“ Et l’adorable sourire de la mélodie : Je suis heureuse, mais je suis triste, est à la fois d’une profondeur et d’une délicatesse qu’on n’a jamais trouvées ensemble ni jamais égalées. Presque partout, la simplicité des moyens le dispute au raffinement. Il n’est musique près de celle-là qui ne semble ou un peu vide ou trop grossière. Le charme de l’expression sonore, la beauté d’un orchestre où le génie des timbres fait régner une incomparable unité, la perfection de la phrase vocale, tout concourt à masquer la puissance. L’œuvre paraît simple et facile, à force d’art. ”
Résumé
“Debussy”, est une œuvre de André Suarès. Des thèmes tels que Debussy, la musique ou le musicien y sont abordés.
Citations de Debussy (André Suarès)
“ La réserve de Claude Achille est le génie contraire : parfois, elle n’est pas moins puissante que l’entassement, et elle ne donne pas un moindre sentiment de la profondeur ; mais elle les dissimule : peut-être, cette passion concise, ce dédain de tout effort, sont-ils, dans l’ordre pur de l’art, au delà même du pathétique. La plus belle victoire de l’artiste est celle qu’il s’assure sans avoir l’air d’y toucher : au lieu d’une complaisance ou d’une concession facile au goût moins relevé des autres hommes, elle est le sacrifice exquis de l’artiste à sa propre et plus parfaite beauté. ”
“ L’immense foule des hommes n’entend à peu près rien : ils sifflent un refrain et ils sont persuadés qu’ils chantent : plus l’harmonie est riche, plus elle leur semble confuse. Rien ne sépare plus les hommes entre eux que leurs ressources sensibles ; mais l’amour-propre leur défend d’en convenir. Cet abîme fait le fond des querelles en art et même en poésie. Écoutez-moi ce triple sourd, qui tranche du bien et du mal en musique, au nom de Rome, du pape et de Minerve. Les uns sont sensibles à ce qui laisse la foule des autres sans la moindre sensation ”
“ Tout ce qui a, depuis lors, quelque valeur en poésie, tient de Rimbaud. Même si quelques gamins font les fous, et si quelques poètes cherchent leur rythme dans le délire, les Illuminations sont leur soleil et ils en tirent leur lumière. Il suffit à Rimbaud de se comprendre : son moi est la trame de ses pensées : son sentiment propre fait le continu de ses impressions les moins cohérentes. On recueille ses idées, ses éclairs, ses ellipses ; on en cherche l’enchaînement : lui, il bondit et il passe : il suit sa vision intérieure, les traces et le murmure de son action. ”
“ Le dieu de l’art n’est pas celui qui fait beaucoup avec beaucoup, mais celui qui fait tout avec à peu près rien. J’ignore une puissance sans profondeur, ou je n’en puis faire cas ; mais où je trouve la profondeur du sentiment, le long et doux abîme de la rêverie pour la pensée, je trouve aussi toute la puissance. Dieu sait si, à vingt ans, j’ai été fanatique des Derniers Quatuors et des Dernières Sonates. Dieu sait, aujourd’hui même, si je vois rien dans la musique moderne qui s’égale à Parsifal et à Tristan. ”
“ À qui l’observait mieux, le regard de Claude Achille disait surtout l’homme qui sort de l’ordinaire, encore plus que le musicien. Ces beaux yeux caressants et moqueurs, tristes et chargés de langueur, chauds et pensifs, n’était-ce pas ces yeux de femme accomplie et souveraine, qu’ont parfois les artistes comme s’ils avaient été femmes avant d’être ce qu’ils sont, dans une autre vie ? Le regard, d’ailleurs, pouvait prendre une pesanteur étrange, une extrême attention, regard de poète à la française, qui analyse jusque dans la rêverie et qui ne cesse pas de comprendre. ”
“ Triomphe d’amour, si je ne m’abuse, douceur qui les rend toutes grossières. Et le même Debussy connaît le mystère de la vie : il en a une idée qui jamais ne le quitte ; il y porte une gravité sereine, qui n’est pas dupe, une tristesse infinie. Laissons dire les nigauds qui se vantent d’avoir inventé la joie. En art, la joie est tout bonnement un haut état d’amour, que la pensée domine, voire dans l’excessive douleur. La beauté pacifie tout. La contemplation d’amour est la plus pure allégresse, et la seule. Pour l’ordinaire, être gai, c’est probablement manquer d’âme, et d’imagination surtout. ”
