“ Est-ce qu’elles auraient le goût de l’or ? — Or ? trésor ? demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné. — C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui dans cette région. — Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de chemin d’ici. ”
Résumé
George Sand, dans Jeanne, explore les tensions entre les classes sociales et les liens familiaux dans un cadre rural français. L'œuvre, centrée sur la jeune Jeanne et ses relations complexes avec Guillaume de Boussac, son parrain, ainsi que les figures autoritaires comme le curé ou la sous-préfette, dévoile les enjeux de l'honneur, de la reconnaissance et des rôles sociaux.
À travers des dialogues percutants et des descriptions de la vie paysanne, Sand interroge les préjugés et les conflits de valeurs, illustrés par la quête d'un trésor légendaire ou les conflits familiaux. L'œuvre, marquée par une prose poétique et des thèmes universels, révèle l'ambiguïté des relations humaines et la résistance des individus face aux normes sociales.
Citations de Jeanne (George Sand)
George Sand,
Jeanne
(1844)
“ Ton chagrin remplit mon coeur, et tes larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits intérêts; mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l'honneur. Quand je pense à tous les soins que tu as pris de Guillaume ! — Je n'accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m'a parlé mal qu'une fois, et je suis sûre qu'il en est fâché à l'heure qu'il est. Mam'zelle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. ”
“ À présent je dis à ma tante que je veux me louer ; c’est mon devoir ; et si elle n’est pas heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du baptême. — Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure comme ça ! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du foyer. — Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne, mais vous direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous. ”
“ L’arbre unique de la ville de Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements de l’orage. — Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte. — Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider. ”
“ Jeanne, si j’étais amoureux de toi ?... — Oh non ! non, ça n’est pas, mon parrain ! dit Jeanne en baissant les yeux avec tristesse ; c’est la maladie qui vous fait dire ça. — Eh bien ! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons. — Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité. — Ainsi tu me repousses, tu me hais ! — Est-il possible, mon Dieu ! dit Jeanne en cachant son visage baigné de larmes, dans son tablier. ”
“ Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua de Jeanne au retour. — C’est égal, dit Jeanne ; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet, ça n’est pas déjà si étonnant ; c’est un homme qui se fourre partout, qui court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent. — C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie ; on le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit un mot à personne. ”
“ Tu ne saurais croire, Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout drôle. — Oh ! moi, j’aime ça, le clair de lune ! reprit Claudie, luttant entre le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à mort la nuit ; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois tout. — Eh bien ! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune m’inquiète un peu ; c’est le plaisir des fades ! les bonnes comme les mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne sont pas en grâce, il y a du danger. ”
“ Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne comprends pas bien tous les mots que vous dites. — Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer ! — Hélas ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur. — Oh ! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour ! s’écria Guillaume en se tordant les mains. — Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots à monsieur Marsillat. ”
“ Mais il faut lui en garder le secret, Marie ; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur. Sir Arthur. — Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume ? reprit mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne ; elle a de l’amitié pour cette Charmois ; elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter l’aventure. — Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne. ”
“ Nous avons prié pour Guillaume en particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que demain son front soit moins sombre ! — Eh ! ma mignonne ! de quoi vous inquiétez-vous ? répondit Jeanne. Si mon parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il passera. — Que veux-tu dire, Jeanne ? Devines-tu ce que mon frère peut désirer ? — Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être tout seul. Vous autres, mondes riches, vous vous mariez trop tard. ”
George Sand,
Jeanne
(1844)
“ Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc beaucoup ton rêve ? — Oui, ma chère demoiselle, j'en ai du regret, répondit Jeanne. Je m'étais accoutumée à y penser tous les jours, mais si ça m'ôte un plaisir, ça m'ôte aussi une peine. — Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t'aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, et, bien que j'aie ignoré jusqu'ici à quel point tu croyais aux fades, je me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t'humilier. ”
“ Jeanne, dit-il en se rapprochant de nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un ouvrier ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi... Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui sera assez heureux pour te plaire ; et ne t’afflige pas de ces premiers chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais ne te déconsidèreront pas auprès de tous. ”
“ L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que cela, car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une affection à toute épreuve. ”
“ Voyons ! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades ? — Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur. — Ainsi, tu crois que ce sont les fades ? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse ! Tu vois, Guillaume ! ”
“ M. Léon Marsillat... — Oh ! celui-là ! dit Jeanne... Mais elle était trop épuisée pour parler davantage ; elle ne put que sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main ; Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle ; M. Harley, debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots terribles : — Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un instant à l’autre. ”
“ Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l’ébranler. — Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel ; j’aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là. C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume était déjà derrière lui. — Ah ! merci, mon bon Dieu ! s’écria Jeanne ; voilà du monde pour vous faire honte, monsieur Léon. ”
“ Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet. — Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine. — Et à cause donc, Mam’selle ? — Parce qu’il t’aime, Jeanne. — Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère ? — Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup. — Et pourquoi donc ? — Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas vrai ? Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l’affection dont elle était l’objet. ”
“ Ça n’était pas non plus pour faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester bergère. — Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en travaillant. — Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. ”
George Sand,
Jeanne
(1844)
“ Arthur, s'écria-t-il, Jeanne est introuvable. J'ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l'a cachée quelque part. Il faut qu'elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez-moi rentrer ! j'étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité ; je briserai tout dans son repaire infâme ! — Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J'ai tout observé, son maintien, sa voix et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n'y est plus, je ne le vois pas ici. ”
“ La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il ; mais voilà enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide Galathée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence ! se disait encore Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. ”
“ Comme ce grand Monsieur parle drôlement ! disait Claudie surprise de l’accent britannique très-prononcé de sir Arthur. — Tu vois bien qu’il parle anglais ! lui répondit d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle. — C’est donc ça de l’anglais ? reprit Claudie ; ça se comprend bien tout de même. — Ce Monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à son tour ; et, conservant contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût l’air d’un chrétien plus que d’un démon. ”
“ Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer, et c’est inutile d’y penser. Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne ; et M. Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de tomber dans une profonde tristesse. ”
George Sand,
Jeanne
(1844)
“ A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s'élevait à l'horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre de l'air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain ! Elle recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. ”
“ C’est de la poésie, c’est de l’art ; mais il y a de la poésie ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, Guillaume, regardez Jeanne ! cette belle fille si douce et si forte aussi ! Forte comme un homme ! Voyez ! Elle enlève cinquante livres de foin au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. — Oh ! je crois ben ! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. ”
“ Il n’y avait que son pied qui fût mal déguisé ; c’était celui d’une statue grecque ; habitué dans l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps humain. — J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. ”
“ Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil en poussant un gros soupir. ”
“ Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser ! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal) , je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me porterait malheur. ”
“ Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ”
“ Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire. — Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un homme comme il faut [1] . Le malheur que tu as eu est arrivé à bien d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et par amitié. Le bon Dieu pardonne ça ; comment donc que les hommes ne le pardonneraient pas aussi ? — Tiens ! faut bien qu’ils le pardonnent ! dit Claudie en essuyant une larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et indulgente compagne. ”
“ Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une femme supérieure ; et si le monde raille et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume ? Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami. — Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde !... Il est vrai qu’il est indépendant, lui ! qu’il n’a pas de famille à respecter, personne à ménager... — Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. ”
“ Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par une sorte d’instinct poétique et falal. Sir Arthur l’avait devinée en partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il fallait être arrivé par l’inteligence à la notion du sublime, pour comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée. Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus forte dans sa sérénité ”
“ Incapables de comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un nuage d’ignorance ; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur seul se sent vivre ; leur esprit est borné comme la primitive innocence : il est endormi dans le cycle divin de la Genèse. On dirait, en un mot, que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre race que les fils d’Ève. Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des druides transportée dans notre siècle. ”
“ Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi ?... Mais seriez-vous souffrant ? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir spontanément. — C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela ne vous fait rien, monsieur le baron ?... Jeanne est une honnête et bonne créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt. ”
“ Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne comme ça l’esprit contre moi ? — Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu m’anéantit. — Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas avec plus d’amitié ”
