“ Parfois, Jeanne tremblait d'un petit frisson: cependant, le soleil s'échauffait.La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il émane du sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l'eau du ciel qui le féconde; le bois a les senteurs d'une alcôve à la fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre, s'entr'ouvrent comme des yeux noyés de volupté; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu'il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve... ”
Edmond Haraucourt
Élements biographiques
Edmond Haraucourt (1856-1941), poète, romancier et compositeur français, incarne une figure singulière de la fin du XIXe siècle, oscillant entre la création littéraire, l’érudition muséale et la production musicale. Né à Bourmont, il débute par des sonnets sulfureux, La Légende des sexes, publiés sous le pseudonyme de « Le Sire de Chambley », marquant un engagement provocateur envers l’érotisme et la remise en question des normes morales.
Son œuvre, à la fois lyrique et narrative, explore les tensions entre la chair et l’esprit, le désir et la mort, comme en témoignent L’Âme nue ou La Peur, où l’homme confronté à ses limites physiques et morales révèle la fragilité de l’existence. En parallèle, ses textes dramatiques, tels que Shylock ou Héro et Léandre, combinent vers et musique, illustrant une vision poétique du monde où l’art devient un lieu de réflexion sur l’humain.
Citations de Edmond Haraucourt
“ Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit debout, tandis qu’il reculait, intimidé : elle n’avait pas vu le geste libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint féroce : comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à son côté, et téta du courage. ”
Edmond Haraucourt,
La Légende des sexes, poëmes hystériques
“ Qui fait les cœurs pâmés et qui fait les fronts blêmes ! C’est la fin, c’est le but sacré de tous nos vœux ; C’est le levier du monde et le ressort de l’âme ; C’est la Force qui crée et fait dire : « Je veux ! » C’est le sceptre que Dieu mit aux mains de la femme, Et la couronne d’or qui luit dans ses cheveux. C’est elle qui me fait ta chose et ton esclave, Courbe à tes pieds mon col et mes genoux brisés, Et fait bouillir mon sang comme un torrent de lave. Mère des Univers et fille des Baisers, Elle ne souille pas, la divine : elle lave ! Car c’est l’amour qui rend meilleur. ”
“ Mais ce soir ? Et demain ! Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à cette heure, de concevoir que tout pût n’être pas fini. Ses projets, ses plans, ses vengeances, combien cela était loin d’elle ! Son âme s’était subitement rajeunie, comme d’une virginité. En touchant le mal, elle s’était prise à aimer le bien. L’adultère l’épouvantait par tant de suavité et tant de grandeur. Son désœuvrement avait conçu un roman plus banal dans sa dépravation, fait d’intrigues sans passion, et de fautes sans remords, moins de paradis et moins d’enfer. ”
“ Ont desséché ton cœur jusqu’au mépris du doute ; Si tu n’as plus de vœux pour les bonheurs d’autrui, D’effroi pour tes dangers, de larmes pour tes peines ; Si le mal qu’on te fait glisse sur ton ennui Sans pouvoir secouer le sommeil de tes haines ; Si ton âme embrumée, ô fille d’Ossian, Par un dégoût dont rien ne doit plus la distraire S’est prise pour la mort d’un culte patient : Pourquoi donc as-tu peur de moi ? Je suis ton frère ! Hymen, Hymenæé ! C’est l’heure des baisers... Viens-nous-en : les corbeaux croassent sur les tombes. ”
Edmond Haraucourt,
Les Deux Portraits
“ Je pouvais la voir à toute heure, et, chaque matin, j’arrivais, dès l’ouverture du Musée. Nous passions nos journées ensemble, à deviser ; je racontais des choses, mes pensées, ma passion, et elle souriait ; mes lèvres envoyaient des baisers à sa gorge nue, et elle souriait encore. Cela nous suffisait : aux premiers moments de l’amour, on se contente d’espérances ; la complicité des âmes est si prodigue de désirs avoués et de volupiés promises, l’imagination donne tant, que la chair ne demande rien ; on n’exige pas le présent, puisqu’on possède l’avenir. ”
“ Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.—C'est peut-être à lui qu'elle pense!...Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui; il affirmait tout ce qu'il avait nié.—Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi! Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari. ”
Edmond Haraucourt,
Revue des Deux Mondes
“ Car l’exil, c’est du rêve : C’est le lait de la force et le pain des vertus ; C’est l’essor idéal du songe qui s’élève, Et le seuil retrouvé des paradis perdus. Tu n’as qu’une patrie au monde, c’est toi-même ! Chante, pour elle, et sois ton but, et sois ton vœu ! Chante, et quand tu mourras, meurs dans l’orgueil suprême D’avoir vécu ton âme et fait vivre ton dieu ! ”
Edmond Haraucourt,
La Légende des sexes, poëmes hystériques
“ Je traîne dans mon cœur l’impuissance d’un vœu Et l’âpre souvenir de ma force passée, Moi qui suis homme, — et qui fus dieu ! REINE DU MONDERONDELÀ Georges Lorin. Luxure, reine du monde, Baume qui guéris nos rancœurs ! Tu mets l’infini dans nos cœurs, Tu fais deux dieux d’un couple immonde. C’est toi la déesse féconde, Hébé des célestes liqueurs, Ô Luxure, reine du monde, Baume qui guéris nos rancœurs ! Aux maudits que l’angoisse inonde Tu permets les oublis moqueurs, Quand tes baisers chantent en chœurs Dans les taudis où le vent gronde. Ô Luxure, reine du monde ! ”
“ Les rubis et les topazes du vin, ou les opales de l’absinthe n’ont pas, pour un ivrogne, les splendeurs de ce diamant potable, et quand le flot se rue en torrent dans ma gorge, c’est de la vie que je bois, — leur vie, leur sang, et je dessèche leurs artères en inondant les miennes ! Le jour s’écoule. Le soir vient. Jusqu’ici, leur soif n’est qu’un tourment ; un supplice, pas encore... La nuit descend : les étoiles brillent, comme des âmes heureuses ; Barbara et Catalina observent de là-haut. Je ne souperai pas ce soir, pour déguster la faim. ”
“ Rien n’est clos : c’est d’un coup que la vie a quitté Ce monde fantastique où bruissait la foule ; Les grands seuils inusés attendent qu’on les foule : Mais ceux qui passaient là sont dans l’éternité. — Ô mon cœur ! Cité vide, inerte et désolée, Tu vas dormir sans trêve et tant que je vivrai ; Mon ennui veillera sur ton sommeil navré, Comme un marbre plaintif au bord d’un mausolée. Dors dans l’oubli calmant des rêves que j’aimais : Nous attendrons la mort qui rajeunit les choses, Puisque tous nos espoirs, ouvrant leurs ailes roses, Dans leur vol effrayé sont partis pour jamais ! ”
Edmond Haraucourt,
Revue des Deux Mondes
“ Le plus parfait amour est fait de solitude, Et toute sa richesse est dans sa pauvreté : C’est le pèlerin blanc qui va sans lassitude Dans un manteau de chasteté. On le plaint ; son exil vaut pourtant mieux qu’un trône, Car l’œil de son esprit regarde par-delà ; Lorsqu’il a faim d’espoir et qu’il quête une aumône, Moins on lui donne, plus il a. Il marche sous la pluie et s’assied dans la neige, Réchauffant son cœur pur d’un rêve surhumain, Et les elfes soigneux qui lui font un cortège Mettent des fleurs à son chemin. ”
“ Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d’amour : Pierre entendit cette phrase avec une volupté d’âme que seuls connaissent les mystiques ; son agonie se réchauffait dans l’effusion d’une tendresse reconquise, et son cœur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s’était vu dévoué aux angoisses d’un exil sans fin, dans ce monde et dans l’autre, si l’autre existe ! On se rendait à lui, on l’aimait ! Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. ”
“ Dans votre sommeil, vive Dieu ! je vais mettre la suée d’un cauchemar ! J’arme mon revolver et je tire au plafond. Un double cri d’horreur se rue du fond de la terre, un beuglement fou et bestial de bœufs égorgés, et j’en ai moi-même le frisson, tant ces deux épouvantes hurlent sinistrement. Ils ont cru qu’ils sautaient ! La stridence de leur appel déchire les échos de la détonation, qui se répercutent de cave en cave, dans les ténèbres. Ils ont bien eu peur. Maintenant ils se taisent. Ils s’étonnent de vivre ; ils tâchent de comprendre ; ils n’osent bouger : je les vois très distinctement. ”