“ Et tous ces petits jeunes gens, avec leurs danses, leurs bonds, leurs sauts et leurs bruits de nègres nous font lever les épaules, qui s’imaginent que les amants sont des terriers qui trottent dans un bar, et le dernier mot de l’homme un petit chien jappant qui fait le beau. La grandeur de Pelléas se cache sous l’exacte mesure, et la sobriété voile la puissance. On n’a jamais moins cherché l’effet. Jamais on ne mit tant de réserve à être plus tragique. Une telle discrétion donne à la tragédie un charme de pudeur irrésistible. Toute musique paraît emphatique près de celle-là. ”
“ Le calcul de l’art se laisse oublier. Cette musique paraît soudain une révélation de la nature, aussi enchantée qu’une fontaine fleurie dans les bois ou une roseraie. Il n’est pas absurde, au contraire, de concevoir une symphonie de Beethoven douée d’une harmonie moins monotone, d’une palette plus colorée et d’un orchestre plus sensible. Debussy écoute la nature d’une oreille confidente. De tout ce qu’elle offre à ses yeux, à son tact, à son imagination, il fait de l’harmonie ; il prête une conscience musicale à ce qui n’a point de conscience. ”
“ Et comme la poésie ne prétend pas moins faire avec les moyens qui lui sont propres, telle est la guerre du grand poète et du grand musicien au théâtre : un grand poème se suffit, la musique le gâte. Pour le grand musicien, le seul poème qui lui convienne est celui où la musique peut mettre la grande poésie, qui n’y est point. Quand les pauvres amants osent enfin s’avouer leur amour, au seuil de la mort, répondant à l’ivresse de Pelléas, le murmure de Mélisande, presque imperceptible, presque morne, sur une seule note, forme un aveu sublime. ”
“ Par sa finesse et sa perfection, un tel artiste devait tromper sur sa force, et sur la richesse de son esprit par les dons voluptueux de sa nature. Outre qu’on n’a rien compris d’abord à son chant, toute musique nouvelle étant le scandale de la sensibilité et presque une offense aux communes oreilles, les sots, qui sont toujours moralistes pour être sots sans risques, ont flairé beaucoup de vice dans cet homme comme dans son œuvre. Nous en sommes toujours là que la volupté passe pour un crime, et pour un péché le don d’être plus sensible que les autres, qui est le don même de goûter la vie. ”
“ Ni ses modulations, ni son goût chromatique, rien n’est plus offensif en Debussy : le style pacifie tout. Rien ne sent la manière ou la manie, comme dans César Franck. Avec tous ses mérites, ce saint homme n’est pas un héros de la musique : la vertu est la vertu, mais elle n’a pas le pouvoir de surfaire l’œuvre de l’artiste. César Franck est maniaque du chromatisme. Son ingénuité ne l’empêche pas d’étaler un sérieux continu et presque ridicule ; et sa conviction est toujours grandiloquente : trop d’onction, trop de voix céleste. Cet orchestre est un harmonium. ”
“ Le génie de Claude Debussy n’échoue pas à recréer le poème : il le transpose dans un autre monde. Une tristesse brûlante, une mélancolie sans pareille, où celle de Bach s’apparente seule ; la profondeur d’une émotion toujours accolée, dans la volupté, à la douleur et au néant, toute cette nature d’homme si musicale, parce qu’elle est d’une âme passionnée entre toutes, se fait jour et chante dans ces ballades. Je laisse de côté la dernière qui, à l’orchestre, est sans doute le plus beau jeu, le plus vif scherzo de la musique moderne, on ne sait quoi qui rappelle la reine Mab. ”
