“ Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:—Toussaint! Tempête?—Oui.Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui grinçait.—Gare dessous!Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile: il en eut le temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau. ”
Résumé
“Le poison”, est une œuvre de Edmond Haraucourt. Des thèmes tels que Anne-Marie, Guillou ou Moëlan y sont abordés.
Citations de Le poison (Edmond Haraucourt)
“ Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule: garder sa clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle en avait eu l’envie, au temps de son défunt! Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien qu’une fois! ”
“ Toute la roche frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, arquant son dos contre le vent, huma l’air vif; les papillons jaunes s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait toujours sa face.—Eh ben, Anne-Marie...Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la crête atteignait le plateau du brisant. ”
“ Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée libre; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien: il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme!Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus qu’autrefois! ”
“ J’ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.La logique de l’homme ivre riposta tranquillement:—Raison pour se dépêcher.—Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts, et qu’on va peut-être mourir aussi?...—Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.—Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le châle de Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière... ”
“ Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau. Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé. ”
“ On fut plus gai.—Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir avant le bas de l’eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.—Bah! y a bonne brise, Toussaint!—De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La Julie, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous mettre de l’huile aux bras! C’est moi qui régale.Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le capitaine la maîtrisa et s’assit à la barre avec le calme du dompteur. ”
“ Ce qu’on est bête quand on est jeune!Il ne trouva rien à répondre; le courage n’était pas mûr.A son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit: «Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer qu’ils étaient toujours seuls.—Anne-Marie!—Quoi donc, Toussaint?—Tu y recommencerais pas, avec moi?—Quoi? [p. 24] —Que je t’embrasse!—Tu voudrais pas, et moi non plus.—Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!—Assez d’un soûlaud! J’en prendrai pas deux!—Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! ”
“ D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui; tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum chercha les lèvres de la femme.—Non... T’en prie... Non...—Si, bon Dieu!Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de l’alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu’il la maintenait du bras gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner sur le cou: il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. ”
“ Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa Julie emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des matelots.Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, [p. 35] et il la sentit sur sa joue: d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.—Dis donc, Toussaint? ça se gâte.—Le ciel est tout noir. ”
“ Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes; il ruait dans le tas.—Écopez, rosses de femelles! On va couler!Katic se décida; les deux autres en firent autant. L’embarcation, enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait dans le courant qui l’avait prise.—Où qu’on va, Toussaint?... ”
“ Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.—Écopez!... Je vas gouverner ça.Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait contre la mer; son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l’attaque.—Hardi, Toussaint!Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large poitrine. ”
“ La lourde masse d’eau arrivait en sifflant: sous le choc, l’aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.Toussaint se releva.—N... de D...! Écopez, vous autres!Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre; Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé. ”
“ Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme hurla:—Et d’abord, tu vas y passer!Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:—Toussaint...—Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer, et que je te veux, et depuis du temps, encore! [p. 50] —La mer monte! Gare, qu’elle va nous prendre! ”
“ Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui s’avançait contre eux. ”
“ Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait [p. 41] en bas. D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants.Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par instants. Il dit:—En voilà un coup d’arrivé!Anne-Marie ne l’entendit pas; elle contemplait, avec une stupeur terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:—Elles n’ont pas crié. ”
“ Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme pour chasser leur haleine; car elle ne les aimait point, les gars, les jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal qu’un d’eux lui avait fait. ”
“ L’ivrogne tenace grogna:—M’en bats l’œil!Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le récif en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se signa.—Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment! ”
“ Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic, Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se voir elle-même; à la place du naufrage, il n’y avait plus que des tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. [p. 45] Alors, elle pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite fille; ses épaules sautaient sous les sanglots.Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de Scolastique. ”
“ On rigolera! Je gagne assez d’argent pour mener des amis, une fois.—Peut-être; on verra.—Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie. ”
“ En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde: Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde: elle continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On était bons amis.—Anne-Marie!—Quoi donc, Toussaint?—Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec [p. 30] tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je t’y enverrais bien, dans mon bateau. ”
“ L’ivrogne releva la tête, avec une colère dans l’œil:—Tout de même, monsieur Audren, je suis pas un cochon!—Tu es un homme, peut-être, quand tu as bu? Ose donc me dire que tu es encore un homme, quand tu as bu! ”
“ L’ivrogne s’intéressait à la lutte. A mesure que les minutes passaient les deux ombres se faisaient plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; elle frappait dur: dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. ”
“ Dans son livre, il regarde s’agiter des actions fictives, il voit se mouvoir des êtres merveilleux, par le courage, par l’astuce, par la multiplicité des dangers qui entourent le personnage élu, et dont celui-ci vient à bout. ”
“ Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur [p. 32] et l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant homme.—On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon bateau! [p. 33] —On reviendra qu’avec le flot, vous savez, mère Guillou.—Sûr! on veut tout voir et s’en donner, pour une fois.—Moi, dit Katic, j’irai sur les chevaux de bois!—Et dans la baraque aux saltimbanques, qui sont si rigolos; on se tord rien qu’à les regarder. ”
“ Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh! tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de même, Toussaint... ”
“ On veut pas se voir avec des hommes soûls.Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor, s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut remplie de rhum: les deux litres [p. 34] n’ayant pu s’y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde bouteille. ”
“ Moi, j’ai rempli mon devoir en te prévenant: si tu continues, tu n’en as plus pour deux ans à rester sur terre.—S’il pouvait dire vrai, pensait mère Guillou.Lâché enfin, Moëlan respira d’aise. M. Audren, d’un coup de poignet furieux, mit son moteur en marche. La voiture partit; en ronflant sur la route blonde, entre deux haies d’ajoncs en fleurs, elle montait vers le ciel mauve. Le docteur soufflait devant lui: «Ouf», et il avalait des gorgées de matin pour se purifier de ce qu’il avait vu.—Évidemment, fit le député, tout ce que vous lui représentez là est incontestable ”
“ Sous prétexte de grossir la clientèle, [p. 8] il amenait des amis, «des frères», et les tournées allaient leur train: les petits verres succédaient aux bolées; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.—C’est ma tournée! criait le gendre.La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en réclamant des sous.—Je vous dis que c’est ma tournée, la mère!Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:—Vous marquerez ça sur mon compte!Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie s’en mêlait, la main levée savait descendre. ”
“ Le jour où le nomade se stabilise, son appétit contrarié s’assouvira de mille autres manières. La même force qui nous poussait à partir du hallier va nous inciter tout au moins à sortir de nous. Autant qu’il le peut, chaque fois qu’il le peut, l’homme se projette au dehors par la pensée. ”
“ Si je comprends bien votre paradoxe, le descendant moderne de l’antique migrateur reste doué d’une passion spécifique, et, pour y satisfaire, il s’est donné la lecture, la musique, l’ivresse, qui toutes lui ouvrent des issues hors du monde réel? ”
“ Pour aller encore plus loin et pour franchir davantage les bornes de la nature, il inventera des arts qui procurent l’illusion du mieux; il aura la poésie et la musique, la philosophie, tous les ferments de rêve, tous les tremplins, tout ce qui permet une évasion momentanée ”
Termes fréquents
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