“ J'irai n'importe où, au hasard; je t'aimerai de loin; je ne penserai qu'à toi, qui seul aussi t'en iras par le monde, traînant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.—Georges...—Ah! s'écria-t-il, sincère enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu l'ordonnes donc, que je te laisse en proie à tes abominables rêves?... Mais je veux te guérir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce que toutes ensemble valent un coin de ta bonté? Est-ce que je peux, moi, t'abandonner là dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer? ”
Résumé
"Amis", roman d'Edmond Haraucourt, explore les tensions entre amitié et passion à travers les destins entrelacés de Georges, Arsemar, Jeanne et Desreynes. Les thèmes de la honte, du remords et de la solitude traversent les relations tumultueuses des personnages, marquées par des conflits intérieurs et des rêves déçus.
Le récit, à la fois introspectif et dramatique, dépeint l'effritement des liens humains sous l'effet de l'égoïsme et de la rancune, tout en soulignant la fragilité de l'amour face aux illusions. L'œuvre, publiée dans un contexte littéraire marqué par l'exploration des émotions humaines, reste une réflexion percutante sur les limites de l'amitié.
Citations de Amis (Edmond Haraucourt)
“ « ... Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancœurs. Tu te plains, pauvre ami, d’ignorer l’amour : mieux vaut le désir que le regret. Le désir, c’est l’avenir ; le regret, c’est le passé ; l’avenir, c’est l’espoir, c’est la vie, le passé n’est qu’une mort. Le désir cherche ; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et déjà perdu ! Attends et espère : mieux vaut n’avoir jamais aimé que de s’être déjà trompé. » — Ça ne vaut rien, dit Georges : c’est de la littérature. ”
“ Jeanne était dans les rues; Pierre la fuyait; Georges la flairait.—Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voilà l'épreuve définitive.Il avait vu Naples pleine de poésie et de couleur, une fête de lumière; il ne la vit plus que pleine d'ordures, une léproserie, une hagne de vermine.Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cessé de l'être; il sentait la sérénité lui échapper; pourtant, il prétendait rester là, afin d'y conquérir virilement la libération promise; dans la lutte, déjà, il s'énervait: un fourmillement de fièvre agaçait sa pensée. ”
“ Le soir, ils quittèrent Paris. Arsemar ne put résister davantage à la tentation d’ouvrir la lettre qu’il portait depuis plus d’un jour. Il la décacheta avec une lenteur timorée : accablerait-on Georges pour se faire une excuse ? Serait-ce une prière ou un défi, une tendresse ou une insulte ? Redoutant de trouver tout ce qu’il désirait, espérant tout ce qu’il craignait, il pesa longuement le papier dans ses doigts, puis, le lut tout d’un coup. « Adieu. Je t’aime. Jeanne. » Une ivresse d’amour le traversa, et tout son cœur se prit d’extase : mais le beau rêve dura peu. ”
“ Le flot chante au pied des falaises, et l'air sort des fleurs: dans une de ces grottes, Jeanne et lui se sont arrêtés sous une bleue après-midi, et se sont longtemps embrassés.Le calme s'en va: plus il fait effort pour le retenir, plus il le perd, et la fièvre d'efforts allume son sang; il n'a plus de sommeil.—C'était donc un mensonge, cette paix de l'autre jour? C'était donc une folie?Il n'insulte plus Georges: il le caresse: mais pour se contraindre à l'aimer.—A quoi bon méditer, juger sa conscience, faire des plans, faire des vœux? En vérité, je n'aime plus rien. ”
“ Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.—C'est peut-être à lui qu'elle pense!...Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui; il affirmait tout ce qu'il avait nié.—Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi! Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari. ”
“ Mais ce soir ? Et demain ! Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à cette heure, de concevoir que tout pût n’être pas fini. Ses projets, ses plans, ses vengeances, combien cela était loin d’elle ! Son âme s’était subitement rajeunie, comme d’une virginité. En touchant le mal, elle s’était prise à aimer le bien. L’adultère l’épouvantait par tant de suavité et tant de grandeur. Son désœuvrement avait conçu un roman plus banal dans sa dépravation, fait d’intrigues sans passion, et de fautes sans remords, moins de paradis et moins d’enfer. ”
“ Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis m’empêcher de la commenter... L’amitié que je voulais, c’était un amour. Je cherchais un ami qui fût incapable de modérer les bonds de son cœur, je voulais un autre moi-même, je voulais ce qui n’est pas ! Si tu ne m’as réellement aimé lorsqu’après notre brouille tu me serras la main, alors, mon cher Georges, puisque tu me permets de t’appeler par ce nom pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pensée : ai-je vraiment l’ami que je rêvais ? ”