“ Il saisit le soleil et le rythme des rayons. Toutes les eaux lui parlent, et la pluie même, qui rafraîchit les pleurs du matin, au sortir de l’insomnie et de la noire chambre, où le malade a compté dans l’angoisse les heures lentes de la nuit. Tout objet lui est sentiment et sa musique est une peinture de l’émotion par l’émotion : la subtile magie des accords en est l’instrument ; et la nuance, le moyen dont il possède tous les secrets en tout-puissant alchimiste. La nuance est la fée de Debussy. La nuance est la variation dans la profondeur et dans le sentiment. ”
“ À Rameau enfin l’honneur du mot le plus fameux qui ait été pensé sur la musique : C’est l’harmonie qui nous guide. Ce Français ne doit pas sa découverte au hasard, mais à l’intelligence de son art. Par malheur, elle ne saurait suffire. L’Orphée de Gluck n’est pas seulement la plus belle réussite du chevalier : il est le chef-d’œuvre du drame musical entre Mozart et Monteverde. Toutes les tragédies de Rameau et tous ses drames ensemble n’ont pas cette force musicale. Rameau n’a pas la sensibilité du génie ; mais il pense pour le temps à venir. Il sait ce qu’il faut faire et il ne le fait pas. ”
“ Comme elle fait honte à l’amant de soi-même, la maladie accable le poète et le dépouille de son privilège : quelle que soit l’œuvre, et si pessimiste qu’elle paraisse, l’œuvre d’art véritable est toujours une œuvre de la puissance : dans l’excès même du désespoir, elle est ainsi un fruit de la santé et de la joie, une offrande de la vie à la vie et presque un hymne. Il est juste, il est doux d’honorer le poète en effaçant les rides et les ténèbres de son front. Je vois donc Debussy à la veille de Pelléas. ”
“ Il faudrait savoir et penser comme Rameau, mais chanter au moins une fois comme Gluck, et sentir comme Monteverde. En Debussy s’est fait le beau miracle et son harmonie en est le signe. Il n’ignore pas la portée de son œuvre ; mais il en a eu, d’abord, le don gratuit et le pur privilège. Avant de l’accomplir dans l’art, elle lui est naturelle. L’art accomplit la nature : s’il la rend inutile, c’est qu’il y succède. L’accord d’onzième naturelle, voilà donc, sinon tout Debussy, la couleur, la sensibilité et la vie de Debussy qui, pour un temps au moins, sont aussi les nôtres. ”
“ Il y a dans la polyphonie une part mécanique et abstraite, qui finit par étouffer le sens naturel du chant, en desséchant le sens de l’harmonie : le jeu des thèmes, la science de les conduire, le plaisir intelligent de les combiner donnent à la symphonie un air de problème à plusieurs inconnues, qu’il s’agit de débrouiller élégamment et dont l’esprit se réserve la solution ; il y trouve un contentement, dont la musique est à peine le prétexte. ”
“ Une certaine épaisseur de génie veut en vain nous persuader que la grandeur se mesure à la rudesse, au poids et à la violence. Il n’en doit rien être, tant qu’il y aura sur la terre quelque confident des dieux : la beauté et l’amour vont ensemble ; et la suprême beauté ne se connaît que dans la grâce suprême. ”
“ À la vérité, les maîtres du clavecin ont eu de cette perfection, dans une sphère de divertissement et de pensée légère : leur mesure, leur charme et leur grâce ne se sont pourtant exercés que dans les sentiments moyens. Par un prodige singulier, Debussy les a mis dans les passions les plus profondes, et quelquefois même, sans qu’on pût s’en douter, dans ces mouvements du cœur qui touchent aux sommets de la pensée. Par là, rien n’est plus original que Debussy et rien n’est si imprévu. C’est l’originalité intime d’un art qui fait l’unité des œuvres. ”
“ On prend le paysage pour lui-même, pour un objet qui ait sa valeur ou sa fin en soi. Faiblesse misérable, flatterie à la paresse de l’esprit, ou naturel abaissement. Je voudrais mesurer la chute d’un art à l’importance qu’il donne à ce vide théâtral qu’on nomme un paysage et qui est en train de perdre la peinture. Les peintres se laissent aller à traiter la pensée et les figures en éléments du paysage, tandis que le véritable artiste doit peindre le paysage dans le style de la figure et chercher à y mettre tout ce que la forme implique de pensée. ”
