne la point déranger: il n'a dérangé que trop de personnes! Au reste , s'il avait pu connaître exactement ce que Fieschi avait en tête , il en aurait prévenu l'autorité , trop heureux de racheter par là les malheurs qui l'avaient frappé antérieurement. II a répété de nouveau que la présence de Fieschi l'épouvantait. ”
“ Ceux; qui avaient étudié son: caractère, le représentent comme un homme opiniâtre, fier, orgueilleux, fort accessible à la flatterie, entreprenant, intéressé et peu susceptible d'un dévouement fanatique. Pendant le temps qu'a duré sa détention, la conduite de Fieschi a été bonne ; il paraît n'avoir encouru d'autres punitions que celles qui lui ont été plusieurs fois infligées à cause des relations qu'il savait entretenir, malgré la vigilance des gardiens, avec Laurence Petit, veuve Lassave, femme Abot, alors détenue comme lui et condamnée à cinq ans de réclusion. ”
“ Etait-ce dans son crime qu'il aurait voulu dire ? Ce fait n'a pas été avoué d'abord par Fieschi ; il le repoussait en disant: « Je n'aime pas les duels, parce que , quand je nie bats, je suis sûr de réussir. » ”
“ Fieschi ne fut ni franc ni explicite à l'égard de Boireau : il prétendit n'avoir cherché qu'une fois et dans le courant de juillet un asile nocturne chez ce jeune homme ; il soutint avec fermeté que Boireau n'ayait eu aucune connaissance de ses projets ; il prétendit, pour justifier sa dénégation , qu'il se serait bien gardé de se confier à un jeune homme ivrogne et parleur. Il a nié également qu'un jeune homme fût venu chez lui après onze heures du soir, le dimanche 26 juillet ”
“ Une maladie d'enfance l'a privée de trois doigts de la main droite, et probablement de l'usage de l'oeil qu'elle a perdu. Fieschi assure s'être attaché à elle à cause des soins qu'elle lui avait prodigués durant une dangereuse maladie. L'instruction d'où résultent tous ces faits nous apprend que , dans un épanchement de confiance, la fille Lassave aurait laissé échapper le déplorable aveu que ses relations avec Fieschi étaient l'ouvrage de sa mère. Quand la passion de Fieschi pour la fille Lassave eut éclaté , Laurence Petit fit admettre sa fille à la Salpêtrière ”
“ Morey dit encore à la fille Lassave: «C'est bien malheureux que l'affaire n'ait pas réussi! Si elle avait réussi, vous seriez devenue bien riche ; vous auriez au moins , 20.000 francs maintenant. On aurait fait une souscription pour Fieschi ; elle aurait été bientôt remplie : c'était chose convenue. » Le lendemain Morey apporta la malle dans le nouveau domicile de Nina. Il lui dit que, dans deux bu trois jours, il lui apporterait 60 fr. pour qu'elle pût se rendre à Lyon où était son frère. ”
“ Ces déclarations tardives et réeriminatoires prouvent, malgré les dénégalions de'Morey , que Fieschi s'était ouvert à lui sur ses projets , et ces confidences prouvaient aussi qu'il avait dû exister des rapports fréquens et intimes entre les deux accusés. Morey a nié avoir accompagné Fieschi lorsque celui-ci est allé louer son appartement au boulevard duTemple ; il a soutenu ne s'être jamais donné pour son oncle ; il a nié qu'il connût Fieschi sous le nom de Girard , et il a soutenu ne lui avoir jamais donné d'argent. Sophie Salmon, fille du portier de la maison n° 5o du boulevard du Temple ”
“ Elle ne revint à l'hospice que vers trois ou quatre heures de l'après-midi; elle y arriva en nage et toute tremblante. Elle dit à la femme Beauvilliers qu'elle était fort malheureuse. Interrogée s'il fallait attribuer son trouble à la catastrophe dont elle avait été presque témoin , elle répondit que ce n'était pas la cause de son chagrin, mais qu'elle en avait beaucoup. Elle tremblait si fort qu'elle ne put jamais parvenir à dénouer son bonnet. ”
“ Fieschi a nié absolument le fait : il allait quelquefois rue des Tournelles et rue Royale-Saint-Antoine , mais il ne s'est jamais arrêté sûr la place Royale. Là dame veuve Martineau avait cru reconnaître, parmi les individus qui causaient avec Fieschi, un sieur Piét de Saint-Hubert, ancien garde-du-corps du roi, compromis dans les troubles de la Vendée, qui s'était évadé de Nantes un an auparavant avec une fille Rozier, et qui depuis vivait très-caché, ou ne sortait qu'habillé en femme. Rien n'est venu à l'appui dela déposition de la dame veuve Marlineau ”
“ Il y a eu beaucoup de victimes.; On, dit- que, ce général Mortier était si bon ! — C'était une canaille comme les autres.— C'est bien mal s'y prendre ; pour tuer une personne , vous en avez tué cinquante. Moi, qui ne suis qu'une femme, si j'avais voulu tuer Louis-Philippe, j'aurais pris, deux pistolets, et agrès avoir tiré dessus, je me serais tuée, — Soyez tranquille; il ne perdra rien pour attendre , et il descendra la garde; Fieschi est un imbécile ; il a voulu se' mêler de chargée trois fusils, et ce sont ceux-là justement qui ont crevé ”
“ Morey a nié le fait. Il a soutenu aussi n'avoir su qu'après l'attentat que Girard et Fieschi ne faisaient qu'une seule et même personne ; il a prétendu ne l'avoir appris que de la bouche de Nina, quand il lui a fait porter la , malle de Fieschi. Selon lui son intérêt, pour Nina a été, excité par le récit qu'elle lui a fait de la manière dont Fieschi s'y était pris pour la faire sortir de la Salpêtrière. « L'homme le plus barbare , dit-il, aurait fait ce que j'ai fait. » ”
“ Enfin, le dernier accusé , Bescher, est principalement chargé par une phrase de Morey, adressée à Nina Lassave au moment où l'arrestation de l'assassin était connue,, et lorsque le bruit de sa mort se répandait. Le même Morey disait à Nina Lassave , en causant avec elle à cette barrière de Montreuil, où , en cas de fuite , il avait donné rendez-vous la veille à Fieschi : « Je vais rendre à ce pauvre Bescher son livret et son passeport qu'il avait prêtés à Fieschi. » ”
“ L'interrogatoire fut suspendu pendant trois quarts, d'heure. Quand on lui demanda de nouveau s'il avait des complices,' on crut comprendre qu'il voulait faire entendre par ses signes que oui ; mais il ne voulait nommer personne. Il déclara ensuite qu'il se nommait Jacques Girard, qu'il était de Lodève, et que sa femme et son fils y étaient. Le juge lui ayant représenté l'énormité de son crime, Girard s'écria : « Je suis un malheureux ! je suis un misérable!.... je ne puis rien espérer! je puis rendre service.... nous verrons.... j ai du regret de l'avoir fait ! » ”