“ Les maîtres citaient l’intelligence d’Arsemar, et les élèves l’esprit de Desreynes. Sonnèrent les seize ans. À Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. À qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers ? À qui demander : « Crois-tu qu’elle m’aime ? » Pierre Arsemar lui parut seul digne d’un sacerdoce. Il alla vers lui, et l’autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d’amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l’homme à qui l’honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. ”
“ Jeanne! cria-t-il.Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la grille du parc.La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la route.Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes tombaient sur ses genoux.Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près du fossé.Les champs se recueillaient dans le silence du soir.Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie, Georges! ”
“ Parfois, Jeanne tremblait d’un petit frisson : cependant, le soleil s’échauffait. La pluie, au printemps, sent l’amour : on le hume dans l’air : il émane du sol et des mousses ; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l’eau du ciel qui le féconde ; le bois a les senteurs d’une alcôve à la fois sensuelle et religieuse ; les petites flaques, dans l’ombre, s’entr’ouvrent comme des yeux noyés de volupté ; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu’il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve... ”
“ Sa voix était chaste comme une prière, caressante comme une promesse de sœur. Georges obéit, mais s’arrêta encore, tenant du bras levé la lourde tenture de peluche. Jamais il n’était venu là. Une pudeur le gênait, devant l’intimité de cette pièce close à tous, sévère et pleine d’amour, tiède, où mouraient de subtils parfums sous les grands plis des draperies... De ces choses inconnues, se dégageait pour lui la crainte révérente qui émane du lit des vierges, et qui trouble le cœur d’un respect éloigné, suprême religion du souvenir pour l’innocence et la vertu. — Avancez donc ! ”
“ Georges ne s'en blessait point; même, il s'en réjouissait. «Les choses suivent leur cours: c'est bien.» Venant d'une nature plus douce, cette irritation l'eût inquiété; ici, elle le rassurait. Il ne doutait pas que Jeanne ne dût revenir à lui, un matin de lassitude nouvelle, devant quelque beau paysage; puisqu'elle avait enfin goûté la paix des larmes, elle voudrait encore en éprouver le charme consolant, et puisqu'elle avait ouvert devant lui le secret qu'elle cachait à tous, elle redemanderait la pitié qui presque nous fait un bonheur de nos tortures elles-mêmes. ”
“ Interdits, dans une confusion faite de honte et de délices, ils restèrent là. Jeanne, en ce moment, d’un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec lequel jouait son inconscience ; dans le même instant elle sentit l’amour et la faute, et sa première terreur ne s’éveilla que de son premier désir. Tous deux frémissaient, éblouis par cette caresse, qu’il n’avait pas attendue, et qu’elle attendait sans la deviner telle. Ils tremblaient d’ivresse moins encore que de crainte... Personne ! Nul bruit ! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude d’ignorance et d’oubli. ”
“ Leur âme, qui appartenait au néant, constatait le néant en tout ; tout leur dégageait l’inutilité des choses, des gens, et de la vie. Desreynes surtout, et plus que jamais, s’émerveillait devant la stupidité de ces corps pensants qui croient en leurs rôles et se bousculent dans le vide. Pour la première fois, il voyait les femmes avec haine et les rendait solidaires du crime ; Arsemar, lui, les accompagnait sans émoi d’un œil presque curieux. Quand une les croisait, jolie, il se disait qu’elle était aimée, et qu’elle aimait, et qu’elle faisait un bonheur, un mensonge peut-être... ”
“ Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rêve sur le pavé des bonnes intentions !... Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis à côté d’elle, posait la main sur son épaule. La musique le plongeait dans des rêveries proches de l’extase ; Georges restait debout, et certaines phrases l’enveloppaient de charme. — Je ne peux pas entendre jusqu’au bout ! La musique n’est pour moi qu’un tremplin sur le songe, la sœur du vin ! J’écoute, et je crois écouter : je me réveille très loin ; la musique me rendrait poète ou philosophe ; musicien, jamais ! ”
“ Il baigna longtemps sa pensée dans les sérénités de la nuit; il croyait sentir sur sa chair la fraîche caresse des brouillards qui s'assoupissaient dans les branches, et ses yeux, fatigués d'ombre, se reposaient sur la pâleur des pelouses.—Quel dommage, on serait si bien, ici!Et, comme il se reprochait l'égoïsme d'un tel regret, il se demanda s'il n'était pas vraiment le plus misérable des deux, puisqu'il avait seul le malheur de savoir. Sa sophistique essayait de formuler un paradoxe: «Être trompé, est-ce une souffrance? La torture est de le savoir ou de le croire sans raison.» ”
“ Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d’amour : Pierre entendit cette phrase avec une volupté d’âme que seuls connaissent les mystiques ; son agonie se réchauffait dans l’effusion d’une tendresse reconquise, et son cœur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s’était vu dévoué aux angoisses d’un exil sans fin, dans ce monde et dans l’autre, si l’autre existe ! On se rendait à lui, on l’aimait ! Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. ”
“ Ne suffit-il pas de repousser une pensée pour qu’elle nous obsède ? Georges ne songea bientôt plus qu’à Pierre. Il assista à la lecture de la lettre fatale. — Qui donc le consolera, puisque je ne serai plus auprès de lui ? Avec qui pourra-t-il pleurer, lui qui n’avait que moi ?... Il s’arrêta encore, puis s’accroupit à terre. La marche, en beaucoup d’hommes, active la pensée, exalte le sentiment. Dès qu’ils se reposent, tout se repose en eux. Desreynes était rompu de lassitude. Quand le corps demande grâce, l’âme parfois entend la prière. ”
“ Et dans son cœur de femme aussi, dans sa chair et son sexe, un secret palpitait délicieusement : l’émotion d’un mystère dévoilé, une révélation suave, une surprise d’être qui se performe, un sacre, le paradis... Enfin ! Elle se sentait rougir en y pensant, et y pensait à toutes minutes. Comment se repentir ? L’égoïsme peut-il se refuser un pardon, quand il pardonnerait à toute la terre ? Pandore n’eût pas su pleurer sur sa faute, si elle n’eût trouvé, dans le coffret ouvert, que le plus beau présent d’un dieu. L’adultère ! ”
“ « Ami inconnu. » Georges défaillait : il se jeta dans les bras de son ami, abîmé de douleur et de honte. — Pardon... — Eh bien ? Mais es-tu un enfant, Georges, et vas-tu te navrer pour les ignominies d’un autre ? Je t’aurais cru mieux armé contre tes frères, et tu me donnes presque regret de t’avoir apporté cette ordure. — Mon Pierre, pardon !... Cette phrase fut tout ce que pouvait son besoin renaissant de confesser leur crime. — Misérable ! cria-t-il, dans l’angoisse de son remords et de sa lâcheté consciente. L’injure n’était que pour lui seul ; Arsemar la comprit pour les autres. ”
“ Voir ! Quoi voir ? Si pourtant... Mais aussitôt son cœur se révolta contre l’ignominie du soupçon inachevé. — La médisance est donc si puissante, et l’homme si dépravé, qu’un mot hideux ne puisse passer en nous sans y laisser une souillure ! Et dans son âme, déjà, il demandait son pardon pour l’insulte. — Pauvre chérie, si elle savait ! Ah ! Qui donc, quel être monstrueux, éternellement maudit, arrachera des yeux de l’homme le bandeau bleu qui l’y aveugle, et nous dépeuplera les cieux avec le cri farouche qui seul ne mente pas : Mensonge ! À cette heure, Jeanne quittait son amant. ”
“ Arsemar eut une joie profonde à ce cri qui le délivrait ; il avait tremblé sans se le dire, devant la consommation d’une tâche surhumaine, à laquelle pourtant il s’était résolu ; il ne se loua pas, comme on fait d’ordinaire, d’avoir eu le mérite de l’abnégation sans en avoir la charge, mais il se réjouit que tout fût arrêté. C’est la première fois qu’ils causaient de l’absente. Georges regarda son frère, et devina tout. — Mon Pierre, que tu es bon ! Tu es trop bon ! Es-tu donc un homme ? Grand dieu, pourquoi faut-il que tu aies rencontré deux êtres comme nous ! ”
“ Écoute, Arsemar, je te le dis du plus profond de mon cœur, tu es le garçon le plus estimable que j’aie jamais rencontré. Et je te prise non pas tant pour ton intelligence si fière que pour ton noble cœur, tes sentiments d’honneur et de loyauté. Tu es raisonnable. C’est beau, sans en avoir l’air ! Qui donc est parfait ? Mais cette idée seule de ne pas sortir dimanche, parce que Bertin ne sort pas ? Tu trouves cela naturel, aimable garçon, et même, dans ta modestie, tu dis : « Le temps sera mauvais. » Cependant Bertin n’a-t-il pas déclaré qu’il t’aimait moins que ce grand sot de Lenotaire. ”
“ Trop longtemps cette âme avait réagi contre la persécution d'une vertu acariâtre. Il la voyait, cette tante, il la comprenait, cette enfant. On avait par degrés desséché cette adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dépravée que la contagion d'un exemple. Et voilà qu'elle était passée, la rage sourde, intérieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme un être glacial et inquiet: passée, puisque les larmes avaient coulé! Georges s'en félicita presque comme de son œuvre. Son imagination s'échauffant, il vit Pierre sauvé, Jeanne sauvée, et pour jamais. ”
