“ Vous qui êtes bonne, vous qui êtes pieuse, demandez-lui pour moi le courage et la vaillance. Même sans nous revoir, resterons-nous amis, Isabelle ? Ah ! Je le désire ardemment. Ne me refusez pas cette miette de bonheur ! La triste chose que je vous révèle, le public, je le sais, ne l’apprendra pas de vous, mais dites-la à votre père, afin qu’il comprenne mon attitude ; je suis sûr qu’il m’approuvera. Adieu, vous que j’aurais tant voulu appeler ma femme ; adieu la seule aimée... adieu ! Marcel. ”
Maxine
Citations de La blessure (Maxine)
“ La jeune maman, pâle et heureuse dans les dentelles de son lit, pose sur son mari, ses yeux bleus agrandis par la souffrance, mais brillants de joie. — Es-tu content ? murmure-t-elle. Son regard ému et heureux lui répond, et tandis que la garde se retire, après avoir mis pour la première fois le bébé dans ses bras, le jeune père, avec un doux émoi, presse contre lui ce petit paquet de laine blanche et de chair rose, et posant ses lèvres sur la petite tête soyeuse, il dit à demi-voix : — Ah cher mignon ! Enfant de notre amour ! ”
“ Jeanine n’était pas vraiment méchante, mais elle redoutait le moindre revers de fortune... ce luxe qu’elle adorait, elle ne voulait pas le voir s’envoler. De plus elle aimait son mari et voulait le sortir d’embarras. Elle ne se rendait pas compte qu’en agissant ainsi elle devenait complice d’une fraude. Son idée fixe c’était de sauver Paul de la ruine. Elle ne se fixa pas un plan de conduite, mais résolut de profiter de l’amitié que lui avait toujours témoignée Marcel, et de le faire venir le soir même, si elle avait pu décider de quelle manière elle essaierait de le fléchir. ”
“ Il y est bien chez lui, le cher enfant. Cependant, je ne lui ai pas encore donné publiquement mon nom et il porte les deux siens : Marcel-Pierre. Si Dieu me prête vie, j’espère compléter son éducation et lui donner la chance de se faire une carrière dans le monde. Il est remarquablement avancé pour ses douze ans ; il a un goût prononcé, un talent réel pour la musique et il est doué d’une très belle voix. Priez Dieu, chère amie, qu’il me permette d’achever cette œuvre, qui, avec le temps, est devenue une tâche de pure affection, car je suis profondément attachée à mon jeune filleul. ”
“ Le souvenir de sa marraine d’adoption lui revint et il alla se placer devant sa photographie, qu’il avait dans un petit cadre sur son bureau. — Ah marraine ! lui dit-il tout bas, vous qui m’avez recueilli, instruit, aimé, pourquoi ne m’avez-vous pas donné votre nom que j’aurais été si fier de porter ? Ce nom qui m’aurait permis d’être comme les autres... Ce nom qui aurait aplani tant d’obstacles ! Mais, vous ne saviez pas... je ne sais pas moi-même, quel sang coule dans mes veines ! J’ai peut-être en moi ce que vous craigniez... un atavisme vicieux. ”
“ Mais Marcel n’avait pas cru devoir accepter ce sacrifice ; il le lui dit dans une lettre touchante mais ferme, et le curé trouva sage cette décision de sa part. — C’est irrévocable maintenant ! dit le jeune homme avec accablement. — Courage, mon garçon, dit le prêtre. Te voilà revenu à la santé ; tu vas reprendre tes occupations et tu verras. Parfois Dieu fait surgir des événements imprévus et qui changent le cours des choses... aie confiance ! Marcel ne répondit pas ; il songeait combien vide allait maintenant lui sembler la vie, combien dénuée d’intérêt serait cette existence sans but. ”
“ Lorsque Jeanine et Isabelle se mirent à table, celle-ci demanda au garçon : — Où donc est tout le monde ce soir ? — À Nice, pour le grand travesti ! — En effet ! C’est donc pour ça, continua-t-elle, s’adressant à son amie, que Cannes semble dépeuplé... — Ton beau ténébreux y sera sans doute ce soir, dit Jeanine. Quel dommage de n’avoir pas eu des amis ici pour nous y amener ! Se mêler à la foule masquée... jouer la comédie de l’intrigue... se griser un peu de danse et de plaisir... quel bonheur ! ”
