“ Nous nous rendons avec des palmes au-devant de notre père spirituel. Mais toi, frère, comment ignores-tu un si grand événement ? Est-il possible qu’un ange ne soit pas venu t’en avertir dans ce tombeau ? — Hélas ! répondit Paphnuce, je ne mérite pas une telle grâce et les seuls hôtes de cette demeure sont des démons et des vampires. Priez pour moi ! Je suis Paphnuce, abbé d’Antinoé, le plus misérable des serviteurs de Dieu. ”
Paphnuce
Définition et enjeux
Citations sur “Paphnuce”
“ Puisse donc le Seigneur bénir ton dessein, Paphnuce, comme il a béni mes laitues! Il répand tous les matins sa grâce avec sa rosée sur mon jardin et sa bonté m'incite à le glorifier dans les concombres et les citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car rien n'est plus à craindre que les mouvements désordonnés qui troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes semblables à des hommes ivres et nous marchons, tirés de droite et de gauche, sans cesse près de tomber ignominieusement. ”
Coraly Pirmez, Histoires et légendes, par Coraly Pirmez… (1893)
“ Paphnuce obéit à l'ordre donné, se cramponna à la corde, mit les pieds sur les noeuds et fut enlevé par une poulie invisible jusqu'à la trappe, où un moine le saisit à bras le corps pour l'introduire au monastère. Le cénobite, tout ému de son ascension, alla droit à la cellule d'Antoine et frappa discrètement : – Entrez au nom du Seigneur ! dit une voix chevrotante. Paphnuce s'avance et se trouve devant un vieillard d'aspect si vénérable, qu'il se prosterne et demande la bénédiction : le Père du désert avait atteint sa cent quatrième année. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Paphnuce sanctifiait ses heures par l’enseignement de ses disciples et les pratiques de l’ascétisme. Souvent aussi, il méditait sur les livres sacrés pour y trouver des allégories. C’est pourquoi, jeune encore d’âge, il abondait en mérites. Les diables qui livrent de si rudes assauts aux bons anachorètes n’osaient s’approcher de lui. La nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derrière, immobiles, silencieux, dressant l’oreille. Et l’on croit que c’était sept démons qu’il retenait sur son seuil par la vertu de sa sainteté. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Les disciples de Paphnuce ayant appris avec admiration le lieu de sa retraite sublime, se rendirent auprès de lui et obtinrent la faveur de se bâtir des cabanes au pied de la colonne. Chaque matin, ils venaient se ranger en cercle autour du maître qui leur faisait entendre des paroles d’édification : — Mes fils, leur disait-il, demeurez semblables à ces petits enfants que Jésus aimait. Là est le salut. Le péché de la chair est la source et le principe de tous les péchés : ils sortent de lui comme d’un père. L’orgueil, l’avarice, la paresse, la colère et l’envie sont sa postérité bien-aimée. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Mais des misérables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant. Une vieille femme en haillons, qui était agenouillée là, saisit le cilice du moine, le baisa et dit : — Homme du Seigneur, bénis-moi afin que Dieu me bénisse. J’ai beaucoup souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l’autre. Tu viens de Dieu, ô saint homme, c’est pourquoi la poussière de tes pieds est plus précieuse que l’or. — Le Seigneur soit loué, dit Paphnuce. ”
“ Comme eux, je m’agenouille devant toi, afin que tu bénisses le père avec les enfans. Puis, tu nous conteras les merveilles que Dieu a daigné accomplir par ton entremise. — Loin de m’avoir favorisé comme tu crois, répondit Paphnuce, le Seigneur m’a éprouvé par d’effroyables tentations. Je n’ai point été ravi par les anges. Mais une muraille d’ombre s’est élevée à mes yeux et elle a marché devant moi. J’ai vécu dans un songe. Hors de Dieu tout est rêve. Quand je fis le voyage d’Alexandrie, j’entendis en peu d’heures beaucoup de discours et je connus que l’armée de l’erreur était innombrable. ”
“ Paphnuce poursuivait sa pensée:—Il est certain que les doctrines des païens ne sont que de vains mensonges. Mais Dieu, qui est la vérité, s'est révélé aux hommes par des miracles. Et il s'est fait chair et il a habité parmi nous.Nicias répondit:—Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est tout à fait un homme. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu serais ! Et la vision s’évanouit. C’est ainsi que Paphnuce était tenté sans trêve dans son corps et dans son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude de ce tombeau était plus peuplée qu’un carrefour de grande ville. Les démons y poussaient de grands éclats de rire, et des millions de larves, d’empuses, de lémures y accomplissaient le simulacre de tous les travaux de la vie. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Ce serait même certain, s’il y avait quelque certitude au monde. Paphnuce était surpris et contristé de l’incroyable ignorance de cet homme. — Si tu ne connais Jésus-Christ, lui dit-il, tes œuvres ne te serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie éternelle. Le vieillard répliqua : — Il est vain d’agir ou de s’abstenir ; il est indifférent de vivre ou de mourir. — Eh quoi ! demanda Paphnuce, tu ne désires pas vivre dans l’éternité ? Mais, dis-moi, n’habites-tu pas une cabane dans ce désert à la façon des anachorètes ? — Il paraît. — Ne vis-tu pas nu et dénué de tout ? ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Et, chose à peine croyable ! les assistants, agités à leur tour par un violent délire, imitaient les contorsions des épileptiques. Moines et pèlerins, hommes, femmes, se vautraient, se débattaient pêle-mêle, les membres tordus, la bouche écumeuse, avalant de la terre à poignée et prophétisant. Et Paphnuce, du haut de sa colonne, sentait un frisson lui secouer les membres et criait vers Dieu : — Je suis le bouc émissaire et je prends en moi toutes les impuretés de ce peuple, et c’est pourquoi, Seigneur, mon corps est rempli de mauvais esprits. ”
“ Et, pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le croirais pas : je le saurais. Or ce que l’on sait ne donne point la vie, et c’est la foi seule qui sauve. Il exposait au soleil et à la rosée les fibres détachées, et chaque matin il prenait soin de les retourner pour les empêcher de pourrir, et il se réjouissait de sentir renaître en lui la simplicité de l’enfance. Quand il eut tissé sa corde, il coupa des roseaux pour en faire des nattes et des corbeilles. La chambre sépulcrale ressemblait à l’atelier d’un vannier, et Paphnuce y passait aisément du travail à la prière. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Étant magicienne, je saurai faire entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l’animera de nouveau et qui ne me refusera pas ce que je t’aurai demandé en vain. Et songe, Paphnuce, à l’étrangeté de ta situation, quand ton âme bienheureuse verra du haut du ciel son propre corps se livrer au péché. Dieu, qui a promis de te rendre ce corps après le jugement dernier et la consommation des siècles, sera lui-même fort embarrassé ! Comment pourra-t-il installer dans la gloire céleste une forme humaine habitée par un diable et gardée par une sorcière ? ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Tout à coup, Paphnuce s’aperçut que sa joue reposait sur le sein d’une femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dégagée à demi, soulevait sa poitrine. Alors il étreignit désespérément cette fleur de chair tiède et parfumée et, consumé du désir de la damnation, il cria : — Reste, reste, mon ciel ! Mais elle était déjà debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons de la lune argentaient son sourire. — À quoi bon rester ? disait-elle. L’ombre d’une ombre suffit à un amoureux doué d’une si vive imagination. D’ailleurs, tu as péché. Que te faut-il de plus ? Adieu ! mon amant m’appelle. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée, qui lui dit : — Regarde et comprends : Tel est l’entêtement de ces infidèles, qu’ils demeurent dans l’enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu’il ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la vérité parmi les hommes, l’ignoreront toujours. Les démons qui s’acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la justice divine ? ”
“ Frère Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pécheur; mais j'ai éprouvé dans ma longue vie que le cénobite n'a pas de pire ennemi que la tristesse. J'entends par là cette mélancolie tenace qui enveloppe l'âme comme une brume et lui cache la lumière de Dieu. Rien n'est plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de répandre une âcre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitié si redoutable. Hélas! il excelle à nous désoler. ”
Charles Magnin, Revue des Deux Mondes
“ Paphnuce. — Cette femme, en qui brille une admirable beauté, se souille des impuretés les plus horribles. Les disciples. — Malheur déplorable ! Quel est son nom ? Paphnuce. — Thaïs. Les disciples. — Thaïs, la courtisane ? Paphnuce. — Elle-même. Les disciples. — Sa vie infâme est connue de tous. Paphnuce. — Il ne faut pas s’en étonner, car il ne lui suffit pas de courir à sa perte avec un petit nombre d’amans ; elle s’efforce de séduire par ses charmes et d’entraîner à leur ruine tous ceux qui l’approchent. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Elles rappellent la vie d’un mort et sont, malgré leurs vives couleurs, les ombres d’une ombre. La vie d’un mort ! Ô vanité !... — Il est mort, mais il a vécu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et tu n’auras pas vécu. À compter de ce jour, Paphnuce n’eut plus un moment de repos. La voix lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son œil aux longues paupières, le regardait fixement. À son tour elle parla : — Vois : je suis mystérieuse et belle. Aime-moi ; épuise dans mes bras l’amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre ? Tu ne peux m’échapper : je suis la beauté de la femme. ”
“ Son zèle s’en accrut et, ayant ramassé une grosse pierre, il la jeta à la face de l’idole. Alors, le visage mystérieux du Sphinx exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce eu fut ému. En vérité, l’expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre était empreinte aurait touché l’homme le plus insensible. C’est pourquoi Paphnuce dit au Sphinx : — O Bête, à l’exemple des Satyres et des Centaures que vit dans le désert notre père Antoine, confesse la divinité du Christ Jésus, et je te bénirai au nom du Père, du Fils et de l’Esprit. ”