“ La Terre est morte ; morts Uranus et Saturne ; Mars et Vénus, Pallas, Mercure et Jupiter, Tous morts : et dans l’effroi de leur route nocturne, Les spectres sidéraux gravitent sur l’éther. Dans leur pâleur cendrée, ils gravitent encore, Rapprochant du soleil leurs cycles somnolents ; Et l’aïeul qui n’a plus l’espoir d’aucune aurore Sent le feu génital s’éteindre dans ses flancs. Horreur ! Voici grouiller sur lui l’âpre vermine Des océans, des bois et des vivants furtifs : Un ennui moribond l’attarde ; il s’achemine, Et le vent frais l’endort dans des râles plaintifs. ”
Edmond Haraucourt,
La Légende des sexes, poëmes hystériques
“ Fermant son cœur d’ascète aux hommes méprisés, Elle régnait, d’en haut, froide comme une Hécate ; Et jamais, jour ou nuit, un frisson de baisers N’effleura les duvets de sa chair délicate. Quand elle agenouillait son orgueil aux autels, Elle remerciait la vierge d’Idumée D’avoir lavé sa peau de nos désirs mortels, Et mis dans son corps pur le dégoût d’être aimée. ”
“ J’aspire après la mort qui guérit d’être un homme ; Et je vous bénirai, frères, au soir final : Car vos mains, en clouant le lit du dernier somme, Pour la première fois ne m’auront pas fait mal !RÊVE GRIS Viens dans le mystère ému des longs soirs, Dans l’air gris des soirs douteux et sereins, Des soirs où les bois font des reposoirs Pour les grands amours et les grands chagrins... Tes yeux sont plus froids quand le ciel est pâle. Oh ! que les reflets du fleuve sont tristes ! On dirait un lac de nacre et d’opale Où le ciel répand des pleurs d’améthystes. ”
“ Rares en nos siècles où se meurent les rêves et les cultes, ces âmes-là s'isolent dans une ombre et vêtent un masque pour s'en venir à la lumière; le monde les voit passer souvent sans les connaître, et le sceau de la tombe, un jour, les remmure dans le néant d'où elles étaient sorties trop tard. En vain on accrédita autour d'elles que leur rêve n'est qu'un mensonge, en vain l'existence et les hommes le leur prouvèrent à l'envi: les voyants gardaient leurs yeux clos sur la vie, et tout leur être s'éblouissait sous la splendeur de l'idéal. ”
“ À te voir, à t’entendre, on a admiré la souplesse d’un talent habile à parodier les cauchemars, alors que l’habileté fut précisément ce qui te manquait le plus ; on t’a pris pour un comédien prodigieux, alors que simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu’à réciter son poème, les tortures de l’enfantement. On battait des mains, dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l’idée qui naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de douleur que véritablement elle est ! ”
“ Superbe, et tout entier ramassé sur son torse, Dort dans la majesté terrible de sa force. L’Océan d’hommes va, déferle au pied des tours, Reflue, et, noircissant au loin les alentours, S’étale en nappes, chaud comme un torrent de lave. Aux créneaux, les canons dardent leur grand œil cave ; Les meurtrières sont luisantes de fusils, Et, guettant les élus qu’elle a déjà choisis, La mort veille. Hurlant de rage et d’impuissance, L’orage humain se jette, et recule, et s’élance, Et fait tourbillonner le remous de ses flots Qu’il brise au choc des murs invinciblement clos. ”
“ L'homme, divinisé pour un instant, lève ses deux mains vers les astres et tombe écrasé par la grandeur de ce qu'il porte en lui...Georges pleura enfin.Quelle parole consolatrice vaut pour nous la douceur des larmes? L'angoisse se fond en elles; elles sont à l'âme ce que le sommeil est au corps; tandis qu'elles tombent, nous ne sentons plus qu'à demi l'infortune qui les arrache: et comme un rappel de l'enfance à laquelle on revient dans l'épuisement d'être homme, elles transforment nos pires douleurs en ces gros chagrins qui sanglotent dans les berceaux. ”