“ Chimerre se leva, regarda autour de lui, tourna la clef dans la serrure de la porte et se rapprocha du journaliste : — Écoutez, Pierre, dit-il, c’est une question de succès ou de ruine pour moi. J’ai des fonds à retirer pour certains stocks, des paiements à faire, et il faut, vous me comprenez, il faut que je vende, et bientôt, plusieurs milliers d’actions de Golden Logging ! Marcel le regarda, surpris. — N’êtes-vous pas imprudent, en vendant à vos clients un stock semblable ? — Je le crois bon ! Je crois votre monde mal renseigné, ou peut-être vous trompe-t-on sciemment ! ”
“ La vie mondaine de Montréal réclame souvent Marcel ; il en jouit en dilettante, sans jamais témoigner à aucune femme autre chose qu’une courtoise et impersonnelle admiration. Les hommes, en général, apprécient ses qualités, sa droiture ; les femmes, un peu blessées de sa froideur, le disent blasé, indifférent, et cherchent tout de même à l’attirer, car il a une personnalité intéressante et pas du tout banale. ”
“ Demande au greffe de Valville copie de l’acte d’adoption que j’ai fait tenir secret jusqu’à présent ! Jointe à ma lettre est une copie de cet acte ! Marcel, cher petit, tu as été pour moi un rayon de joie, une lumière, un bonheur dans ma vie endeuillée ! Tu as une riche et franche nature et tu ne m’as jamais, jamais fait de peine ! Toi, qui es maintenant un homme, mais en qui je ne puis voir que le cher gamin que j’aime de plus en plus chaque jour, pardonne à la longue prudence de ta marraine et garde pour elle dans ton cœur, une fidèle affection ! ”
“ Marcel songeait à cette conversation et à l’année qui allait bientôt se terminer, pendant qu’il regardait, dans le salon de monsieur Ashley, arriver les invités pour le dîner. Accoudé à un fauteuil, dans l’embrasure d’une fenêtre, il voyait ce groupe d’élégantes et d’élégants, causant avec une verve sans pareille, dégustant des cocktails et entourant le maître de la maison qui les accueillait avec bonhomie. — Où donc est Miriam ? dit l’un des jeunes gens. — La voici en personne ! dit Miriam entrant à ce moment. ”
“ Tu es femme... tu es belle... tu as des armes pour séduire un homme ! Il va falloir t’en servir ! — Il est invulnérable ! Tu le sais bien ! Ce n’est pas un Georges Lemmé ! À part chez Isabelle et ici, il ne va chez aucune femme ! — C’est absolument ce qui te donne un avantage ! Il est fait de chair et d’os ce garçon là ! Sapristi, je n’ai pas besoin de te donner de détails ! Tu me comprends ! Songes-y et songes-y tout de suite. Il faut que tu lui parles ce soir, ou demain au plus tard ! Jeanine n’était pas vraiment méchante, mais elle redoutait le moindre revers de fortune... ”
“ Malgré lui, le jeune homme se mordit les lèvres et rougit. Sans s’en apercevoir, monsieur Comtois continua : — Je n’aime pas beaucoup qu’elle sorte avec de parfaits étrangers, mais avec vous, c’est différent... je n’ai pas connu vos parents, mon ami, mais j’ai bien connu le bon monsieur Roussel, votre tuteur autrefois, n’est-ce pas ? — Oui, dit Marcel d’une voix blanche, mon tuteur et mon protecteur ! — Bien... bien... Ah voici Isabelle ! Allons, mondaine, sois sage et ne rentre pas trop tard ! — Non, non, papa, bonsoir, dit la jeune fille en l’embrassant. ”
“ Ils n’avaient pas d’enfants. Ainsi Jeanine se trouvait libre, jeune, séduisante et bien résolue à se créer une belle vie et à faire bientôt un mariage où la fortune serait considérable. L’amour... oui, elle le voulait, mais son ambition lui faisait penser d’abord à la richesse. Isabelle, trois ans plus jeune, avait toujours été en relations amicales avec Jeanine et quoique tout-à-fait différentes de caractère et de mentalité, elles s’entendaient bien et s’aimaient sincèrement. ”