“ Il y a telle façon d’être candide qui a tout l’effet de la rouerie. L’affectation peut être naturelle et l’apprêt innocent. Enfin, gare à l’artiste en qui l’innocence et le petit esprit se confondent. Quelles que soient d’ailleurs sa vertu et sa sincérité. Une certaine niaiserie, aussi, peut être sincère : c’est de quoi la lourdeur de la pédanterie ne s’est jamais privée. Je ne puis souffrir qu’on nomme Jean-Sébastien Bach, à propos du bon César Franck. Il cultive l’effet et ne se prive même pas d’être fort brillant. En art, c’est le péché. ”
“ Et certes, qu’une telle beauté soit atteinte dans l’ordre du sentiment par la justesse seule de l’accent, cette réussite est un miracle de la mesure et de cette intelligence que j’appelle l’intelligence sensible. Il faut dire, en passant qu’une exquise sensibilité rencontre le ton juste de l’amour plus que toutes les forces déchaînées de la passion. Puis, en art, un sens exquis de la volupté n’est pas sans toucher à une merveilleuse intelligence. ”
“ Debussy porte la scène au plus haut point de la passion humaine : tous les tons se succèdent et toutes les nuances, les éclats terribles de la jalousie et les soudains apaisements du tigre, qui se retient, qui guette et fait patte de velours ; la rage qui se contracte, le contraste de la violence la plus sauvage et de la plus douce innocence ; le scherzo de l’enfant et la fureur de l’homme, sa douleur qui ricane, ses grincements de dents jusqu’à l’explosion finale, le musicien conduit la tragédie avec une puissance qu’on ne saurait dépasser. ”
“ Les deux premières portent la musique de notre Debussy dans l’un de ces hauts lieux de l’art, où l’on peut atteindre mais qu’on ne dépasse pas. Si le plus rare raffinement, la plus savante recherche : si une sensibilité déchirante, une émotion passionnée au point que le sanglot et le cri s’y suspendent, tel un rossignol sur un fruit qui va tomber ; si toutes ces vertus de l’excès s’enveloppent jusqu’à sembler naïves ; si une possession de soi infaillible gouverne et dirige les sentiments les plus déchaînés du cœur humain ”
“ Il a tout renouvelé : le poème chanté, la musique de clavier et le drame musical. Dans Pelléas, il laisse un modèle éternel à tous les musiciens qui voudront écrire pour le théâtre : il a tenu la gageure, toujours perdue jusqu’à lui, de l’équilibre parfait entre la musique et la poésie, dans une œuvre pourtant toute musicale. Il est bien plus que le chant : Debussy est l’harmonie spontanée. Le chant n’est que la musique moins l’art. Pour moi, l’art seul me suffit, l’art seul me touche. Toute la nature chante : seul, l’artiste harmonise. ”
“ Qui ne pense pas harmoniquement ne pourra jamais entrer dans cet art, où l’oreille imparfaite croit trouver un abus de la science musicale et qui, au contraire, est la découverte d’une beauté naturelle. Ce système abolit tous systèmes : une liberté absolue en résulte, qui n’a d’autres règles ni de limites que le génie du musicien. Désormais, on n’imite pas Pelléas : pour être dans la voie de Pelléas, il faut avoir quelque chose à donner de soi et qu’on puisse s’imiter soi-même. ”
“ La scène du petit Yniold avec son père, celle du quatrième acte entre Golaud et Mélisande, sont l’expression la plus pénétrante à la fois et la plus farouche de la jalousie : la fureur, les accès de frénésie, la double cruauté du jaloux envers lui-même et à l’égard de sa victime, les spasmes charnels du soupçon et les convulsions de la certitude, il faut se rappeler Roxane et Othello pour trouver rien qui les égale. Tant de vigueur dans la passion ne nuit point à la délicatesse du sentiment. ”
“ Rien n’est si faux. Il est nécessaire, au théâtre ou dans la chambre, sur le clavier ou à l’orchestre, d’exprimer avec un soin jaloux toutes les nuances de cette musique : on s’étonne alors de tout ce qu’elle recèle : on perçoit, à la juste échelle de l’ensemble, la puissance des éclats, du tragique et de la passion, comme on sent déjà le charme extrême de la tendresse et les séductions de la mélancolie. Le dédain de ce Debussy pour l’effet est sans parallèle. ”