“ Au milieu des parfums de thyms et d’asphodèles ; Les flots au rire blanc se baisent bouche à bouche. La mouette fend l’air tranquille à grands plats d’ailes, Tandis que Vénus monte à travers le ciel pâle, Au milieu des parfums de thyms et d’asphodèles. La lune ouvre et polit son fin croissant d’opale, Et sereine, du fond des calmes, elle écoute, Tandis que Vénus monte à travers le ciel pâle. Les astres, un par un, s’allument sous la voûte : La nuit molle s’emplit de douceurs langoureuses, Et sereine, du fond des calmes, elle écoute Le zézaiement câlin des vagues amoureuses. ”
“ «... Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancœurs. Tu te plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le désir que le regret. Le désir, c'est l'avenir; le regret, c'est le passé; l'avenir, c'est l'espoir, c'est la vie, le passé n'est qu'une mort. Le désir cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et déjà perdu! Attends et espère: mieux vaut n'avoir jamais aimé que de s'être déjà trompé.»—Ça ne vaut rien, dit Georges: c'est de la littérature. ”
“ Notre temps de bonheur est fini sur la terre : Va seule, j’irai seul, et gardons le mystère Du mal que Dieu nous fait sans nous dire pourquoi. Nous irons par la vie, et sans espoir, sans foi, Promenant dans le vide un regret solitaire, Nous porterons le poids des chagrins qu’il faut taire, Toi qui souffres par lui, moi qui souffre par toi. Et plus tard, dans les temps, par delà les années, Quand nos douleurs auront empli leurs destinées, Nos cœurs, las de lutter, s’endormiront, joyeux. La Mort, en t’absolvant des peines que j’endure, Posera son baiser de pardon sur tes yeux ”
“ Le repentir dans un cœur de femme peut couver l’amour : il l’avait espéré hier, et, malgré la désillusion brutale, il osait encore l’espérer aujourd’hui. — Puisque je ne peux rien dire et que je ne le dois pas, je pars ! Il souffrirait seul ; il crut qu’on l’avait délivré. Être loin ! Oublier un peu ! À force d’amour mériter le pardon de celui qui ne saurait même pas quelle haine fût méritée. Être loin et ne plus revenir ! Un voile s’étendit sur toutes ses misères. L’homme est enfant : un jouet le guérit des terreurs. ”
“ Si doux, si lents qu’à peine ils soulèvent ses flancs. Son âme est insensible et sa chair inféconde : Mais Elle est la splendeur et la gloire du monde. Son cœur n’a ni regrets, ni vœux, ni passions, Mais Elle est la douceur des consolations. Un charme destructeur flotte autour de sa bouche : Mais sa lèvre guérit les chagrins qu’Elle touche. Les clous des sept péchés, les clous des sept douleurs Sur son chevet sacré font des grappes de fleurs. Et parmi le roseau, les trois lis et les palmes, Une tête de mort baise ses deux pieds calmes. ”
“ Cette Jeanne, cette méchante et pauvre malade, il la regardait maintenant vivre sous ses yeux dessillés, et se tordre, plus malheureuse encore que criminelle, dans les angoisses de son âme hantée. Il examinait avec effarement cet être nouveau qu'il n'avait jamais connu et qui venait de se révéler à lui.Car il pensait à Georges moins qu'à Jeanne, comme si elle seule eût été perdue sans recours; entre deux égales tortures d'amour et d'amitié, laquelle donc gémira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair. ”
“ Mais il a refusé la splendeur des houris À ton sein déformé par le berceau du monde. Ton corps est laid, sans force, impur, lent au plaisir : Mais jusqu’à l’heure auguste où l’œuvre se consomme, Le mâle ne te voit qu’à travers son désir : La beauté de la Femme est dans les nerfs de l’Homme ! Parce que la loi sainte a dit : « Reproduisez, » Ton seigneur croit t’aimer et tu crois être aimée ; Mais c’est le vœu d’en haut qui vous jette aux baisers, Et ta beauté finit quand la chair s’est pâmée. ”
“ Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon.Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire.Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs cils. ”