“ Ouvrant la bourse rescapée, elle prit une carte et la lui tendit : Il lut : Mademoiselle Isabelle Comtois, Montréal. — Vous êtes Canadienne ? Je l’avais deviné, dit-il. — Oui, et vous ? — Moi aussi, je suis Canadien. — De quel endroit ? — D’un charmant petit coin perdu de la Province de Québec, qui s’appelle Val-Ombreux. — J’en connais le nom... mais le vôtre ? — Je n’ai pas de cartes... permettez que je me présente : Marcel Pierre ! — Eh bien, monsieur Pierre, asseyez-vous près de moi pour un instant ; puisque nous sommes des compatriotes, nous pouvons bien causer un peu ! ”
“ Il pouvait lire et même recevoir des visites. Il prenait de la nourriture et ses forces revenaient. Le curé Roussel avait repris le chemin de Val-Ombreux, satisfait de voir son pupille en voie de parfait rétablissement. De temps en temps, monsieur Comtois venait voir le malade et un jour, il amena Isabelle. Lorsqu’elle entra à la suite de son père dans sa chambre d’hôpital, la pâle figure du convalescent s’illumina d’un sourire ému et il tendit vers elle ses deux mains amaigries. — Marcel ! Que je suis heureuse de vous voir mieux ! dit-elle affectueusement en lui serrant les mains. ”
“ Marcel le regarda, surpris, presque blessé... — Non, non, ne vous troublez pas, je sais que vous avez toujours été parfait avec elle... mais, diable... vous connaissez les jeunes filles ! La mienne est, plus que bien d’autres peut-être, volontaire à l’excès ! Elle est ardente, impulsive... Vous avez de la fascination pour une Américaine, avec vos manières courtoises, votre attitude un peu fière, le sang français qui coule dans vos veines et qui vous donne un je ne sais quoi de si différent de nos boys américains... Miriam en a subi le charme... ”
“ Ma santé délabrée est cause de mon silence prolongé. Mais je connais votre cœur et je sais que vous ne m’avez jamais taxée d’indifférence. Depuis bientôt dix ans, je ne suis jamais restée longtemps sans vous écrire ! Je n’ai que de bonnes nouvelles à vous donner de Marcel. Il se révèle un garçon intelligent, affectueux et attirant, quoique volontaire et un peu ombrageux... Il me semble très attaché. Comme vous le savez, je ne lui ai jamais parlé de ses origines. Je lui ai dit que ses parents étaient morts et que j’étais sa marraine ! ”
“ C’était touchant et navrant à la fois... — Et ce petit, qui ne joue pas ? fit madame Saint-Denis, avisant un bambin pâle, à grands yeux noirs, qui pensif, assis par terre, nouait et dénouait ses petits doigts. — Celui-là, dit sœur Saint-Amable, c’est un petit rêveur. Il se tient souvent seul, comme vous le voyez là. Il a toujours l’air de chercher quelque chose ! — Est-il intelligent ? — Très intelligent ; Marcel venez ici, appela la sœur. L’enfant se leva tout de suite, et s’approcha. — Bonjour, petit Marcel, dit madame Saint-Denis ; veux-tu me donner la main ? ”
“ Se faire acheter ! Quelle horreur ! — Mais s’il y a de l’amour là-dedans ? — L’amour d’un homme honorable s’efface devant les millions d’une femme, s’il n’en a pas lui-même à lui offrir ! — C’est dur, ce principe ! — C’est la vie... elle est dure pour la plupart des gens... puisse-t-elle ne jamais l’être pour vous, Miriam ! Elle prit sa main dans les siennes et Marcel vit ses grands yeux se voiler de larmes refoulées... — Adieu, dit-elle, adieu, fier, trop fier Marcel ! Si vous aviez voulu... mais, soit ! Nous nous quittons bons amis, n’est-ce pas ? ”
“ Tu fais ton fier, mais tu n’es qu’un enfant trouvé, élevé par charité ! Marcel avait bondi sous l’insulte, son poing levé pour frapper... Le maître était intervenu et avait fait taire son jeune camarade. Mais le souvenir de ces paroles poursuivait le petit garçon et il questionna sa marraine ; ses réponses furent évasives ; puis, le jour de sa mort, il avait entendu ce qu’elle disait au curé à son sujet et son pauvre cœur d’adolescent en était resté meurtri ! ”