“ Jeanne répondait à peine.«N'était-ce donc que cela?» Elle avait rêvé de ce moment, venu enfin, et n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un quadrille: d'émotion, point; d'inquiétude, pas davantage, et de plaisir, moins encore; un regret seulement, celui de l'attente déçue. Les galanteries du baron de Valtors étaient moins niaises et plus réjouissantes. Elle éprouva un vif dépit, et fut humiliée comme d'une bassesse intellectuelle de ne pouvoir se créer à elle-même le raffinement de voluptés et d'angoisses qu'elle s'était plu à espérer. ”
“ Avec les autres, défie-toi des autres ; avec celui-ci, défie-toi de toi-même ! Toujours le mime, toujours la scène !... Il dit gaiement : « Je commence à mourir de faim. » Et il songeait : « Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée : une femme a fait cela. » — Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules ; tant pis ! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin. — Moi aussi, Pierre. Mais son âme ajouta : « Voilà que je lui mens ! Allons, c’est bien. Elle marche, notre comédie ! » — N’est-ce pas qu’elle est jolie, ma Jeanne ? ”
“ Rares en nos siècles où se meurent les rêves et les cultes, ces âmes-là s'isolent dans une ombre et vêtent un masque pour s'en venir à la lumière; le monde les voit passer souvent sans les connaître, et le sceau de la tombe, un jour, les remmure dans le néant d'où elles étaient sorties trop tard. En vain on accrédita autour d'elles que leur rêve n'est qu'un mensonge, en vain l'existence et les hommes le leur prouvèrent à l'envi: les voyants gardaient leurs yeux clos sur la vie, et tout leur être s'éblouissait sous la splendeur de l'idéal. ”
“ Le pire malheur de Pierre serait la surdité.—Plutôt sourd qu'aveugle, répliquait Georges. Une cloche se fêle, un poulet piaule, des pincettes tombent: quelle volupté cela donne-t-il? La joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C'est par une injustice, que l'art musical accapare ce superbe mot d'harmonie: la vraie, la grande, la constante harmonie, c'est celle de la lumière; elle seule assouplit et unit tout.—Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette. ”
“ Flux et reflux où la vérité se ballotte ainsi qu'une épave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer d'effroi devant ce que l'on convoitait? Actéon, qui poursuit la déesse, mourra de l'avoir contemplée!Maintenant que l'Eden était reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait tout entier à l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les délices du rêve s'adaptaient à la vie, permise, promise, possible, tangible, presque réalisée, voilà qu'il reparaissait, le passé, et se dressait sur l'assouvissement du désir! ”
“ «Ne constates-tu pas que je ne suis plus le même? Quand je me considère, je me trouve répugnant... C'est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais rire... Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous toute naïveté, et quand c'est dûment achevé, ils disent que votre caractère est méprisable.»Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa sur le quai.—Heureuses gens! fit Desreynes.—Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus égalitaire que l'amour, tâche procréatrice, consolation physique des cœurs... ”
“ Le malheureux saisit les mains de son ami et y colla son front en sanglotant ; il releva vers lui ses yeux en pleurs, avec adoration, et, se cachant encore pour répondre, il murmura : — Plus tard... plus tard... Il lui baisait les mains ; de longues larmes sinuaient sur son visage, et, brûlantes, glissaient entre les doigts d’Arsemar. — Tu as du mal, mon petit Georges ? Au son de la voix, Desreynes reconnut que son frère était prêt à pleurer. — Non ! s’écria-t-il en se jetant à son cou. Pas sur moi, ne pleure pas sur moi, Pierre, je ne veux pas ! ”
“ Mais comme tous les hommes d’une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments ; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon. Arsemar s’empêcha de courir ; il une, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire. Ils se regardaient dans les yeux ; de petites larmes mouillaient leurs cils. Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n’y parvenait pas ; Georges se sentait dans un trouble délicieux. — Aucune femme ne m’a donné cela, pensa-t-il. Puis : « Au diable les femmes ! » ”
“ Sa fièvre s’était presque évanouie dans les bras d’Arsemar. — Viens au jardin, mon Georges ; nous serons mieux pour causer. Desreynes se fit serment : « Dans une heure ! » Jeanne, là-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pensée. Elle n’y voulut pas croire d’abord, et en rejeta l’hypothèse avec indignation. Mais ce couple d’amis-là ne vivait-il point en dehors des lois et des règles communes ? Qu’une telle confidence fût de la forfaiture, elle l’affirmait : mais cette affirmation ne la rassurait pas. Elle se vit trahie par l’un, chassée par l’autre, insultée par tous deux. ”
Termes fréquents
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