“ Courir les monts avec les fils des races mortes, Et, nu sous le plein ciel, n’avoir froid qu’à son corps, Et brute, n’avoir peur que des brutes plus fortes ! Encor, toujours, les loups errent sous les forêts ; Les tigres accroupis dans les roseaux des jungles Et les lions couchés au seuil des antres frais Lèchent leur large patte en regardant leurs ongles... Ceux que nous méprisons dorment au grand soleil ; Quand leur chair n’a plus faim leur âme est assouvie. Pas de chimère ! Ils ont l’amour et le sommeil : Dors, aime ! Et c’est assez pour leur bénir la vie ! ”
“ Jeanne était dans les rues ; Pierre la fuyait ; Georges la flairait. — Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voilà l’épreuve définitive. Il avait vu Naples pleine de poésie et de couleur, une fête de lumière ; il ne la vit plus que pleines d’ordures, une léproserie, une bagne de vermine. Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cessé de l’être ; il sentait la sérénité lui échapper ; pourtant, il prétendait rester là, afin d’y conquérir virilement la libération promise ; dans la lutte, déjà, il s’énervait : un fourmillement de fièvre agaçait sa pensée. ”
“ Il me suit : dans mon pas qui sonne aux carrefours, Dans le brusque frisson des feuilles que je touche, Dans le bruit de mon geste ou le vent de ma bouche, C’est lui, c’est toujours lui que j’entends, toujours lui ! Comme la vie est dure aux rêveurs de l’ennui ; Mais quand la mort descend, comme la vie est douce ! Je songe à nos baisers qui déchiraient la mousse, Aux parfums de tes seins, aux langueurs de tes sens, Aux soirs tièdes, aux jeux des réveils caressants, Au long chemin d’amour que faisaient nos deux âmes ”
“ La servante se prêtait en souriant, baissée un peu, et Georges s’était penché aussi ; il regardait cette belle chair transparente, tiède comme un marbre au soleil, et duvetée. Il dit une galanterie paysanne, qui secoua la riche poitrine sous un rire mal étouffé ; la fille se courba pour fuir, mais tous deux pénétrèrent dans le couloir, firent quelques pas ainsi. Il la tenait toujours à la nuque, qu’il baisa, et la Flamande partit d’un large éclat de gaîté. Georges se retournait, quand il vit la comtesse, immobile, pâle, les bras croisés, raide et haute sous le grand cadre lumineux de la porte. ”
“ Comme des flots mourants aux angles d’un écueil. Le saint lieu, clos à tout, gît comme un grand cercueil, Plein de silence, plein d’oubli, plein de mystère. Des vierges dorment là leur sommeil volontaire, Et sous le voile blanc portent leur propre deuil. Tous les ressorts humains se sont rompus en elles. Dans l’éblouissement des choses éternelles, Elles marchent sans voir, hors du Temps, hors du Lieu. Elles vont, spectres froids, corps dont l’âme est ravie, Êtres inexistants qui s’abîment en Dieu, Vivantes dans la mort, et mortes dans la vie. ”
“ Quand le soleil se couchait, le soir, sur les dunes de Locmariaker, une émotion si profonde le travaillait, que des larmes vinrent souvent mouiller ses yeux: Georges était avec lui, dans ces instants, car le crépuscule s'allumait à l'heure du repas. La sérénité morale que donne le culte du beau, alors, les rendait tout heureux d'être ensemble; les souvenirs cruels s'effaçaient, pour quelque quart d'heure du moins, et une joie d'amitié qui ressemblait à de l'amour dilatait leurs deux pauvres cœurs. ”
“ Je plonge dans le pire à chaque espoir du mieux ; Chaque effort vers le ciel m’enlize dans la fange ! Déformer la nature, inventer des vertus, Penser, chercher, vouloir, se tordre dans un rêve, Battre comme des flots les rocs déjà battus, Et ne pas déplacer un sable de la grève ! Et toujours des essors, des vœux, des pleurs, des cris, Des douleurs sans motifs et des rages d’homme ivre ; Toujours de faux espoirs qu’on cloue aux piloris ! — Je suis las de songer, moi qui suis né pour vivre ! Je suis las. Je voudrais renaître aux temps anciens ! ”
