“ C’est là l’amour, il n’y en a pas d’autre. Tu n’aimes pas, tu n’aimeras jamais Sylvestre. C’est un vieillard, c’est un père, lui ! très bien. Qu’il reste près de toi, vénère-le, adore-le comme une image de saint, je veux bien, ça m’est égal ; mais ne l’épouse pas, je te le défends ! de tonino. Tu m’aimes et tu m’aimeras. J’ai consenti, épouse-le, puisque tu le veux ! Ambitieuse ! il te faut deux amours, un pour l’esprit, un pour le cœur ? J’aurai le bon, moi ; j’aurai celui que je veux. Il le faudra bien : patience ! de félicie. Non, cent fois non, tu n’auras pas l’amour que tu veux de moi. ”
Résumé
"Le Dernier Amour", roman de George Sand, explore les tensions entre amour, devoir et sacrifice à travers les destins entrelacés de personnages comme Tonino, Félicie, Vanina et Sylvestre.
Publié dans un contexte où les relations familiales et affectives sont souvent conflictuelles, l'œuvre mêle douleur, rêves et conflits intergénérationnels, illustrés par des dialogues percutants et des thèmes comme la maternité, la jalousie ou la recherche de liberté. Les citations révèlent une introspection profonde sur l'amour non comblé et les sacrifices imposés par les contraintes sociales, soulignant la complexité des liens humains.
Citations de Le Dernier Amour (George Sand)
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ À présent, parlons de moi seule. Depuis treize ans que je vis ici, j’ai vécu seule ; je n’ai pas regardé si un homme était jeune ou vieux, grand ou petit, brun ou blond. Je n’ai ni aimé, ni souhaité d’aimer, ni regretté de ne pas aimer. Je n’ai pensé qu’à mon devoir, c’est-à-dire au bonheur de mon frère et à l’avenir de Tonino. Je rudoie l’un, je contrarie l’autre. Le malheur m’a rendue amère et peut-être dure aux autres, comme je le suis devenue à moi-même. Je ne sais pas être aimable, ce n’est pas ma faute ; mais je veux fortement me dévouer, et je me dévoue. ”
“ Sachez donc, cousine, que j’aime Vanina de tout mon cœur. Je vous ai dit non dans le temps : c’est que je ne croyais pas l’aimer ; mais j’ai pensé à elle tout le temps de mon absence, et à présent que je la retrouve si jolie, si proprette, si charmante fille, et m’aimant toujours... comme son frère ! aujourd’hui surtout que je sens que vous ne m’aimez plus comme votre fils, je me dis que l’amitié d’une chevrière vaut mieux que rien, et je fais cas de ce que le ciel m’envoie pour me consoler. — Aime-la, reprit Félicie, tu ne peux pas mieux placer ton amitié ; mais si tu lui parles d’amour... ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Je sais, je vois et je sens qu’hier, pour la première fois, je vous ai blessée. Est-ce une raison pour briser votre cœur en me faisant un sacrifice que je ne demande pas ? Vous aimez Tonino, vous avez le devoir autant que le besoin et l’habitude de l’aimer. Justifiez-le complétement, s’il n’est pas coupable, et, s’il l’est, pardonnez-lui avec la tranquillité d’une âme pure que ne peuvent jamais troubler les pensées d’un esprit égaré. Parlez-moi de lui comme s’il était notre fils à tous deux. Empêchez-moi d’être trop confiant, empêchez-moi aussi d’être injuste. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Ne t’inquiète point de la manière dont j’aime ma chevrière et du nombre d’enfants qu’elle pourra me donner. Elle n’aspire qu’à en nourrir une douzaine. Il n’y a guère à craindre les charmes d’une femme qui n’a d’autre passion que la maternité. Être jalouse de la Vanina, toi ! c’est absurde, c’est injuste, c’est même inhumain... Pauvre Vanina ! si elle me voyait mourant d’amour à tes pieds, elle tomberait morte d’étonnement et d’humiliation. Veux-tu donc la tuer, toi, si grande et si noble ? Non, tu ne le veux pas, pas plus que je ne veux tuer mon cher et bon Sylvestre en cessant de le tromper. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Je ne sais pas combattre le chagrin par mes propres ressources. Je ne lutte pas ; quand il vient, il m’écrase, et, tandis que vous restez debout dans votre fierté vaillante, je suis brisé et me roule par terre comme un enfant. Pourtant je ne m’arroge pas le droit de me dire désespéré, puisque je ne suis pas méchant, et, quand j’ai plié sous la douleur, je me relève et je marche. Ce n’est donc pas de la vertu que j’ai, et ce n’est pas là ce qui vous manque ; vous n’êtes que trop stoïque et dure à vous-même. Ce que j’ai, c’est ce que vous ne voulez pas avoir : c’est la foi. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Ah ! te le jure, je me tuerais après. Oublie-moi, ne reviens jamais. Quel mal tu me fais ! Est-ce là la récompense d’un amour de mère ? Oui, je ne voyais en toi que mon enfant. Mon enfant ! avoir un enfant qui m’aime comme ma fille m’eût aimée, c’était mon rêve, et c’était si naturel ! ... Pouvais-je deviner qu’à peine assez grand pour atteindre mon coude, tu avais déjà de mauvais instincts ? Souviens-toi quelle colère, quel chagrin, quelle honte j’ai eue quand, pour la première fois, tu as osé me dire que tu voulais être mon mari ! ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Je veux être le baron d’Isola-Nuova. Quel besoin as-tu d’être baron, toi qui n’aimes que ton violon et tes bêtes ? Tu n’es pas fort, tu ne seras jamais qu’un berger d’Arcadie. — Mais je suis fort, s’écriait Tonino ; je sais travailler la terre. Attendez que j’aie comme vous de la barbe jusqu’aux yeux, et vous verrez si je ne pousse pas bien la charrue ! — J’espère que la charrue passera sur mon tas de galets et que le blé y poussera avant que la barbe ait poussé sur tes joues ; mais ce qui ne te poussera jamais dans la tête, c’est l’esprit qu’il faut pour cultiver. ”
“ Il s’était dit dès l’adolescence : « Je serai le mari de Félicie, » et le jour où il avait épousé Yanina une voix fantastique lui avait dit au pied de l’autel : « C’est en attendant que tu possèdes celle que tu aimes ! » La possession était arrivée, le mariage viendrait. — « Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, ajoutait-il ; mais c’est écrit, je le sens, je le sais, je le vois, et je te le prédis ! tu verras ! crois-moi ou tais-toi, ne m’ôte pas le rêve qui me fait vivre ! » Je souriais de mépris en entendant Tonino parler ainsi de la destinée arrangée à sa guise. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ C’est donc comme cela qu’on entend l’affection quand on est philosophe ? On se trace un plan, on établit une loi, et, hors de là, il n’y a pas le moindre écart possible. Si l’on n’a pas pour compagne une femme sans défauts, un autre soi-même, on ne la tue pas dans un accès de colère... oh ! non ! on n’est pas assez ému pour cela ! on la tue dans son estime et dès lors dans son cœur. Allons ! une pelletée de terre sur ce cadavre, et tout est dit ! Eh bien, je trouve cela horrible, et j’aime mieux l’éternelle brusquerie, l’éternel reproche et l’éternel pardon de mon pauvre Jean. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Je me retirais, vers minuit, quand je trouvai un homme qui s’effaçait pour ne pas se croiser avec moi à la porte du cimetière. Je le reconnus malgré le soin qu’il prenait de se cacher. C’était Sixte More. — Pourquoi m’éviter ? lui dis-je. Il n’y a plus de mauvais souvenirs au seuil de ce triste lieu. Il se jeta dans mes bras en pleurant ; il avait beaucoup aimé Félicie. — Monsieur Sylvestre, dit-il en m’emmenant un peu plus loin au dehors, il faut que vous sachiez tout. Ce n’est pas la bassesse de son amant, ce n’est pas la fierté de son mari, c’est moi, ce sont mes menaces qui l’ont tuée ! ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Eh bien, sachez que ceux qui frappent sont encore plus malheureux que ceux que l’on brise. Ils n’ont pas la joie de se sentir innocents. Quand on épouse le mal, on ne dort plus. L’humanité est donc un chaos d’erreurs et un abîme de souffrances. Heureux ceux-là seuls qui sentent la pitié dans leurs entrailles, car c’est d’eux qu’on peut dire que, dès ce monde, ils seront consolés. « Comment ? » me direz-vous. Je vous réponds tout de suite : en ne haïssant pas. — Voilà tout ? s’écria Félicie étonnée. Ne pas haïr, c’est de l’indifférence ! ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Appétit bestial, il énerve ; enthousiasme aveugle, il égare ; amitié sans discernement, il écœure. Il veut être à la fois plaisir, vénération et tendresse pour vivifier et retremper les âmes et les corps ; mais il ne renaît pas de ses cendres. Qui l’a laissé éteindre ne peut pas le ranimer. Si tu lisais dans le cœur de ta femme adultère, tu verrais qu’elle n’aime plus ni le mari ni l’amant, et que ses efforts pour s’aimer elle-même seront impuissants désormais. Elle ne peut plus connaître l’amour. Il ne se présentera plus à elle qu’à travers la souffrance du désir ou l’effroi du châtiment. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Je vais vous dire la vérité, répliqua Félicie. Vous avez deviné quelque chose que vous ne comprenez pas. Tonino m’aime comme sa mère ou comme sa sœur, c’est-à-dire qu’il m’aime beaucoup et d’une bonne amitié ; mais, au fond, c’est en vue de lui-même ; car il est égoïste comme tous les enfants gâtés. Ajoutez à cela qu’il est dans l’âge de l’amour et que ses sens lui parlent pour toutes les femmes, pour moi comme pour les autres ; cela, j’ai été forcée de m’en apercevoir. Vous rougissez, monsieur Sylvestre, vous espériez encore vous être trompé ? ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ « Voilà la vie, ce n’est pas ce que tu avais rêvé ; c’est peut-être mauvais, c’est peut-être pire que ta solitude, mais c’est la vie ! » La franchise terrible de Félicie me faisait beaucoup de mal, tout en m’inspirant un grand respect pour sa loyauté courageuse. Je voulus aller jusqu’au bout de cette brûlante confession, et mes questions, calmes en apparence, l’engagèrent à continuer. — J’ai donc songé à épouser cet enfant, reprit-elle. J’aurais voulu pouvoir m’y décider. Je n’ai pas pu. Il y a en moi une répugnance morale pour lui. Je ne l’estime pas beaucoup. Je sais ses défauts. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Son cœur est mort, nous l’avons tué. Depuis un an, je lutte pour retrouver son affection ou pour éteindre celle que j’ai pour lui ; je m’efforce de le haïr, par moments je le hais. Une femme peut-elle pardonner le plus sanglant des outrages, l’indifférence ? Et pourtant je vais mourir pour qu’il me pardonne, à moi ! Morte, il me plaindra peut-être, il aura peut-être quelque regret, quelque pitié ; il se souviendra de m’avoir aimée, il oubliera mon crime ; il me gardera dans son cœur, purifiée par le châtiment qu’il n’a pas voulu m’imposer et que je me serai infligé à moi-même. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Le réveil fut affreux, car l’ivresse trompeuse m’arracha des sanglots, et Félicie comprit enfin que je savais tout ! Elle feignit de croire à une excitation nerveuse, et me laissa seul sans m’interroger. Moi, j’étais trop troublé pour m’apercevoir de sa découverte ; j’étais certain de n’avoir pas laissé échapper un mot qui trahît mon désespoir ; j’étais brisé, mais je n’avais pas été lâche. Je n’avais pas insulté la femme qui me brisait. — Qui sait, me disais-je, si cette révolte de ma conscience ne sera pas la dernière ? L’amour a le don du miracle : ne peut-il faire taire l’esprit ? ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Malgré le désir que j’avais de revoir cet aimable enfant, j’étais bien forcé de reconnaître que son absence était bonne à Félicie et à moi. La vie se faisait calme et belle. Félicie recommençait à modifier les côtés âpres de son caractère et à ouvrir son esprit à la science de l’amour ; car, si, à l’âge de Tonino et de Vanina, il n’y a qu’à laisser faire le soleil et la loi divine, à l’âge que nous avions, Félicie et moi, et après de si amères expériences de la vie, il nous fallait toute une philosophie, toute une religion pour nous entendre. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Quand on est homme, quand on a souffert et qu’on ne hait pas, c’est qu’on aime sa race d’un amour immense. — Mais enfin pourquoi l’aimer quand on la sait malheureuse par sa faute ? — Et vous, Félicie, n’est-ce pas par votre faute que vous avez été malheureuse ? — Voilà une parole horrible, monsieur Sylvestre ! Quoi ! vous-même qui pardonnez tout, vous me reprochez... ? — Rien ! vous avez péché par ignorance, vous étiez une enfant. Eh bien, l’humanité est enfant aussi ; c’est l’ignorance qui est la source de toutes ses erreurs et de toutes ses infortunes. ”
