“ Je demande à Pison ce qu’il a fait. A peine fut-il arrivé... mais je ne parle pas encore de ses rapines, de ses concussions, de ses exactions, du massacre des alliés et de ses hôtes, de sa perfidie, de sa cruauté ; je ne dévoile pas tous ses crimes. Bientôt, si je le crois nécessaire, je l’attaquerai comme voleur, comme sacrilége, comme assassin ; je me contente pour le moment de comparer le temps de mes disgrâces avec la brillante fortune d’un « imperator ». Occupa-t-on jamais une province avec une armée, sans écrire au sénat ? une province si vaste avec une armée si puissante ”
Citations de Contre Pison (Cicéron)
“ PISON EST COUPABLE ? Si tu n’as rien fait qui méritât une récompense, pourquoi cette armée, ces dépenses, ce pouvoir militaire, cette province si fertile en triomphes et en victoires ? Mais si tu avais espéré quelque chose, si tu avais sérieusement pensé à ce que ton titre d’ « imperator », à ce que tes faisceaux ornés de lauriers, à ce que tes trophées aussi honteux que risibles témoignent que tu as en effet désiré, peut-on être plus misérable, plus condamné que toi, qui n’as pas même osé parler au sénat, ni de vive voix, ni par écrit, de tes exploits et de tes succès ? ”
“ Crois-tu donc n’être point condamné dans l’opinion publique, toi que les peuples alliés, libres ou tributaires, que les commerçants, que les fermiers de nos domaines, que tous les citoyens, que tes lieutenants et tes tribuns, que les restes de tes soldats échappés au glaive, à la famine et à la maladie, jugent digne de tous les supplices ? Doit-on regarder comme non condamné un homme qu’on ne peut justifier des plus grands crimes, auprès du sénat, auprès des chevaliers romains, auprès d’aucun ordre, ni dans Rome, ni dans toute l’Italie ? ”
“ Ceux-là jugeront que la loi même, et non la passion des hommes, aura choisis. Ainsi, crois-moi, n’affecte pas de demander un accusateur; l’occasion et le bien public éloigneront ou engageront, soit moi-même, ce que je ne voudrais point, soit quelque autre. Pour moi, comme je l’ai dit, je ne regarde pas, ainsi que la plupart, comme de vrais supplices parmi les hommes, les condamnations, l’exil, la mort : il me semble qu’on ne doit nullement regarder comme une punition ce qui peut arriver à un homme innocent, à un homme courageux, à un homme sage, à un homme de bien, à un bon citoyen. ”
“ Telle est, disent-ils, la puissance de la vertu, que jamais l’homme de bien ne peut cesser d’être heureux. Qu’est-ce donc que la punition ? qu’est-ce que le supplice ? C’est, à mon avis, ce qui ne peut arriver qu’à un homme coupable : un crime commis, une conscience inquiète et tourmentée, la haine des bons citoyens, la flétrissure d’un sénat équitable, la perte de sa dignité. ”
“ XX. Quelle satisfaction pour moi ! quel plaisir ! quelle jouissance de voir que cet ordre vous regarde comme des ennemis cruels ; que les chevaliers romains, que les autres ordres, que Rome entière vous déteste ; qu’il n’est pas un homme de bien, pas un citoyen même, pourvu qu’il se souvienne de sa qualité de citoyen, qui ne fuie votre présence, qui n’évite votre commerce, qui ne vous méprise de toute son âme, enfin qui ne se représente avec horreur votre consulat ! Voilà quel fut toujours l’objet de mes désirs, de mes souhaits, de mes vœux. ”
“ L. Opimius fut chassé de sa patrie, lui qui pendant sa préture et son consulat, avait délivré la république des plus grands périls. Le crime, et les remords qui sont la peine du crime, n’ont jamais été pour celui qui a souffert l’injustice, mais pour ceux qui l’ont faite. Catilina, au contraire, fut renvoyé deux fois absous ; celui qui t’avait donné ta province a été renvoyé de même, quoiqu’il ait porté l’adultère jusque sur l’autel de la Bonne Déesse. Est-il quelqu’un, dans une aussi grande ville, qui l’ait cru justifié de sacrilége, et qui n’en ait accusé plutôt ceux qui l’avaient absous ? ”