“ Ils savent si peu la musique, d’ailleurs, qu’ils ne comprennent pas que le plus musicien est presque toujours le plus harmoniste. Qui ne prise en Debussy que la forme n’est pas beaucoup plus digne de goûter ce qu’enveloppe cette apparence enchanteresse et le monde qu’elle exprime. En tout art, les petits maîtres ont le bonheur de l’expression : quelques-uns même font illusion par là. Mais la forme originale, celle qui fait époque, ne va pas sans le don suprême : le style parle alors pour l’homme : et, plus rare est l’art, plus rare est l’artiste. ”
“ Rien de fatal ni de violent, on ne peut être plus loin de Beethoven ou de Berlioz, ni l’air d’un aigle en cage et qui s’indigne, ni l’allure d’un inspiré. Point d’éclairs en redingote, ni ce front démesuré que la calvitie dévaste si heureusement afin que les idolâtres y installent le siège du génie, ni ce nez d’oiseau de proie qui a tant fait pour ravir les moutons. ”
“ POUR juger Debussy et pour l’entendre, il faut toujours prendre sa musique en fonction de l’harmonie. Que de vaines disputes on se fût épargnées si les musiciens laissaient les sourds discuter entre eux et refusaient de leur répondre : par malheur, la plupart des musiciens sont sourds plus qu’à demi : le mal le plus répandu est assurément la surdité ; et personne ne se croit infirme parce que tout le monde chante dans les cours. En Debussy, un sens admirable de la nature nourrit le sens harmonique. Il est poète en musique autant qu’on le puisse être. ”
“ Debussy a conçu le piano comme un instrument original, d’une sonorité variable et d’un timbre propre, où les cordes frappées ne sont pas capables seulement de résonances, mais du chant même et de l’enchaînement bien lié qui est réservé au quatuor. Son style n’est jamais du virtuose : il y montre une science et une habileté sans pareilles. Il obtient beaucoup avec peu, et tout parfois avec rien. Il va de la grâce la plus légère et la plus vaporeuse à l’extrême puissance. Dans l’impalpable, il est le maître souverain. ”
“ À l’orchestre, Debussy a le génie des timbres, et par la couleur il multiplie l’harmonie. D’ailleurs, tout chez lui est harmonique : dès l’origine, Debussy est tout génie. Debussy n’a rien touché, qu’il n’y ait fait éclore la fleur musicale. On n’a jamais été plus musicien que lui. De là, qu’il ait dérouté cette foule de gens qui goûtent la musique, non pas en musiciens, mais en lecteurs de livres : ils y cherchent d’abord un discours logique, des idées comme on dit, et toute sorte d’intentions : raisonnables tant qu’on voudra, elles ne sont pas le principe de l’art, mais le moyen seulement. ”
“ Le raffinement de l’harmonie, la sincérité encore plus que l’audace n’y sont pas le moins du monde un effet de la recherche, mais au contraire l’expression la plus directe de l’instinct et de la sensibilité ; ici, le soupir, le cri étouffé, l’abandon du corps torturé, l’angoisse de la maladie sont musique. Il n’en est pas d’autre exemple. C’est la douleur qui parle, et la pire de toutes, la douleur physique, la pointe sans remède qui s’insinue dans le cours des idées et vient les interrompre ; le mal les altère en Debussy et ne les trouble pas ”
“ En musique, le paysage est un sentiment. Et d’ailleurs, la seule beauté réelle du paysage, en art, sera toujours de faire un cadre, accord ou harmonie, aux passions de l’âme et aux pensées de l’homme. ”
“ La vie se passe, et pour Debussy sans doute, dans un silence et une demi-retraite propices aux émotions profondes. Il y a du secret et de l’ardent dans tout ce qu’il a produit. J’écoute à présent ces Trois Ballades de Villon : l’eussé-je méconnu, j’y découvre quel homme était cet artiste et tout ce que révèle cette musique immortelle, la seule à mon sens qui ait jamais ajouté à une immortelle poésie. Car les chefs-d’œuvre des poètes n’ont que faire de musique le plus souvent : ils ont la leur, que l’autre sentimentalise et par là qu’elle abaisse. ”
