“ Mâtho se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l’impuissance de sa fureur ; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l’écraser. Mâtho promena sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l’étourdir ; il se sentait envahi par l’engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la longue chaîne que l’on tirait pour manœuvrer la bascule de la porte. ”
Mâtho
Définition et enjeux
Citations sur “Mâtho”
“ Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres ; les Barbares dormaient. Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des vases d’or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait par les villes son troupeau de courtisanes ; une pitié l’émut, et il dit : — Sois fort, mon maître ! Appelle ta volonté et n’implore plus les dieux ; ils ne se détournent pas aux cris des hommes ! Te voilà pleurant comme un lâche ! Tu n’es donc pas humilié qu’une femme te fasse tant souffrir ! — Suis-je un enfant ? dit Mâtho. ”
“ Spendius la retrouva. Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s’en allait dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s’étendait sur le sable, et jusqu’au soir y restait immobile. Il consulta l’un après l’autre tous les devins de l’armée, ceux qui observent la marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles, ceux qui soufflent sur la cendre des morts. Il avala du galbanum, du seseli et du venin de vipère qui glace le cœur ; des femmes nègres, en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui piquèrent la peau du front avec des stylets d’or ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mâtho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbô. Dès le premier pas qu’il avait fait, elle s’était levée ; puis, involontairement, à mesure qu’il se rapprochait, elle s’était avancée peu à peu jusqu’au bord de la terrasse ; et bientôt, toutes les choses extérieures s’effaçant, elle n’avait aperçu que Mâtho. Un silence s’était fait dans son âme, un de ces abîmes où le monde entier disparaît sous la pression d’une pensée unique, d’un souvenir, d’un regard. Cet homme qui marchait vers elle l’attirait. ”
“ La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires. Mâtho, à chaque pas, s'attendait à mourir.Une lueur vacillait au fond des ténèbres; ils s'en rapprochèrent. C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant parsemaient sa longue robe bleue; et des chaînes, qui s'enfonçaient sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint un cri. Il balbutiait:—«Ah! la voilà! la voilà!» Spendius prit la lampe, afin de s'éclairer. ”
“ Mâtho rôde comme un fou autour de Carthage. Fou est le mot juste. L'amour tel que le concevaient les anciens n'était-il pas une folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux? Polybe serait bien étonné, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mais celle-là, Spendius, celle-là !... L’esclave l’interrompit : — Si elle n’était pas la fille d’Hamilcar... — Non ! s’écria Mâtho. Elle n’a rien d’une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine resplendissaient ; on sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. ”
“ Ensuite ils passèrent la nuit à manger, et on brûla le reste des viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles. Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu’il était revenu portant le voile de la Déesse ; ceux mêmes qui n’étaient pas de la religion chananéenne sentirent à leur vague enthousiasme qu’un Génie survenait. Quant à chercher à s’emparer du zaïmph, aucun n’y songea ; la manière mystérieuse dont il l’avait acquis suffisait, dans l’esprit des Barbares, à en légitimer la possession. Ainsi pensaient les soldats de race africaine. ”
“ Mâtho cria un commandement : tous les boucliers se rabattirent sur les casques ; il sauta dessus, pour s’accrocher quelque part afin de rentrer dans Carthage ; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait sur les boucliers, pareils à des vagues de bronze, comme un dieu marin sur des flots. Cependant un homme en robe blanche se promenait au bord du rempart, impassible et indifférent à la mort qui l’entourait. Parfois il étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu’un. Mâtho vint à passer sous lui. Tout à coup ses prunelles flamboyèrent, sa face livide se crispa ”
“ Mâtho avait perdu ses épaulières, son casque, sa cuirasse ; il était complètement nu, plus livide que les morts, les cheveux tout droits, avec deux plaques d’écume au coin des lèvres, et son épée tournoyait si rapidement, qu’elle faisait une auréole autour de lui. Une pierre la brisa près de la garde ; le Samnite était tué et le flot des Carthaginois se resserrait, ils le touchaient. Alors il leva vers le ciel ses deux mains vides, puis il ferma les yeux, et ouvrant les bras, comme un homme du haut d’un promontoire qui se jette à la mer, il se lança dans les piques. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Cependant l’immobilité de Mâtho étonnait Spendius, il était encore plus pâle que tout à l’heure, et, les prunelles fixes, il suivait quelque chose à l’horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se courbant, finit par découvrir ce qu’il contemplait. Un point d’or tournait au loin dans la poussière sur la route d’Utique ; c’était le moyeu d’un char attelé de deux mulets ; un esclave courait à la tête du timon, en les tenant par la bride. ”
“ Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente de Mâtho, et, accroupis autour d’un bouclier, ils avançaient et reculaient attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour reproduire les manœuvres. Spendius démontrait les ressources d’Hamilcar ; il suppliait de ne point compromettre l’occasion et jurait par tous les dieux. Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose personnelle ; il s’indignait que les autres s’en mêlassent sans vouloir lui obéir. Autharite, à sa figure, devinait ses paroles, applaudissait. ”
Guy de Maupassant,
Oeuvres complètes de Gustave Flaubert…
(1885)
“ Màtho était rentré dans sa tente. La lampe fumeuse éclairait à peine, et il crut que Salammbô dormait; alors, il palpa délicatement la peau du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas ; il arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour; le zaïmph avait disparu. La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des hennissements, des chocs d'armures s'élevaient dans l'air, et les fanfares des clairons sonnaient la charge. ”
“ Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu quelquefois par le souffle rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs entraves, et la crépitation du phare où flambait un bûcher d'aloès.Mâtho, cependant, répétait:«—Où est-elle? je veux la voir! Conduis-moi!«—C'est une démence! disait Spendius.—Elle appellera, ses esclaves accourront, et, malgré ta force, tu mourras!»Ils atteignirent ainsi l'escalier des galères. Mâtho leva la tête, et il crut apercevoir, tout en haut, une vague clarté rayonnante et douce. Spendius voulut le retenir; il s'élança sur les marches. ”
“ La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s’étaient enfuis, vagabondaient à l’horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là, comme des phares à demi perdus dans la brume ; et l’on n’apercevait d’autre mouvement sur la plaine que l’ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et qui les charriait à la mer. Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit à la clarté des étoiles, de longs tas inégaux couchés par terre. C’étaient des files de Barbares. Il se baissa ; tous étaient morts. Il appela ; personne ne répondit. ”
“ Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite. La première chambre était très haute ; d’innombrables ouvertures perçaient sa voûte ; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout autour de la muraille, dans des corbeilles de roseau, s’amoncelaient des barbes et des chevelures, prémices des adolescences ; et, au milieu de l’appartement circulaire, le corps d’une femme sortait d’une gaine couverte de mamelles. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Ce contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu’au fond de lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu l’envelopper, l’absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents. En la prenant par les deux poignets, il l’attira doucement, et il s’assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait : — Comme tu es belle ! ”
“ Spendius, car Mathô n’ose y toucher, détache le voile aussi familièrement qu’il eût enlevé jadis le manteau d’une courtisane pour la montrer à l’acheteur et le jette sur les épaules du Libyen ; maître du Zaïmph, drapé dans le palladium de Carthage, Mathô se sent une puissance surhumaine, et il n’a plus qu’une idée, se présenter à la fille d’Hamilcar, enveloppé pour ainsi dire de la divinité qu’elle adore avec tremblements, du mystère que sa rêverie ose à peine sonder. ”
“ Le souvenir de Mâtho la saisit; elle ne résista pas au désir de savoir ce qu'il devenait.Narr'Havas répondit que les Carthaginois s'avançaient vers Tunis, afin de le prendre. A mesure qu'il exposait leurs chances de réussite et la faiblesse de Mâtho, elle paraissait se réjouir dans un espoir extraordinaire. Ses lèvres tremblaient, sa poitrine haletait. Quand il promit enfin de le tuer lui-même, elle s'écria: «—Oui! tue-le! Il le faut!» ”
Guy de Maupassant,
Oeuvres complètes de Gustave Flaubert…
(1885)
“ Màtho posa la main dessus ; puis il entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il écartait les bras pour le mieux contempler. « — Partons ! » dit Spendius. Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles. Tout à coup il s'écria : « — Mais si j'allais chez elle ? Je. n'ai plus peur de sa beauté ! Que pourrait-elle faire contre moi ! Me voilà plus qu'un homme, maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer! Un élan m'emporte ? Salammbô ! Salammbô ! je suis ton maître ! » ”
