“ La jeune fille alluma sa lampe, fit une sommaire toilette. Elle dénoua ses cheveux, les démêla, réédifia sa coiffure avec un souci inaccoutumé de coquetterie, choisit son corsage le plus gracieux, sa jupe la plus seyante et s’en fut. Elle descendit sans bruit les raides étages de l’escalier de service, passa furtive devant la loge des concierges, s’éloigna d’un pas rapide. M. Jojo l’attendait à l’entrée du métro de la Nation. Il la vit qui venait et fit quelques pas au-devant d’elle. Il étudiait ses attitudes afin de mettre en valeur sa souplesse, sa force, la sobriété de sa mise. ”
Marc Olanet
Élements biographiques
Marc Olanet a publié des œuvres comme Beau Môme. Ses écrits évoquent Jojo, Mémaine ou Beau-Môme.
Citations de Marc Olanet
“ Accoudé au marbre de la table, M. Jojo la regardait d’un œil vague, cependant, elle ne tenait que peu de place dans ses pensées. Pour l’instant, il ne songeait qu’à soi, à l’humilité, à la précarité de sa vie, aux fâcheuses aventures qui l’avaient récemment troublée, à l’insécurité des lendemains impécunieux... En son cœur grondaient de féroces jalousies, d’ardentes convoitises... Comme beaucoup de femmes, Lucette avait l’habitude de porter à la main, à défaut de poches où les mettre, ses clés et son porte-monnaie. ”
“ Il songea qu’il allait passer un après-midi triste et vide et parce que la disparition de la grosse Georgette avait contrarié ses projets, il se dit que vraiment la vie n’est qu’un tissu de contretemps et d’ennuis. Tout en se livrant à ses réflexions désenchantées, il s’était engagé dans l’avenue Ledru-Rollin ; il parvint de la sorte au pont d’Austerlitz, le franchit, traversa la place Valhubert, entra dans le jardin des Plantes. Par les allées encore humides de la pluie de la veille, où jouaient de turbulents marmots, M. Jojo erra mélancoliquement. ”
“ Elle a la trouille, glapit Mélie, purge-là, Mémaine, c’te salop’rie. Deux gifles claquèrent. Avec un cri de douleur et de rage, Nini bondit les ongles en avant. Mais son élan fut vain, la forte blanchisseuse la saisit, la terrassa en un instant. Autour des combattantes se formait déjà un cercle de passants attardés, des filles, des voyous excités par le brutal spectacle. Nini s’était relevée sur les genoux, son adversaire l’y maintint courbée. D’un geste brusque, elle lui retroussa sa jupe jusqu’aux reins, arracha son pantalon, rejeta la chemise. ”
“ Le public qui se presse « aux puces » de Montreuil est plutôt de fâcheuse mine. C’est en général un assez sale populo. On y remarque fréquemment de ces gueules qui semblent destinées à illustrer en première page des journaux d’atroces récits de viol de fillettes, ou d’assassinats de vieilles femmes... M. Jojo, Charlot et leurs amies traversèrent lentement cette tourbe, gagnèrent Montreuil, Saint-Mandé et le bois de Vincennes, où, par les clairs dimanches d’été, afflue, tumultueuse et joyeuse, la multitude parisienne avec ses mioches turbulents, ses paniers de victuailles et ses litres de vin. ”
“ Charlot accourait ; un furieux coup de savate au creux de l’estomac l’arrêta net, un croc en jambes l’étendit. Sa tête porta rudement sur le pavé où il demeura un moment tout étourdi. Et le meurtrier s’enfuit avec une fantastique agilité, vers la rue de Bagnolet où il disparut. Mémaine et l’autre jeune femme restaient là, pénétrées d’une horreur sans nom. Des passants épouvantés s’approchérent, deux vieillards et une tremblante fillette. M. Jojo râlait, quelques instants ses ongles griffèrent le trottoir et sans un mot, il glissa, sombra dans le définitif néant... ”
“ Un moment, elle crut distinguer la maigre stature du marsouin, puis sur le trottoir d’en face, rôda la fine silhouette de M. Jojo. Son aspect insolite inquiéta l’ouvrière. La tension du cou, la saillie de la mâchoire, l’ombre de la casquette enfoncée sur les yeux donnaient à son profil une expression inaccoutumée de canaille bestialité et Mémaine éprouva une étrange angoisse à voir glisser le long des murs son pas nonchalant et flexible, le léger dandinement de ses épaules. De le sentir capable de gestes extrêmes, elle redouta les conséquences possibles de ses confidences imprudentes. ”
