“ L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or à l'imitation du firmament. Puis, les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit:«—O Rabbetna!... Baalet!... Tanit!» ”
Salammbô
Définition et enjeux
Salammbô est un film historique franco-italien de 1960, réalisé par Sergio Grieco, adapté du roman de Gustave Flaubert. Ce drame dévoile les tensions entre amour et pouvoir, à travers la relation ambiguë entre Salammbô, prêtresse de Carthage, et Mathos, chef des mercenaires.
Les passages tirés du roman de Flaubert, tels que la description des rituels religieux ou les scènes de passion, mettent en lumière les conflits entre spiritualité et désir, thèmes récurrents dans l'œuvre. Le film, marqué par des scènes censurées en Italie, révèle une approche visuelle des enjeux historiques et moraux de l'époque carthaginoise.
Citations sur “Salammbô”
“ Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner; des nuages la soulevaient; en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata, et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine. ”
“ Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d’or. Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu’elle avait traversées tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses et nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin d’elle, à une distance infinie. L’orage s’en allait ; de rares gouttes d’eau, en claquant une à une, faisaient osciller le toit de la tente. Mâtho, tel qu’un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras qui dépassait le bord de la couche. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps à autre en tiraient un accord lugubre : car, plus faibles que des vieilles femmes, ils tremblaient à la fois d’émotion mystique et de la peur que leur faisaient les hommes. Les Barbares ne s’en souciaient ; ils écoutaient toujours la vierge chanter. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe fumeuse éclairait à peine, et même il crut que Salammbô dormait. Alors, il palpa délicatement la peau du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas ; il arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour ; le zaïmph avait disparu. La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des hennissements, des chocs d’armures s’élevaient dans l’air, et les fanfares des clairons sonnaient la charge. ”
“ Le soleil chauffait l’herbe jaunie ; la terre était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant, comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des aigles volaient ; l’esclave courait toujours ; Salammbô rêvait sous ses voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de salir ses beaux vêtements. À des distances régulières, des tours s’élevaient, bâties par les Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraient dedans pour se mettre à l’ombre, puis repartaient. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade ; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Bien qu’il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle allait crier. Il s’abattit à la renverse et ne bougea plus. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ La lune se leva ; alors la cithare et la flûte, toutes les deux à la fois, se mirent à jouer. Salammbô défit ses pendants d’oreilles, son collier, ses bracelets, sa longue simarre blanche ; elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et pendant quelques minutes elle les secoua sur ses épaules, doucement, pour se rafraîchir en les éparpillant. La musique au-dehors continuait ; c’étaient trois notes, toujours les mêmes, précipitées, furieuses ; les cordes grinçaient, la flûte ronflait ; Taanach marquait la cadence en frappant dans ses mains ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir ; et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement ; puis la musique se taisant, il retomba. Taanach revint près d’elle ; et quand elle eut disposé deux candélabres dont les lumières brûlaient dans les boules de cristal pleines d’eau, elle teignit de lausonia l’intérieur de ses mains, passa du vermillon sur ses joues, de l’antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses sourcils avec un mélange de gomme, de musc, d’ébène et de pattes de mouches écrasées. ”
“ Depuis six mois que Narr'Havas y logeait, il n'avait point encore aperçu Salammbô; et, assis sur les talons, la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait en écartant les narines, comme un léopard qui est accroupi dans les bambous.De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale et à courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un collier à lunes d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ « Moi, Tanit ! » se disait Salammbô. Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l’orage. — Oh ! approche ! reprit-il, approche ! ne crains rien ! Autrefois, je n’étais qu’un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux, que je portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m’inquiète de Carthage ! La foule de ses hommes s’agite comme perdue dans la poussière de tes sandales, et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. ”
