“ Dans un mois je serai mariée ; j’épouse un homme doux, sensible, raisonnable, à qui j’ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse, et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n’auras plus de chagrin, n’est-ce pas ? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans mon sein. Tu élèveras mes enfants si j’ai le bonheur d’être mère ; nous croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne. — Sublime enfant, cœur d’ange ! dil Louise en pleurant de joie ; ce jour les efface toutes. ”
Résumé
George Sand's Valentine, publiée en 1852, explore les tensions entre amour, devoir familial et aspirations personnelles à travers les destins entrelacés de Valentine, Bénédict, Athénaïs et Louise. Cette œuvre, marquée par des dialogues émouvants et des conflits émotionnels, dépeint les enjeux de la maternité, de la passion et des liens sociaux dans un cadre aristocratique.
Les thèmes de la souffrance, de la rédemption et de l'amour transcendant les conventions dominent, illustrés par des scènes comme la réconciliation de Louise avec sa grand-mère ou les dilemmes de Valentine face à ses sentiments. L'œuvre révèle une réflexion profonde sur la nature de l'amour et ses effets sur la vie individuelle.
Citations de Valentine (George Sand)
George Sand,
Valentine
(1913)
“ La foule prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa l'amour, et, dans toute la solennité de l'amour physique et de l'amour divin, le mystère de la génération s'accomplissait sur l'autel. Cette naïveté qui vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la pudeur, tant oublié l'amour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à insulter la femme, la pudeur, et l'amour. En voyant Bénédict s'asseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui n'ignorait point l'inclination d'Athénaïs pour son cousin, jeta sur eux un regard de travers. ”
“ Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi à l’oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et décrépite ; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d’innocence et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de respect et d’amour qui s’attache aux premières affections de la vie. Elle s’élança dans les bras de sa grand’mère, et ses larmes, dont elle croyait la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l’avait bercée. ”
“ Le mariage n’est pas consommé. Athénaïs, passez derrière moi. Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, l’attira vers lui. Athénaïs, prévenant sa volonté, s’écria avec l’accent de la haine et de la terreur : — Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux qui vous insulte, vous et votre famille ! Non, je ne serai jamais sa femme ! Je ne veux pas vous quitter ! Et elle s’attacha de toute sa force au cou de son père. Pierre Blutty, à qui aucune clause légale n’assurait encore l’héritage de son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. ”
“ Si l’amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l’amitié ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise ; mais ce qui fait l’immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve son essence divine, c’est qu’il ne naît point de l’homme même ; c’est que l’homme n’en peut disposer ; c’est qu’il ne l’accorde pas plus qu’il ne l’ôte par un acte de sa volonté ; c’est que le cœur humain le reçoit d’en haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel ; ”
“ Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée des nations. Je vous l’ai dit, Louise, j’ai cinq cents livres de rente ; tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en paix. — Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit ce ridicule amour... ”
“ Valentin, qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance ; sa mère l’accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait attentivement son jeune favori, et ne voulait point s’apercevoir du malaise qu’elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la fenêtre, s’enivraient des parfums de la soirée, de calme, d’amour, de mélodie et d’air pur. Jamais Valentine n’avait senti une si profonde sécurité. L’enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme, et, sous le voile d’une juste admiration pour la vertu de son amant, grandissait sa passion intense et rapide. ”
“ Il faut que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas m’aimer sans remords et sans tourments ; je ne veux point d’un bonheur qui vous coûterait si cher. Loin de vous accuser, c’est pour votre vertu, pour votre force que je vous aime avec tant d’ardeur et d’enthousiasme. Restez donc telle que vous êtes ; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusqu’à moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi, dont l’âme est au néant, j’y veux retourner. Adieu, Valentine ; vous êtes venue me dire adieu, je vous en remercie. Bénédict n’était pas absolument dépourvu de beauté. ”
“ Mais ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d’effet que les plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa d’épouvante. Valentine se vit sur le bord de l’abîme où sa sœur était tombée. — Vous avez raison, s’écria-t-elle, c’est une horrible destinée, et, pour la porter avec courage et vertu, il faut être vous ; mon âme, plus faible, s’y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à éloigner Bénédict. ”
“ Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais ! — À jamais ! dit Valentine épouvantée ; avec la volonté de guérir et l’aide du ciel... — On ne guérit pas ! reprit Louise d’un ton sinistre, en mettant ses deux mains sur son cœur sombre et désolé. Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s’arrêtait de temps en temps devant Valentine pour lui parler d’une voix entrecoupée. — Pourquoi me demander des conseils, à moi ? Qui suis-je pour consoler et pour guérir ? Eh quoi ! vous me demandez l’héroïsme qui terrasse les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi ! ”
“ Bénédict jeta ses bras autour d’elle et l’empêcha de fuir. — Laissez-moi, s’écria-t-elle, le thé m’a horriblement brûlée. En effet, elle s’éloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son petit pied légèrement rougi au travers de son bas transparent, et puis il faillit mourir encore ; et Valentine, vaincue par la pitié, par l’amour, par la peur surtout, ne s’arracha plus de ses bras quand il revint à la vie... C’était un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et qu’on a vingt ans. ”
“ C’était quelqu’un qui sentait la musique et qui ne la savait pas ; ou, s’il la savait, c’était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s’élevait vers les cieux sans autre poésie que celle du sentiment. Si, dans une forêt vierge, loin des œuvres de l’art, loin des quinquets de l’orchestre et des réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de l’homme n’a laissé d’empreinte, les créations idéales de Manfred venaient à se réveiller, c’est ainsi qu’elles chanteraient, pensa Valentine. ”
“ Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l’état de mon cerveau. — En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie ? — Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que j’aime Valentine, je suis un autre homme ; je me sens exister. Le voile sombre qui couvrait ma destinée se déchire de toutes parts ; je ne suis plus seul sur la terre ; je ne m’ennuie plus de ma nullité ; je me sens grandir d’heure en heure avec cet amour. ”
“ Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la jeune comtesse. Un rapide sentiment d’orgueil et de plaisir l’anima un instant ; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu’elle avait rougi aussi, mais qu’elle n’avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait être aimé ; et il n’eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu’elle dansât la bourrée à merveille avec tout l’aplomb et le laisser-aller d’une villageoise. ”
George Sand,
Valentine
(1913)
“ Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce chant mystérieux, et son émotion était si douce, qu'elle ne songeait point à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure. Le chant cessa ; Valentine crut avoir fait un rêve ; mais il recommença en se rapprochant, et chaque instant l'apportait plus net à l'oreille de la belle voyageuse ; puis il s'éteignit encore, et elle ne distingua plus que le trot d'un cheval. A la manière lourde et décousue dont il rasait la terre, il était facile d'affirmer que c'était le cheval d'un paysan. ”
George Sand,
Valentine
(1832)
“ Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, et Bénédict se disait qu’un tel bonheur ne pouvait pas être balayé par un souffle. Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme qu’elle avait cru jusque-là plus ardent que sensible. Cette puissance d’aimer, qu’elle découvrait en lui, le lui rendait plus cher ; elle mesurait l’étendue d’un sacrifice qu’elle n’avait pas compris en l’accomplissant, et pleurait en secret la perte d’un bonheur qu’elle eût pu goûter plus innocemment que Valentine. ”
“ Je me flatte de trouver un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être m’en donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi ; c’est moi qui vous repousse et qui vous rappelle toujours. Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où l’enfer avec ses terreurs faisait sourire Valentine. Elle n’était pas incrédule alors, elle était fanatique d’impiété. — Eh bien, disait-elle, bravons tout ; qu’importe que je perde mon âme ? Soyons heureux sur la terre ; le bonheur d’être à toi sera-t-il trop payé par une éternité de tourments ? ”
George Sand,
Valentine
(1913)
“ Ce discours, dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face contre le lit en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme de Valentine était une franchise d'impressions qui ne cherchait à abuser ni elle-même ni les autres. Sa douleur fit plus d'effet sur Bénédict que tout ce qu'elle eût pu dire : en voyant ce cœur si noble et si droit se briser à l'idée de le perdre, il s'accusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front vers les siennes et les arrosa de larmes. ”
George Sand,
Valentine
(1913)
“ Voyez-vous, madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et votre conscience ; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! ”
“ Quel lien d’affection que celui qui résume le souvenir et l’espérance ! Quel empire que celui d’un être dont le regard fait revivre tout un passé d’amour et de regrets, toute une vie que l’on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions palpitantes dans un sourire d’enfant ! Mais bientôt cette émotion sembla s’éteindre chez la marquise, soit qu’elle eût hâté l’épuisement de ses facultés, soit que la légèreté naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l’alcôve, et Valentin à son chevet. ”
“ Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre ; et que deviendrait Valentine, sans amant, sans époux ? Comment la mort de l’un lui profiterait-elle si l’autre ne lui restait ? Et puis, qui sait si elle ne maudirait pas l’assassin de ce mari qu’elle n’aimait pas ? Elle si pure, si pieuse, et d’une âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la sublimité d’un dévouement si sauvage ? Le souvenir de Bénédict ne lui resterait-il pas funeste et odieux dans le cœur, souillé de ce sang et de ce terrible nom d’assassin ? ”