“ Je suis un gardeur de vaches, et je ne peux pas sentir et penser comme vous, qui êtes un aristocrate et un philosophe. Tenez, vous n’êtes pas ici dans le monde qu’il vous faudrait. Jamais vous ne vous habituerez à la rudesse de nos pensées et de nos paroles, et Félicie a beau vouloir élever son esprit et ses manières pour arriver jusqu’à vous, elle vous blessera toujours par quelque endroit ; car si elle est la petite-fille du comte del Monte, elle n’en est pas moins la fille du père Morgeron, qui battait sa femme et s’enivrait avec de l’eau-de-vie quand il était de mauvaise humeur. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Vous avez dit qu’une femme était toujours complice d’un homme qui la désire... Peut-être que vous me méprisez déjà ! Cette idée-là me rend folle, et, s’il faut que la présence de Tonino vous rende jaloux un jour ou l’autre, comment voulez-vous que je l’accepte avec plaisir ? Que me parlez-vous du besoin que j’ai de le voir, du devoir que j’ai de l’aimer ? Il me semble que je le hais depuis que vous m’avez menacée de votre indifférence. Et vous voulez que je vous dise si vous faites bien ou mal de l’accueillir avec bonté ! Est-ce que je sais, moi ? ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Tonino écoutait tout cela avec ses beaux grands yeux étonnés, et il regardait Félicie pour savoir ce qu’il devait penser de mes théories. Félicie ne pouvait le lui apprendre, elle était plus étonnée que lui, et, à la fin de mes vains discours, elle disait : — Tout cela est au-dessus de moi. Les hommes ne m’ont fait que du mal, je ne peux pas les bénir et les aimer, et je ne sens aucun besoin de les servir. Qu’ils deviennent ce qu’ils voudront, je leur donnerais ma vie, qu’ils ne m’en sauraient aucun gré. Je crois que personne ne sert le progrès de bonne foi. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ L’instinct et la sincérité suffisent. Une paysanne ne sait pas dire de ces mots qui glacent et répriment ; elle frappe de ses poings et de ses sabots celui dont elle ne veut pas faire son ami. Félicie n’avait été ni la robuste virago qui échappe au baiser par une gourmade sérieuse, ni la femme pudique à qui l’on n’exprime pas deux fois des désirs outrageants. La fièvre de Tonino s’était allumée en elle depuis longtemps déjà quand elle m’avait aimé d’une affection plus digne et plus morale, mais déjà souillée par des appétits secrets d’une âpreté invincible et fatale. ”
“ Félicie avait beau se taire et se renfermer dans sa pudeur ; elle sentait bien que je n’ignorais plus son amour, et si nous n’étions pas déjà loyalement fiancés, c’est que j’avais manqué de confiance. Ne voyait-elle pas mes perplexités, et ne pouvait-elle, ne devait-elle pas en saisir la cause ? Cette cause me paraissait si claire ! mon attitude et mes paroles ne l’avaient-elles pas trahie ? Félicie manquait-elle de tact et de pénétration, ou bien était-elle résolue à fermer les yeux sur une injustice dont elle comptait me voir guéri par la force de la vérité ? ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Le savoir-vivre est une forteresse dont les gens mal élevés ne connaissent pas la solidité. Félicie fut vaincue et par moments touchée de ma patience à toute épreuve. Hélas ! je n’y avais plus aucun mérite. Rien de sa part ne pouvait plus m’offenser, ni seulement m’émouvoir. Je ne l’aimais plus. Et pourtant j’acceptais une tâche de dévouement qui pouvait absorber le reste de ma vie. Je ne pouvais ni ne voulais oublier que Jean Morgeron m’avait, par sa confiance et son amitié, légué cette tâche dont il m’avait donné le noble exemple. Félicie m’avait aimé autant qu’il était en elle d’aimer. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Monsieur Sylvestre, vous valez mieux que moi. Adieu ! Je sais à présent que, si vous laissez vivre Tonino, ce ne sera pas couardise. Je tiendrai ma parole, vous pouvez être tranquille ; mais je n’ai pas promis de ne pas tuer Tonino, et gare à lui si je le trouve dans mes jambes pour quoi que ce soit ! Allez-vous-en. J’ai du chagrin d’avoir été humilié, il faut que je pleure ! Je m’en allai très-calme, et, aujourd’hui encore, quand je me souviens d’avoir failli étrangler un homme, un peu méchant il est vrai, mais non sans valeur morale et sans honneur instinctif, je ne me repens pas. ”