“ Elle se rapprocha ; elle saisit le fer par le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entrouvrit les yeux, en avançant la bouche sur ses mains, et le poignard tomba. Des cris s’élevèrent ; une lueur effrayante fulgurait derrière la toile. Mâtho la souleva ; ils aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient le camp des Libyens. Leurs cabanes de roseaux brûlaient, et les tiges, en se tordant, éclataient dans la fumée et s’envolaient comme des flèches ; sur l’horizon tout rouge, des ombres noires couraient éperdues. On entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Des chiens erraient, avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le grand soleil chauffait les têtes nues. Une odeur nauséabonde s’exhalait des cadavres mal enfouis ; quelques-uns même sortaient de terre jusqu’au ventre. Spendius les appelait à lui pour témoigner des choses qu’il disait ; puis il levait ses poings du côté d’Hamilcar. Mâtho l’observait d’ailleurs et, afin de couvrir sa lâcheté, il étalait une colère où peu à peu il se trouvait pris lui-même. En se dévouant aux dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois. Le supplice des captifs était un jeu d’enfants. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata, et les deux bouts, en s’envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l’enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine. — Moloch, tu me brûles ! Et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil. ”
“ Mâtho baissa la tête; il continua:«—Nous succomberions; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons ni fuite à espérer, ni secours, ni pardon! Quel châtiment des Dieux peux-tu craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains? Aimes-tu mieux périr le soir d'une défaite, misérablement, à l'abri d'un buisson, ou parmi l'outrage de la populace, dans la flamme des bûchers? Maître, un jour, tu entreras à Carthage, entre les collèges des pontifes, qui baiseront tes sandales; et si le voile de Tanit te pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi! viens le prendre.» ”
“ À un geste de Mâtho, tous s’avancèrent. Il écarta les bras ; Spendius, avec un nœud coulant, l’étreignit aux poignets ; un autre le renversa, et il disparut dans le désordre de la foule qui s’écroulait sur les sacs. Ils saccagèrent sa tente. On n’y trouva que les choses indispensables à la vie ; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup de Carthaginois avaient voulu l’accompagner ; c’étaient des hommes considérables et tous du parti de la guerre. ”
“ Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse. Il tendait l’oreille à chaque pas, et par l’intervalle des roseaux dorés, plongeait ses regards dans les appartements silencieux. Enfin il s’arrêta d’un air désespéré. — Écoute ! lui dit l’esclave. Oh ! ne me méprise pas pour ma faiblesse ! J’ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre les murs. Viens ! il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d’or sous chaque dalle ; une voie souterraine conduit à leurs tombeaux. — Eh ! qu’importe ! dit Mâtho. Spendius se tut. ”
“ Cependant, les machines ne démolissaient point le rempart. Il était formé par deux murailles et tout rempli de terre ; elles abattaient leurs parties supérieures. Mais les assiégés, chaque fois, les relevaient. Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi hautes que les tours de pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des pieux, des galets et des chariots avec leurs roues afin de l’emplir plus vite ; avant qu’il fût comblé, l’immense foule des Barbares ondula sur la plaine d’un seul mouvement, et vint battre le pied des murs, comme une mer débordée. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Mâtho finit par s’émouvoir de ces prévenances, et peu à peu il desserra les lèvres. Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l’avait conduit en pèlerinage au temple d’Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forêts des Garamantes. Ensuite, il s’était engagé au service de Carthage. On l’avait nommé tétrarque à la prise de Drépanum. La République lui devait quatre chevaux, vingt-trois médines de froment et la solde d’un hiver. Il craignait les Dieux et souhaitait mourir dans sa patrie. ”
Gustave Flaubert,
Salammbô
(1862)
“ Va-t’en, si tu as peur ! s’écria Mâtho ; tu nous avais promis de la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux ! où sont-ils ? Narr’Havas lui rappela qu’il avait exterminé les dernières cohortes d’Hannon ; quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il armait les fantassins, les chevaux étaient en marche ; et le Numide, en caressant la plume d’autruche qui lui retombait sur l’épaule, roulait ses yeux comme une femme et souriait d’une manière irritante. Mâtho, devant lui, ne trouvait rien à répondre. ”