“ Il retira de sa poche un paquet de cigarettes, en choisit une, la prit du bout des lévres, chercha de la monnaie, la compta sur le marbre. Il procédait par gestes mesurés, aimant la distinction et le flegme. Il boutonna son veston, se leva. Ils sortirent ; il s’arrêta sur le trottoir pour allumer sa cigarette. La jeune servante l’attendit, levant vers lui un regard amoureux et timide. Le fox Rip, avide d’espace, dessinait au léger galop de ses pattes agiles de curieuses éclipses et d’audacieuses arabesques sur la chaussée qu’arrosait pour l’heure un placide fonctionnaire. ”
“ Il s’assit, colla son front à la vitre, regarda au dehors fuir les hautes maisons sombres dont s’allumaient les fenêtres, les flamboyants vitrages des boutiques et des bars, les noires silhouettes des passants, les arbres et les réverbères. Ce fut la place Gambetta, puis Ménilmontant, Belleville. Dans le soir, les rues revêtaient un aspect paisible, provincial. Le parc des Buttes-Chaumont entassa les masses d’ombre de ses feuillages. Les pensées de M. Jojo étaient sombres et confuses. ”
“ Néanmoins, comme on n’imagine guère d’existence sans un minimum de satisfactions sentimentales et qu’elle conservait le goût des plaisirs choisis, elle s’offrait de temps en temps, non point des caprices ruineux, mais quelque béguin parmi les jeunes hommes de son milieu. C’est à ce titre que M. Jojo la venait voir fréquemment, parce qu’elle était d’un commerce agréable et qu’elle le favorisait de menus subsides avec la largesse d’une pour qui vingt francs ne représentent qu’un quart d’heure de soumission indifférente et résignée. ”
“ Mémaine s’était éveillée la première, accoutumée à un lever matinal ; auprès d’elle M. Jojo dormait encore, paisible, innocent. Le réveil sur la table de nuit marquait sept heures moins le quart. La jeune femme songea qu’il était temps de tirer du sommeil son amant, ce à quoi elle employa non brusquement, mais au moyen de légères caresses et de papouilles agréables. Il ouvrit les yeux, s’étira, grogna dans un bâillement : — Y a pas moyen d’ dormir ici, quoi ! ”
“ Par la rue des Boulets M. Jojo coupa le boulevard Voltaire, prit la rue de Montreuil. La même animation matinale y régnait. Le tablier blanc des crémières frôlait le sarrau bleu des porteuses de pain. Les pipelettes au seuil des immeubles recevaient le facteur avec importance. Les boutiques de brocanteurs vomissaient sur le trottoir un amas d’outils mangés de rouille, d’ustensiles ébréchés, de ribouis éculés, d’effets élimés par un long usage. Un bourdonnement de laborieuse ruche emplissait le faubourg Antoine, pays des ébénistes. La vie y était intense, agitée. ”
“ Pendant quelques instants, seul le gouverna l’instinct de la bête qu’affole une absurde épouvante et qui se rue aveuglément, droit devant elle. Il s’arrêta bientôt, honteux de s’avouer à ce point agité, pusillanime ; tâcha de reprendre son calme, d’être maître de soi. Il s’aperçut qu’il avait encore à la main son couteau ouvert et souillé de sang. Se souvenant qu’un journal se trouvait dans la poche intérieure de son veston, il le prit, le déchira, essuya son arme qu’il ferma et remit dans sa poche. ”
“ J’ vas pas me faire de mauvais sang pour ça ; ça arrive à tout l’ monde de perdre des clés !... Elle avait défait ses chaussures et se déshabillait devant son ami sans aucune honte, comme une épouse devant son époux après des années de vie commune. Le contact de l’homme ne l’effrayait plus, ni la douleur des premières étreintes. Elle sentait circuler en ses veines un sang plus jeune et chaud et naître de voluptueux désirs en sa chair frémissante, dans l’éveil ardent de ses sens. Elle souffla la lampe, vint s’allonger auprès de M. Jojo déjà couché. ”
“ De la volupté flottait avec des relents d’alcool, de sueur, de parfums à bon marché. Un moment, M. Jojo contempla cette scène, dont il goûtait confusément la vulgaire et puissante poésie. Des poules lui adressaient des bonjours engageants, des marlous réputés venus de la Popinque et de Reuilly le reçurent avec des poignées de mains amies. — Sans blague, dit Charlot, tu connais tout l’monde ici ?... — Tout l’monde, non, quéq’ copains, et quéq’ ménesses... Tiens, c’ grand-là, c’est Bébert ; à la Folie-Mérincourt, il en craint pas un, c’est l’ maître. ”