“ Il était bien Italien en ce qu’il savait allier la passion à la ruse ; mais, transplanté dans ce milieu champêtre, couvé et dirigé par l’intelligence à beaucoup d’égards supérieure de Félicie, il avait sinon des instincts, du moins des sentimens généreux. Il alla au-devant de mes questions en me parlant comme Jean m’avait parlé. Seulement il me parut faire des réserves que Jean n’avait pas faites. Il ne sembla pas supposer que Félicie pût être éprise de quelqu’un, de mes cinquante ans par conséquent. Fût-ce respect pour elle, dédain pour moi, le mot d’amour n’arriva pas jusqu’à ses lèvres. ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Il marcha dans la chambre avec agitation, presque avec colère ; puis, venant à moi et se mettant à genoux malgré moi : — Puisque ma cousine me reproche devant vous mes fautes, il faut que vous m’en accordiez le pardon. Eh bien, oui, j’ai été jaloux d’une grande amitié qui allait lui faire paraître la mienne bien petite. N’est-ce pas naturel ? où est le crime ? Jamais un fils n’a vu sa mère se remarier sans avoir chagrin et peur. C’est de l’égoïsme, si vous voulez ; mais, à mon âge, on n’a pas la raison et la vertu du vôtre. On est un enfant, et vous avez tant d’indulgence, vous ! ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Le mariage dévoilé a son impudeur pour ceux qui n’y voient qu’une série de plaisirs faciles, sans y faire entrer l’amour vrai, le grand amour. Cette manière de l’envisager n’était pas la mienne ; je n’avais épousé Félicie ni par convenance, ni par amitié, ni par galanterie. Je l’avais aimée d’amour, c’est-à-dire avec tout mon être ; idées, affections, sympathies physiques, tout ce qui était moi lui avait appartenu. Nous n’étions pas assez jeunes l’un et l’autre pour ne pas prévoir que les sens s’éteindraient avant l’estime et la tendresse réciproques. ”
“ Félicie trembla, balbutia, faillit s’évanouir : je fus impitoyable. Elle prit tout à coup son parti, comme elle le prenait toujours quand on l’y forçait. Eh bien ! oui, dit-elle, je suis jalouse de cette jeunesse, de cette innocence, de cette virginité, qui est pour moi comme un vivant reproche. Ce n’est pas de Tonino, c’est de vous que je suis jalouse quand je regarde la Vanina. Je la trouve trop heureuse d’être aimée avec ardeur par ce jeune homme et contemplée par vous avec une sorte de respect, comme si elle méritait votre estime ! Qu’a-t-elle fait pour vous paraître sainte ? ”
“ Quel amour puis-je avoir dans le cœur ? Ah ! Sylvestre, c’est vraiment le seul que j’aie jamais connu. Il n’y a que vous qu’on puisse aimer avec toute son âme. Vous êtes la bonté, la patience, la sagesse et la tendresse. Vous êtes la grandeur et la vérité, vous ! Tout ce qui n’est pas vous est injuste, ingrat, égoïste, corrompu, cruel et lâche. Je hais et je méprise tout ce qui n’est pas vous ! — Et comme je voulais l’empêcher de promener cette exaltation de commande le long des abîmes, elle reprit en s’aventurant de plus en plus : — Oh ! ”
George Sand,
Le Dernier Amour
(1867)
“ Elle me connaissait mal ; je n’aime pas les mauvaises passions, et je sais m’en défendre, tout faible et naïf que je suis. Quand ma conscience me montre dans son miroir l’image enlaidie et troublée de mon âme, l’horreur du laid et le dégoût du mesquin me saisissent, et je me condamne si sévèrement, que je m’abstiens de vivre plutôt que de consentir à vivre dans une région indigne de moi. Je résolus donc d’être plus fort que moi-même, plus fort que Félicie, et de vaincre l’amour qui s’était allumé en nous dans de mauvaises conditions. Après le repas du soir, je m’adressai à Tonino. ”
“ Je lui parlai avec amitié ; je lui offris toute la commisération de mon cœur, toute l’assistance de mon dévouement. — Non, non, répondait-elle en pleurant toujours : vous ne m’aimez pas, vous ne m’aimerez jamais. Personne ne m’aime, personne ne peut m’aimer ! J’essayai de lui dire qu’elle était ingrate envers son frère, qui lui rendait pleine justice, et surtout envers Tonino, qui avait pour elle une sorte d’adoration. — Ah ! laissons Tonino tranquille, s’écria-t-elle en m’interrompant avec aigreur : il est bien question de cet enfant-là ! ”
“ Nous en étions là, le soleil baissait, lorsque Tonino et Vanina se trouvèrent tout à coup à quelques pas devant nous sur le sentier. — Ah ! voyez, s’écria Félicie, les voici déjà ! Ils viennent regarder leur domaine. Ils ne sont pas si enivrés que vous disiez ! Ils pensent déjà au lendemain. — Ils sont dans le vrai, dans la nature. Ils songent au nid tout de suite, pendant la chanson d’amour et de printemps. — Comment, vous êtes là, cousine ? dit Tonino tout surpris, en doublant le pas. — Oui, répondit-elle avec douceur ; je suis venue préparer ton nid, comme dit M. Sylvestre. ”