“ Mais quand tu n’as obtenu ta province ni sur la demande, ni d’après les ordres du sénat ; quand tu l’as obtenue malgré le sénat et durant son oppression, et que, loin d’avoir pour toi le vœu du peuple romain, tu n’as pas eu même le suffrage d’un seul homme libre ; quand cette province t’a été donnée comme un salaire, sinon pour avoir renversé la république, du moins pour l’avoir trahie, et que la Macédoine, avec les bornes qu’il te plairait de choisir, devait être remise entre tes mains pour prix de tous tes crimes, à condition que tu livrerais ta patrie à d’infàmes brigands ”
“ Oui, dussent les montagnes s’aplanir, dussent les fleuves se dessécher, dussent les fortifications de la nature disparaître tout à coup, nous trouverions toujours pour l’Italie un sûr rempart dans les exploits et dans les victoires de ce grand homme. Mais puisqu’il me recherche, qu’il m’aime, qu’il me croit digne de toute son estime, espères-tu, Pison, détourner sur lui la haine que je te porte, et tes crimes renouvelleront-ils les malheurs de la république ? ”
“ Les conjurés voulaient embraser Rome : vous avez laissé embraser la maison de celui qui avait sauvé Rome des flammes. Les conjurés, avec un consul qui vous ressemblât, n’auraient pas même songé à l’embrasement de Rome. Ils voulaient conserver les maisons ; mais ils pensaient que, tant qu’elles seraient debout, il n’y aurait point d’asile pour leurs crimes. Ils attentaient à la vie des citoyens, et vous, à leur liberté. ”
“ Et pour ne rien dire de plus que ce qui est public et incontestable, c’est au milieu des troubles civils que tu fus élevé au consulat ; c’est pendant les divisions des consuls César et Bibulus, lorsque tu consentais à être regardé par ceux qui te nommaient comme indigne du jour, si tu n’étais plus méchant et plus vil que Gabinius. Pour moi, toute l’Italie, tous les ordres, tous les citoyens, m’ont déclaré consul le premier, et leurs acclamations ont précédé leurs suffrages. ”
“ Te croit-on digne d’obtenir quelque honneur, digne d’être abordé, digne seulement d’être salué ? Tous détestent la mémoire de ton consulat, tes actions, tes mœurs, ta figure, et jusqu’à ton nom qui paraît funeste à la patrie. Tes lieutenants ont rompu avec toi ; tes tribuns sont tes ennemis ; tes centurions, et le peu de soldats qui restent d’une si belle armée, que tu as plutôt dispersée que licenciée, te haïssent, t’exècrent et te maudissent tous les jours. ”
“ Mais toi, homme sans doute religieux et scrupuleux, tu n’as point voulu rompre le traité que tu avais signé de mon sang, en faisant un pacte pour les provinces ; car cet incestueux adultère ne s’était engagé à te donner une province, une armée, de l’argent qu’il avait arraché des entrailles de la république, qu’à condition que tu te rendrais le complice et le ministre de tous ses crimes. Aussi, quel tumulte dans Rome ! les faisceaux d’un consul furent brisés, le consul lui-même fut frappé ; on voyait tous les jours des traits et des pierres voler, des citoyens prendre la fuite ”
“ Toi, le jour des compitales étant tombé le 29 de décembre, tu as souffert qu’un Sextus Clodius y présidât, quoiqu’il n’eût jamais porté la robe prétexte ; tu as permis à un infâme, bien digne assurément de l’honneur de ta présence et de tes regards, de parcourir la ville en triomphe avec les ornements de la magistrature. Tel fut donc le merveilleux début de ton consulat : trois jours après, sous tes yeux, sans aucune opposition de ta part, P. Clodius, ce monstre fatal à sa patrie, abolit les lois Elia et Fufia, ces remparts et ces soutiens de la tranquillité publique ”
“ Tu auras sur lui l’ascendant d’un homme grave et modéré, sur un homme vain qui court après la gloire, d’un savant sur un ignorant, du beau-père sur le gendre. Avec le ton agréable qui te distingue, doué comme tu l’es du don de la persuasion, formé et perfectionné dans l’école, tu lui diras : Eh ! César, quel si grand plaisir trouves-tu dans ces prières publiques tant de fois décernées et durant tant de jours ; dans ces prières qui abusent les hommes, et que les dieux n’écoutent pas ? car ces dieux, comme l’a dit notre divin Epicure, ne connaissent ni la faveur, ni la colère. ”