“ Imprudente Valentine ! Elle savait si peu ce que c’est que l’amour, qu’elle croyait aimer son fiancé ; non pas, il est vrai, avec passion, mais de toute sa puissance d’aimer. Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cœur incapable d’éprouver davantage ; elle ressentait déjà l’amour à l’ombre de ces arbres. Dans cet air chaud et vif son sang commençait à s’éveiller ; plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur étrange monter de son cœur à son front, et l’ignorante fille ne comprit point ce qui l’agitait ainsi. ”
“ Il est bien facile de voir quand on a des yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux nôtres. Rien n’a été si clair pour moi que sa conduite d’aujourd’hui. Ah ! si ce n’était pas votre sœur, que je la haïrais ! — Haïr Valentine ! elle, votre compagne d’enfance, qui vous aime tant, qui est si loin d’imaginer ce que vous soupçonnez ? Valentine, si amicale et si bienveillante de cœur, mais si fière par modestie ! Ah ! qu’elle souffrirait, Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous ! ”
“ Valentine se laissa tomber sur une chaise. — C’est moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous prier de me tuer avec vous. — Je l’aimerais mieux ainsi, dit Bénédict. — Ô mon ami ! dit Valentine, le suicide est un acte impie ; sans cela, nous serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend ; il nous maudirait, il nous punirait par une éternelle séparation. Acceptons la vie, quelle qu’elle soit ; n’avez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner du courage ? Louise jetait mélancoliquement des fleurs dans le courant. ”
“ Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de s’épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait une langueur qui n’était pas de son âge. Aussi, l’intimité si caressante et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. ”
“ Le sentiment d’une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober à Valentine une émotion qu’elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait se défendre. Ses efforts furent vains. Il s’élança vers elle, et, tombant à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d’ivresse sauvage. — À quoi bon feindre un recueillement hypocrite ? s’écria-t-il. Est-ce toi, est-ce Dieu que je pourrais tromper ? N’est-ce pas Dieu qui règle nos destinées ? ”
“ Ce début solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l’esprit de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité ; elle s’en était aperçue dans l’entretien qu’ils venaient d’avoir ensemble. Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir l’expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n’avait jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d’une autre classe que la sienne. ”
George Sand,
Valentine
(1913)
“ Vivez donc, et que votre mari vive aussi ! la vie que je lui accorde est encore plus que le respect qui vient de m'enchaîner, mourant de désirs, au pied de votre lit. Il m'en coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine qu'il ne m'en a coûté pour vaincre mon amour ; c'est que sa mort vous déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, c'était peut-être lui avouer votre amour autant que le mien ; car vous m'aimez, Valentine, vous me l'avez dit tout à l'heure malgré vous. ”
George Sand,
Valentine
(1832)
“ Cependant Valentine, n’étant plus excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu’un rêve l’avait trompée elle-même lorsqu’elle avait cru entendre crier ; elle remit le lit en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la préserver de l’air de la nuit ; puis elle se retira doucement, et tourna deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de s’en aller par là. ”
“ Bénédict, accablé sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et appuya son front sur la main de Valentine, qu’il tenait toujours dans les siennes. Ivre et palpitant, il n’osait faire un mouvement, de peur de déranger l’autre main qui s’était glissée sur sa tête, et qui se promenait moelleuse et légère, comme le souffle d’un follet, parmi les flots rudes et noirs de sa chevelure. C’était une émotion qui brisait sa poitrine et qui faisait refluer tout son sang à son cœur. Il y avait de quoi en mourir ”
“ Quand il l’aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa vitesse ; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon ; quand sa douleur s’exprima en dépit d’elle-même par des larmes, Bénédict crut rêver. Oh ! ce n’était pas là de la compassion seulement, c’était de l’amour ! Un sentiment de joie délirante s’empara de lui ! il oublia encore une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui, Valentine qui l’aimait et qui ne le lui cachait plus. ”
“ L’amour a causé beaucoup de suicides, mais il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l’homme qui s’élait brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des dévouements si énergiques ; et si rien n’est plus douloureux au cœur d’une femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n’est plus flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les passions humaines. C’était pourtant là la situation de Valentine. ”
George Sand,
Valentine
(1913)
“ Bénédict se jette à bas de son cheval. — Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et, comme, en voulant vous préparer, je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une personne qui vous est chère? — Ah ! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cœur. ”