Charles Magnin, Revue des Deux Mondes
“ Paphnuce. — Il est naturel que votre sainteté se réjouisse, comme moi, de cette conversion ; mais je ne suis cependant pas sans inquiétude. Je crains que cette femme délicate n’ait eu trop de peine à supporter une pénitence si longue et si rude. Antoine. — La vraie charité est toujours accompagnée d’une pieuse compassion. Paphnuce. — Je vous demande ces sentimens pour Thaïs. Daignez, vous et vos disciples, réunir vos prières aux miennes, jusqu’à ce qu’une voix du ciel nous fasse connaître si les larmes de notre pénitente ont attendri et amené à l’indulgence la miséricorde divine. ”
“ Le lendemain matin, ayant fait sa prière, il se rendit auprès du saint homme Palémon, qui menait à quelque distance la vie anachorétique. Il le trouva qui, paisible et riant, bêchait la terre selon sa coutume. Palémon était un vieillard ; il cultivait un petit jardin : les bêtes sauvages venaient lui lécher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas. — Dieu soit loué ! mon frère Paphnuce ! dit-il, appuyé sur sa bêche. — Dieu soit loué ! répondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frère ! ”
Éliphas Lévi,
Le sorcier de Meudon
“ Or, sus, mon frère, dit Paphnuce en raidissant le bras et en mettant le crucifix presque sur le visage de maître François, le temps est venu d'abjurer enfin vos impiétés et vos hérésies. Croyez-vous à la colère de Dieu? Croyez-vous aux supplices éternels de l'enfer? ”
“ Mais la voix, devinant sa pensée, lui dit : — Surtout, ne descends point par cette échelle. Ce serait agir comme un homme ordinaire et méconnaître les dons qui sont en toi. Mesure mieux ta puissance, angélique Paphnuce. Un aussi grand saint que tu es doit voler dans les airs. Saute ; les anges sont là pour te soutenir. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Comme il priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait à lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et l’emporta pendu à sa bouche comme les chattes ont accoutumé d’emporter leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. ”
de Voragine Jacobus, La légende dorée (1902)
“ « Tu feras tout cela dans ta cellule, ainsi que tu le mérites ! » Elle lui demanda ensuite comment elle devait prier. Et lui : « Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni de lever les mains au ciel, car tes mains et les lèvres sont pleines d’impureté. Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient, et à répéter toujours cette phrase : « Toi qui m’as créée, aie pitié de moi ! »Après que Thaïs fut ainsi restée enfermée pendant trois ans, Paphnuce eut pitié d’elle et vint trouver saint Antoine, pour lui demander si Dieu n’avait pas encore remis les péchés de la pénitente. ”
“ Là, il les broya sous une pierre et les réduisit en minces filamens, connue il l’avait vu faire aux cordiers, car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle qu’un diable lui avait volée. Les démons en éprouvèrent quelque contrariété : ils cessèrent leur vacarme, et la joueuse de théorbe elle-même, renonçant à la magie, resta tranquille sur la paroi peinte. Paphnuce, tout en écrasant les liges des bananiers, rassurait son courage et sa foi. — Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant à l’âme, elle a gardé l’espérance. ”
Anatole France,
Thaïs
(1890)
“ Parfois, il croyait entendre le souffle léger des baisers. Tout lui était trouble et maintenant, en l’absence de Dieu, il craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se tenait prosterné selon sa coutume, une voix inconnue lui dit : — Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si je te montrais ce que j’ai vu, tu mourrais d’épouvante. Il y a des hommes qui portent au milieu du front un œil unique. Il y a des hommes qui n’ont qu’une jambe et marchent en sautant. Il y a des hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mâles. ”
“ À la vue du moine, il se leva et s'avança les bras ouverts:—C'est toi, s'écria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon frère! Oh! je te reconnais, bien qu'à vrai dire tu te sois rendu plus semblable à une bête qu'à un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du temps où nous étudiions ensemble la grammaire, la rhétorique et la philosophie? On te trouvait déjà l'humeur sombre et sauvage, mais je t'aimais pour ta parfaite sincérité. Nous disions que tu voyais l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'était pas surprenant que tu fusses ombrageux. ”
“ Les vertus que les anachorètes brodent soigneusement sur le tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques : un souffle du siècle peut en ternir les agréables couleurs. C’est pourquoi Paphnuce évitait d’entrer dans les villes, craignant que son cœur ne s’amollît à la vue des hommes. Après six jours de marche, il parvint en un lieu nommé Silsilé. Le fleuve y coule dans une étroite vallée que borde une double chaîne de montagnes de granit. C’est là que les Égyptiens, au temps où ils adoraient les démons, taillaient leurs idoles. ”