“ Une loi qui aux yeux des particuliers n’en était pas une, une loi gravée par la violence, prescrite par des esclaves, imposée par des brigands ; dans un temps où le sénat était anéanti ; les gens de bien, chassés du forum ; la république, asservie : une loi portée contre toutes les lois et sans aucune forme : dire qu’on respecte cette loi, n’est-ce pas être indigne, non seulement du titre de consul, mais encore de toute mention dans les fastes de la république ? ”
“ Je veux comparer même le plus beau de tes jours avec le plus triste des miens : que doit désirer le plus, selon toi, un homme honnête et sage, ou de sortir de sa patrie comme j’en suis sorti, rappelé par les vœux de ses concitoyens, qui tous supplient les dieux pour sa conservation, pour son rétablissement et pour son retour ; ou d’en partir comme toi, Pison, chargé de la haine et des imprécations de tous les Romains, lesquels souhaitaient que ce voyage fût pour toi sans terme et sans fin ? ”
“ Mais ce langage équivoque est souvent dangereux pour un jeune homme qui n’a pas toujours beaucoup de pénétration. Aussi notre jeune étalon n’eut pas plutôt entendu les grands éloges qu’un philosophe donnait à la volupté, qu’il n’examina plus rien. Tous ses appétits sensuels se réveillèrent, et, hennissant à des discours qui paraissaient les flatter, il crut avoir trouvé, dans un précepteur de vertu, un maître de débauche et de dissolution. Le Grec distinguait d’abord ; il voulait lui faire saisir le véritable esprit de la doctrine d’Epicure. ”
“ S’il avait été plus heureux dans le choix d’un disciple, peut-être eût-il été plus austère et plus grave ; mais le hasard l’a fait écrire dans un genre tout à fait indigne d’un philosophe ; car si la philosophie doit enseigner, comme on le dit, la vertu, le devoir et l’art de bien vivre, celui qui en fait profession me paraît avoir à soutenir un personnage toujours noble et grave. Mais le hasard avait jeté chez Pison notre Grec, qui se disait philosophe, sans connaître toute l’importance de ce titre ”
“ Dès que Pompée eut embrassé ma défense avec toute la chaleur dont il était capable, sans épargner ni travaux ni périls ; lorsqu’il parcourait pour moi les villes municipales, qu’il implorait la protection de l’Italie, qu’il restait sans cesse auprès du consul Lentulus, le principal auteur de mon rétablissement ; qu’il inspirait les avis du sénat ; lorsque devant tout le peuple il s’annonçait non seulement pour mon défenseur, mais encore pour suppliant dans ma cause, il associa à son zèle et à ses projets César, qu’il savait être puissant par son crédit, et sans haine contre moi. ”
“ Vains plaisirs, crois-moi, jeux d’enfants, que de rechercher ainsi les applaudissements, de traverser Rome monté sur un char, de vouloir être vu. Rien dans tout cela de solide, rien que tu puisses saisir, que tu puisses rapporter à la volupté des sens. Que ne me prends-tu pour modèle ? J’étais dans une province qui a procuré l’honneur du triomphe à T. Flamininus, à Paul Emile, à Q. Métellus, à T. Didius, et à tant d’autres qui ont brûlé de ce désir frivole ; et voici comme j’en suis revenu. A la porte Esquiline, j’ai foulé aux pieds les lauriers de Macédoine ”
“ Je ne veux outrager personne, et encore moins quelqu’un qui a de l’esprit, et un esprit cultivé. Je ne puis, même quand je le voudrais, être ennemi d’un homme de mérite. Il est un certain Grec, vivant avec Pison, homme, à dire vrai, je le connais pour tel, savant et poli, mais tant qu’il est avec d’autres que Pison, ou qu’il est seul. ”
“ Et alors, fangeux Césoninus, tu n’es pas même sorti de l’affreux bourbier où t’avait plongé un naturel pervers, quand enfin un personnage fameux, réveillant son courage, consultant les sentiments habituels de son cœur, redemanda tout à coup un véritable ami, un citoyen qui lui était dévoué, et ne voulut pas laisser plus longtemps livrée à vos crimes une république qu’il avait illustrée et agrandie par ses conquêtes ? Gabinius, du moins, tout méchant qu’il est, Gabinius, dont toi seul as surpassé la perversité, rentra en lui-même, quoique avec peine ”