“ Elle traversait la place de la Nation. Ayant porté les yeux dans la direction du faubourg Antoine, elle se prit à songer qu’un jeune homme inconnu, la veille, l’avait suivie jusqu’à sa porte ; naïve, elle se plut à le parer de toutes les séductions. Le fox Rip trottinant autour de ses jupes, elle parvint au marché, s’y engagea dans un grouillement de cohue... Les boutiques en plein vent, assiégées de ménagères, exposaient des monceaux de denrées. Sur les planches humides du vendeur de marée, la dorade écarlate à l’œil rond gisait entre la plate limande, la raie, le maquereau au dos bleu. ”
“ Le chien Rip provoqua le chat de la boutique, mais ce chat âgé, grognon, inaccessible à la crainte se dressa, hérissé, énorme, les yeux étincelants. Par prudence on sépara ces belliqueuses bêtes... Après un moment de causerie, Lucette reprit son chemin vers le marché du cours de Vincennes. C’était une fille de dix-sept ans, forte, assez jolie, d’esprit simple et de conduite sage, non qu’il y eût en elle l’austère vertu d’une carmélite, mais parce que le hasard ne lui avait point encore offert l’occasion de pécher. ”
“ Il alluma une cigarette, sortit du bistrot, descendit d’un pas égal les rues de Bagnolet et de Charonne. À deux pas de la rue Godefroy-Cavaignac, en son bar plein de lumière et de bruit, le bistro Robert dispensait les cafés et les petits marcs à sa clientèle de types en casquette et de gonzesses. Accoudé au marbre d’une table, M. Charlot lisait l’Humanité en buvant lentement son café. À l’entrée de Beau-Môme, il s’arracha aux intellectuelles jouissances que lui procuraient les véhémentes proses bolchevistes pour l’accueillir. ”
“ Il se pencha vers Lucette, lui encercla du bras la taille, l’attira vers lui... Elle se défendait mollement. — Chut... souffla-t-il avec un accent passionné, personne ne voit, embrasse... j’t’adore... Il la tint quelques instants pressée contre lui, soupirant sous son baiser, palpitante comme un ramier captif. Elle cacha dans ses mains son visage confus. Il sourit avec ambiguïté, jeta négligemment sa cigarette à demi-consumée, la regarda s’éteindre dans la sciure du parquet en une dernière menue spirale de fumée. ”
“ Dans le guinche se pressaient maintenant de nombreux couples. La chaleur se faisait lourde, les odeurs âcres, les désirs d’amour surexcités propageaient une fièvre, dont palpitait la gorge des filles, tandis qu’une molle langueur noyait leurs yeux... En longue blouse noire, une môme passait, M. Jojo l’invita d’un sourire, l’enlaça d’un bras désinvolte, l’entraîna au cœur du bal. ”
“ Transporté de douleur et de rage, Beau-Môme bondit, à dessein d’assommer d’un coup de tête l’adversaire. Souple, le marsouin se déroba, ne reçut qu’un choc négligeable à l’épaule, riposta d’un coup oblique et rude à l’estomac et d’un traître coup de soulier dont M. Jojo eut les jambes excoriées. Un moment, pareils à d’antiques athlètes, ils se combattirent âprement, sans résultat. M. Jojo portait des coups heureux, mais il en « encaissait » tout autant. En vain s’efforçait-il de joindre d’assez près son ennemi pour se débarrasser de lui par quelque coup habile et déloyal. ”
“ Là, Beau-Môme avait sa demeure, au dernier étage de l’Hôtel du Progrès, un garni assez humble. Un bec de gaz parcimonieux éclairait le couloir, à droite une porte vitrée s’ouvrait sur une salle de marchand de vin. M. Jojo prit sa clé au tableau, ils montèrent. L’escalier était raide, plein d’obscurité. Un enduit de crasse isolait la rampe, on frôlait des murs gluants. Au quatrième étage Beau-Môme ouvrit sa porte, fit craquer une allumette. Sybarite, épris de confort, il possédait une lampe à pétrole achetée d’occase au marché de la place d’Aligre ; une maigre clarté régna. ”
“ On l’appelait Mémaine ; elle était réputée du faubourg Antoine à Ménilmontant et de la rue d’Avron à la rue Basfroi, dans les lavoirs, dans les guinches et dans les bars. De lourds cheveux, des yeux larges, hardis, une menue bouche rouge, sensuelle et cruelle, une gorge dure, une taille flexible et libre de corset, une croupe ample. Elle aimait les hommes forts, les rixes, la danse et les chansons réalistes, l’aramon, les alcolos, les caresses. Elle respirait la luxure. Elle avait rencontré Beau-Môme un samedi soir dans un bal-musette, Un caprice les avait unis ”