“ Un art plus concis, il n’en est pas, surtout en musique. À dix reprises, Debussy insinue des idées qui pourraient donner lieu à d’admirables développements : il n’a même pas la peine de s’en défendre, il passe aussitôt. Et qu’on n’aille pas croire qu’il ignore la beauté d’une pensée musicale ou la richesse d’un thème : il les connaît mieux que personne. Mais Debussy a horreur de toute rhétorique : il la bannit du drame avec autant de rigueur que Verlaine de la rêverie. Tout ce qui déborde dans Beethoven est ici contenu jusqu’à l’étouffement. ”
“ On ne peut comparer les sommets de notre Debussy qu’aux cimes préférées de la poésie et de l’art, à telles scènes du Soir des Rois ou de Cymbeline, et aux paysages si tendres où trempent les visions amoureuses de Watteau. Il faut bannir de l’art la superstition de la masse et les moyens de la quantité. Cette religion est celle de la musique depuis cent ans : elle est trop grossière. Quand un artiste nous fait toucher le fond du sentiment, quand il nous émeut dans ce cœur du cœur, qui est la rêverie de notre entendement d’amour, il possède le plus beau de l’art ”
“ À lui seul, Debussy a été pour la musique ce que les grands poètes du dernier siècle à son couchant furent pour notre poésie ; mais il le fut à un degré supérieur, du fait que la musique est une langue universelle. La réussite parfaite est, d’ailleurs, le trait le plus visible de son art. Que ce soit un drame ou une petite pièce pour le clavier, toute œuvre de notre Debussy est un monde achevé, d’une perfection presque unique. Je ne vois ce caractère qu’aux deux chefs-d’œuvre de Wagner et aux innombrables effusions de Bach, source intarissable de la beauté sonore. ”
“ Debussy ne vise partout que l’émotion : il est trop musicien pour être réaliste : il efface le paysage à mesure qu’il s’y promène ou qu’il le contemple, pour n’en laisser paraître que l’écho sensible, l’image sonnante, le chant que tout moment de la nature fait naître dans une sensibilité ardente et vive. ”
“ Il était dévoré de pudeur, comme peut l’être l’artiste, dans le dégoût et presque la honte de souffrir. On a prétendu même qu’il a laissé croître son mal en le dissimulant. Les plus voluptueux sont parfois les plus jaloux de voiler leur chair ; surtout si elle est meurtrie. L’esprit y participe : la pudeur ombrageuse, le goût de la volupté et le souci de la perfection dans l’art ne se séparent guère. Ainsi Debussy nous a privés de toutes ses esquisses et même de fragments admirables : il a détruit tout ce qu’il n’a pas achevé ”
“ Ce que les peintres ne peuvent pas faire, Debussy le fait. Le paysage n’est pas du tout ce qui s’appelle imité ou suscité dans sa couleur et ses lignes : il est réalisé par l’esprit dans l’émotion qu’il donne à un mouvement passionné du pèlerin qui le contemple, voyageur de l’amour et de la vie. Pour Debussy, tout est poème lyrique. Et poème lyrique tout ce que fait Debussy. Berlioz et Gluck lui sont aussi opposés que possible. ”
“ Dans Pelléas, Debussy donne au poème la vie réelle qu’il n’a pas : il fait des hommes et des femmes avec des marionnettes, et de la fatalité avec de simples ficelles. Les drames de Mæterlinck appellent la musique, ou un poète : toutes les scènes, d’une si vive invention quelquefois, sont les titres de chapitres qu’il faut écrire. La merveilleuse unité de Pelléas est un effet de l’équilibre peut-être unique de cette musique entre la sensation et l’intelligence. Ici, toute la sensibilité est intelligente, et l’intelligence est sensible. ”
“ Comme le chat se câline à la main qu’il flatte, Debussy se caresse l’âme à la volupté qu’il évoque : nul n’y est plus savant ni plus habile : il arrive alors que la volupté même le cède à l’impression d’une chasteté si voluptueuse que toute autre volupté s’efface devant celle du sentiment. ”
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