“ Alors, dit Chimerre, le fixant de son regard inquiet, songez-y encore ! Si d’ici à quarante-huit heures vous n’avez pu m’aider... bien... ce ne sera pas long ! Et montrant sa tempe, il fit un geste expressif. Puis, sans hâte, il sortit et referma la porte. Marcel était atterré ! Il avait toujours cru les affaires du courtier très prospères. Allait-il donc, ce pauvre ami, sombrer, lui aussi, comme tant d’autres ? Comment lui venir en aide ? La bourse semblait très agitée ce jour-là, et les nouvelles de New-York se succédaient très vite. ”
“ Si ma chère marraine m’eut légué son nom, oui, j’aurais pu alors espérer vous avoir un jour pour épouse ; me faire une carrière dont vous auriez été l’inspiration, me créer un foyer dont vous auriez été l’idole, avoir de chères petites têtes blondes à chérir ; ce rêve m’est interdit par cette loi implacable qui fait qu’on souffre par la faute d’autrui ! ”
“ Élevés vertueusement, plusieurs nous sont connus qui offrent pour l’expiation et le salut de leurs parents, loin de les maudire, les épreuves morales que leur ont values et que leur valent encore parfois de la part de personnes grossières, l’humilité même de leur origine. Cette origine, à part certains cas qui tiennent beaucoup du roman, reste difficilement secrète ; c’est la bonne éducation, c’est la respectabilité de vie, c’est la valeur morale, c’est l’esprit de devoir qui la fait oublier autrement mieux qu’un acte d’adoption. ”
“ Il trouvait en Chimerre un compagnon amusant et cultivé et lui était reconnaissant de cette hospitalité charmante avec laquelle on l’accueillait toujours. Il ne partageait pas toutes ses opinions, loin de là. Leurs idées sur la religion, la société, les affaires différaient presque toujours, mais leurs discussions restaient amicales quoique souvent très vives. — Vous êtes trop jeune, Pierre, lui disait un jour le courtier ; je suis votre aîné, j’ai de l’expérience... je sais que la vie se chargera bien de vous guérir d’un excès d’altruisme ! ”
“ L’un des convives, par ce qu’il raconta, s’attira une rebuffade de la part de Chimerre : — Vous Georges, dit-il, quand donc cesserez-vous d’être un tel libertin ! — Que voulez-vous, répondit un peu cyniquement Georges Lemmé, on fait ce qu’on peut... mais les femmes sont si provocantes ! — Si elles sont provocantes, dit Marcel, n’est-ce pas notre faute à nous ? — Comment ça ? se récrièrent tous les autres. — Mais oui, c’est notre faute ! Si une femme, une jeune fille, a l’air trop effacée, trop lointaine... elle passe inaperçue ! Allez au bal... Lesquelles sont le plus entourées ? ”
“ Je comprends que votre cœur porte encore les stigmates de vos deuils cruels. Mais, croyez-moi, faire du bien à un petit être faible et sans appui, lui donner un foyer, cela vous deviendrait une douce consolation. Cependant, vous êtes seule juge de la chose. Je reprendrai le petit Marcel en septembre, ou avant si vous le désirez. Le même soir, Madame Saint-Denis descendait à la gare de Val-Ombreux, tenant par la main un petit enfant pâle et fatigué. ”
“ Elle venait d’apercevoir Marcel gisant inanimé sur le tapis ! Les deux hommes le relevèrent et le placèrent sur un fauteuil ; il était blanc comme la neige et ne bougeait pas. Un peu de sang tachait son gilet et l’intérieur de son habit. Isabelle se jeta à genoux près de lui, saisit sa main froide et inerte et éclata en sanglots. — Appelez, vite un médecin, dit monsieur Comtois. Tenez ; appelez le mien. Et il donna le numéro. Dites que ça presse. Attendez, je vais parler moi-même ! — Il vient tout de suite, dit-il, replaçant le récepteur, puis regardant sur le pupitre... ”
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