“ Mathô monte l’escalier d’ébène par lequel est descendue Salammbô le jour de l’orgie des Mercenaires, pousse la porte noire à croix rouge, et à la clarté d’une lampe d’argent, faite comme une galère, il découvre au fond d’une suite de chambres somptueuses la jeune vierge endormie sous une gaze dans un hamac d’azur. Salammbô s’éveille, et, à la vue du sacrilège revêtu du Zaïmph, son indignation éclate en cris perçants. De toutes parts des esclaves accourent, et Mathô ne s’échappe que grâce à la terreur qu’inspire le voile de la déesse. Pour arrêter le voleur, il faudrait toucher le tissu sacré. ”
“ Il appartenait aux prêtres, maintenant ; les esclaves venaient d’écarter la foule, il y avait plus d’espace. Mâtho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbô. Dès le premier pas qu’il avait fait, elle s’était levée ; puis involontairement, à mesure qu’il se rapprochait, elle s’était avancée peu à peu jusqu’au bord de la terrasse ; et bientôt, toutes les choses extérieures s’effaçant, elle n’avait aperçu que Mâtho. Un silence s’était fait dans son âme, un de ces abîmes où le monde entier disparaît sous la pression d’une pensée unique, d’un souvenir, d’un regard. ”
“ Ayant ainsi le peuple à ses pieds, le firmament sur la tête, autour d’elle l’immensité de la mer, le golfe, les montagnes et les perspectives des provinces, Salammbô resplendissante se confondait avec Tanit et semblait le génie même de Carthage, son âme corporifiée. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Le ciel était tout bleu ; pas une voile n’apparaissait sur la mer. Narr’Havas ne parlait plus ; Salammbô, sans lui répondre, le regardait. Il avait une robe de lin, où des fleurs étaient peintes, avec des franges d’or par le bas ; deux flèches d’argent retenaient ses cheveux tressés au bord de ses oreilles ; et il s’appuyait de la main droite contre le bois d’une pique, orné par des cercles d’électrum et des touffes de poil. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Salammbô est presque une insulte pour le public actuel. Elle lui est une mesure de son amoindrissement ; elle lui rappelle qu’il y a autre chose que les cancans de coulisses ; elle l’offense dans son esprit et dans ses calembours. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Les améthystes et les topazes du plafond faisaient çà et là trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores suspendues ; elle se rafraîchissait la poitrine sous les larges éventails, ou bien elle s’amusait à brûler du cinnamome dans des perles creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir bouchant les ouvertures de la muraille ”
“ Elle jeta le zaïmph autour de sa taille, ramassa vivement ses voiles, son manteau, son écharpe. — J’y cours ! s’écria-t-elle. Et, s’échappant, Salammbô disparut. D’abord, elle marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne, car tous se portaient vers l’incendie ; et la clameur redoublait, de grandes flammes empourpraient le ciel par derrière ; une longue terrasse l’arrêta. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ le python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traînent jusqu’à terre. Salammbô l’entoura autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux ; puis le prenant à la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu’au bord de ses dents, et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. ”
“ Taanach, je voudrais m’y dissoudre comme une fleur dans du vin ! — C’est peut-être la fumée de tes parfums ? — Non ! dit Salammbô : l’esprit des dieux habite dans les bonnes odeurs. Alors l’esclave lui parla de son père. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mâtho était acharné ; chaque obstacle renforçait sa colère ; il en arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô, mentalement, à un rendez-vous ; puis il l’attendit. Elle ne vint pas ; cela lui parut une trahison nouvelle ; désormais, il l’exécra. S’il avait vu son cadavre, il se serait peut-être en allé. Il doubla les avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit des chausse-trapes dans la terre, et il commanda aux Libyens de lui apporter toute une forêt pour y mettre le feu et brûler Carthage, comme une tanière de renards. ”
“ Le mouvement de sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long ; ses yeux, tendus sur elle, la dévoraient ; et il répétait en haletant dans la poussière : — Ah ! sacrilège ! Maudite sois-tu ! maudite ! maudite ! Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d’Hamilcar. — C’est par ici, n’est-ce pas ? dit-elle. — Que t’importe ! Détourne-toi ! Va-t’en ! Écrase plutôt ta face contre la terre ! C’est un lieu saint que ta vue souillerait. ”