“ Tu crains les sifflets ? où donc est ta philosophie ? les clameurs ? un philosophe doit-il s’en inquiéter ? Tu appréhendes, je pense, qu’on ne te maltraite. En effet, la douleur est un mal dans ton système : l’opinion publique, l’infamie, le déshonneur, la honte, ne sont que des mots, des riens. Mais je n’en doute point ; il n’osera se présenter aux jeux. S’il se trouve au festin public, ce ne sera pas pour y tenir son rang (à moins qu’il ne veuille se rencontrer avec P. Clodius, ses amours) , ce sera pour son plaisir : il nous laissera les jeux à nous autres gens du peuple. ”
“ Ce Grec l’ayant vu, dans sa jeunesse, avec cette austérité sombre dont il semblait dès lors menacer les dieux, ne rejeta pas l’offre que Pison lui faisait de son amitié. Il poussa même l’intimité jusqu’à vivre absolument avec lui, et à ne le quitter presque pas. Ce n’est point devant des ignorants que je parle, mais, je n’en doute pas, dans une assemblée d’hommes éclairés et instruits. Vous l’avez certainement entendu dire : les philosophes épicuriens réduisent à la volupté seule tout ce qu’on peut désirer dans cette vie. ”
“ Ainsi parlait, il y a peu de temps, dans cet ordre même, le consul D. Silanus ; ainsi parlait mon collègue. Personne ne peut désirer une armée et la demander ouvertement, sans que le désir du triomphe ne lui serve de prétexte. Que si le sénat et le peuple romain, malgré ton indifférence ou mème tes refus, t’eussent forcé d’entreprendre une guerre, de commander une armée, il y aurait de la petitesse et de la bassesse d’esprit a mépriser l’honneur et l’éclat d’un juste triomphe. ”
“ L’un de ces secours, toi et ton collègue vous l’avez tourné contre moi, et vous avez enlevé l’autre à la république. Cependant veux-tu savoir quel était mon dessein en quittant Rome ? Je ne l’aurais jamais quittée, et la patrie m’aurait retenu dans ses bras, si je n’avais eu à combattre qu’avec cet infâme gladiateur, avec toi et avec Gabinius. Ma cause était bien différente de celle de Q. Métellus, cet illustre citoyen, qui, selon moi, mérite d’être associé au culte des immortels. Il crut devoir céder à C. Marius, ce vaillant homme, consul pour la sixième fois ”
“ Mais je reviens, Pison, à cette auguste assemblée où l’on t’a fait paraître. [8] VIII. Quoi ! la cruauté te répugne ? et pourtant, lorsque le sénat eut arrêté qu’il témoignerait sa douleur et son affliction en prenant des habits de deuil, lorsque la république, sous tes yeux, partageait la tristesse du premier ordre de l’État, que faisais-tu, âme compatissante ? ce que ne fit aucun tyran dans aucun pays barbare. Je ne parle point de la défense faite par un consul au sénat d’obéir à son propre décret ; peut-on rien imaginer de plus indigne ? ”
“ Qui te vit sobre pendant ces journées ? qui te vit rien faire qui fût digne d’un homme libre ? qui même te vit paraître en public ? La maison de ton collègue retentissait des chants de musique, du son des cymbales ; il dansait lui-même presque nu au milieu du repas, et, lorsqu’il faisait en tournant ses rapides évolutions, il ne songeait pas même alors à la roue de la Fortune, qui tourne sans cesse. Pour Pison, qui n’est pas aussi fin débauché ni aussi bon musicien, il se livrait avec ses Grecs aux plus grossiers excès d’intempérance et de crapule. ”
“ Albucius, après avoir triomphé dans la Sardaigne, fut condamné à Rome. Pison, qui s’attendait à un sort pareil, éleva des trophées dans la Macédoine ; et lorsque toutes les nations ont voulu que les trophées fussent des monuments et des témoignages de victoires et d’exploits guerriers, il en a fait, l’étrange « imperator » ! à la honte immortelle de sa race et de son nom, les funestes marques de villes perdues, de légions défaites, d’une province laissée sans défense et privée de ses derniers soutiens ”
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