“ Ainsi nombre de gens, dans les mérites d’autrui, se taillent habilement un petit mérite... Il pouvait être deux heures et demie, trois heures. Un soleil ardent torréfiait les maigres herbages au talus des fortifs, rehaussait de lumière le paysage sordide de la zone, les jardinets, les masures, les tas de détritus et de ferraille, les gravats, et les plâtras... Sur un étroit boulevard vaguement parallèle aux fortifications, se tient le marché aux puces de Montreuil. ”
“ Devant son adversaire allongé sur le trottoir et qui perdait abondamment son sang, M. Jojo demeurait immobile et stupide. L’ivresse homicide qui avait armé son bras s’était dissipée d’un coup, et de discerner la gravité de son acte, il éprouvait de la consternation. Il passa la main sur son front d’un geste accablé. ”
“ Une pluie fine s’était mise à tomber ; les passants attardés se hâtaient sous des parapluies ruisselants ; une grise tristesse enveloppait les choses. Beau-Môme avait relevé le col de son veston et marchait en courbant le dos sous l’averse. Il n’avait pas dîné et n’en ressentait pas le besoin, mais il avait très soif. Il entra dans un bar, se fit servir un demi, le vida d’un trait, reprit sa route. Les rues de Rivoli et Saint-Antoine lui parurent d’une interminable longueur ; enfin, il foula le pavé gras de la place de la Bastille. ”
“ Beau-Môme sourit malgré son déplaisir et l’idée lui vint de convier les deux filles à prendre quelque apéritif. En son esprit s’ébauchaient de vagues projets de conquêtes ; il savait que les femmes prennent souvent un singulier plaisir à chiper l’amant des copines, mais il connaissait aussi la jalousie de Mémaine et que les mômes sont enclines à jaser et il s’abstint. Ayant accompagné quelques instants les deux blanchisseuses, il leur dit bonsoir. Chez un marchand de vin de la rue de Bagnolet, il prit solitaire et morose quelque nourriture sans recherche, arrosée d’un médiocre beaujolais. ”
“ Les êtres et les choses changent si peu... Dûment rincée, elle essuya, frictionna ses chairs dures, revêtit du linge frais, passa une jupe, un corsage clair, se coiffa, se mit de la poudre et du rouge. M. Jojo, finement rasé, cosmétiqué, essayait une casquette neuve. Il arborait une chemise de zéphir rayée de mauve ; sa main toujours soignée, s’ornait d’une chevalière volumineuse au plat de laquelle s’entrelaçaient de riches initiales. — T’es prêt ? demanda Mémaine, on s’en va... ”
“ Autour de lui s’élevaient d’opulentes maisons aux vastes balcons, aux larges baies qu’illuminaient des lustres électriques. De luxueuses autos filaient silencieusement sur le pavé de bois. Loin du besogneux quartier où il avait vécu, M. Jojo se sentit faible et seul au milieu d’un monde hostile, inaccessible, écrasant. ”
“ Ayant retrouvé des copains dans un bar de la rue Aubry-le-Boucher, il passa en la compagnie de ces jeunes gens sympathiques et sans préjugés quelques heures paisibles, fit un poker, discuta de sport et de femmes, offrit et accepta des cigarettes et des apéritifs. Le soir vint, l’on but une dernière tournée et l’on se sépara. Dans les rues, d’agiles camelots hurlaient les journaux du soir. M. Jojo acheta la Presse, en lut avidement les faits divers. ”
“ Dans le cours de la nuit, il la reprit plusieurs fois ; elle se prêta à ses désirs, docile et douloureuse. Comme la pâle clarté du matin entrait par la lucarne dans la mansarde, M. Jojo se glissa hors du lit, s’habilla en silence. Lucette dormait, écrasée de lassitude, les reins meurtris. Prêt à partir, Beau-Môme entr’ouvrit la porte, prêta l’oreille. Tout était encore calme ; il se coula dans le couloir. ”
“ Hagard, M. Jojo revit son adversaire d’un soir tragique... D’instinct, il se jeta en arrière, mais pas assez vite. Le bras levé de l’homme instantanément s’abattit, dans l’éclair d’une lame qui frappa Beau-Môme sous la clavicule gauche, s’enfonça dans sa poitrine. Un second coup l’atteignit au cou, trancha la carotide d’où le sang gigla, ruissela, et il s’écroula lourdement. Le marsouin jeta son couteau, promena autour de lui un regard de bête traquée. ”