“ Quoiqu’il affecte un air impassible, un mot envenimé a fait plaie dans son cœur. À travers les sifflements de l’envie aux abois, le nom de Salammbô, le nom sacré de sa fille, a été prononcé avec des ricanements grossiers, des allusions obscènes. Un homme a été vu sortant le matin du palais d"Hamilcar, rayonnant et drapé du Zaïmph. La timide vierge choisit ses amants parmi les Mercenaires. De retour à son palais, il prend l’émotion de Salammbô, qui vient devant lui toute frissonnante encore d’horreur à l’idée du sacrilège commis, pour l’aveu tacite de la faute. ”
“ Quelquefois ils rencontraient de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de longues herbes ; et, en remontant sur l’autre bord, Salammbô, pour se rafraîchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d’un bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre d’un homme, étendu par terre. L’esclave aussitôt la rétablit sur les coussins. C’était un des serviteurs du temple, un homme que Schahabarim employait dans les missions périlleuses. ”
Emmanuel Ducros, Une cigale au Salon de 1881 (1881)
“ Lorsque le serpent la caresse, L'enveloppant dans ses anneaux, Salammbô sent monter l'ivresse. Son sein palpite et se redresse; Son coeur bat à temps inégaux, Lorsque le serpent la caresse. Il se glisse avec tant d'adresse ! La charme comme les oiseaux! Salammbô sent monter l'ivresse. ”
“ Cependant il ne parlait pas de la Rabbet. Salammbô s’imaginait que c’était par pudeur pour sa déesse vaincue, et l’appelant d’un nom commun qui désignait la lune, elle se répandait en bénédictions sur l’astre fertile et doux. À la fin, il s’écria : — Non ! non ! elle tire de l’autre toute sa fécondité ! Ne la vois-tu pas vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un homme dans un champ ? ”
Victor Giraud , Revue des Deux Mondes
“ La cité punique est une bête fauve allongée sur le monceau de ses rapines, au bord de la mer, sous le ciel lourd, avec des ongles sanglans et des yeux d’or pleins de mystère... Dans ce monde écrasant pour l’imagination et pénible à la pensée, Salammbô met un rayon de grâce et de douceur féminines, rayon étrange, lunaire, qui étonne les yeux autant qu’il les repose. ”
“ Les plus robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient en criant ; c’est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait deviné une Carthaginoise, aux petites boules de sandastrum qui battaient contre ses cothurnes ; et, dans le pressentiment d’un mystère considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu à sortir de la fosse ; puis, avec les coudes et les mains, il s’était traîné vingt pas plus loin, jusqu’à la tente de Mâtho. ”
“ Salammbô tressaillit, et elle baissa la tête. Mais Narr’Havas, poursuivant, compara ses désirs à des fleurs qui languissent après la pluie, à des voyageurs perdus qui attendent le jour. Il lui dit encore qu’elle était plus belle que la lune, meilleure que le vent du matin et que le visage de l’hôte. Il ferait venir pour elle, du pays des Noirs, des choses comme il n’y en avait pas à Carthage, et les appartements de leur maison seraient sablés avec de la poudre d’or. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ — Mais si j’allais chez elle ? Je n’ai plus peur de sa beauté. Que pourrait-elle faire contre moi ? Me voilà plus qu’un homme, maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer ! Un élan m’emporte ! Salammbô ! Salammbô ! Je suis ton maître ! ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Alors s’éleva un immense cri ; les cymbales et les crotales sonnèrent plus fort, les tambourins tonnaient et le grand dais de pourpre s’enfonça entre les deux pylônes. Il reparut au premier étage. Salammbô marchait dessous, lentement ; puis elle traversa la terrasse pour aller s’asseoir au fond, sur une espèce de trône taillé dans une carapace de tortue. On lui avança sous les pieds un escabeau d’ivoire à trois marches : au bord de la première, deux enfants nègres se tenaient à genoux, et quelquefois elle appuyait sur leur tête ses deux bras, chargés d’anneaux trop lourds. ”
“ La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur immense éclata, un long cri de triomphe et d’espoir. Ceux qui étaient en marche s’arrêtèrent ; les moribonds, s’appuyant sur le coude, se retournaient pour la bénir. Les Barbares savaient, maintenant, qu’elle avait repris le zaïmph ; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir ; et d’autres cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré les applaudissements des Carthaginois ”
“ Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l’échancrure de ses deux sommets, de l’autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite étoile, et, tout autour, un cercle pâle. Salammbô reprit : — Mais tu es terrible, maîtresse !... C’est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis. ”
