“ Amour et sagesse se supposent et se soutiennent dans la lumière des sommets comme, aux bas-fonds et aux ténèbres, servilisme et dominisme. Fraternisme et subjectivisme, ne seriez-vous pas les deux aspects de la vérité, le double mouvement de la vie, mon cœur qui se dilate et qui se contracte ?... Pourtant mon émotion est si différente lorsque j’écoute ici et lorsque j’écoute là... Ta voix de charme, ô Jésus, me laisse plus inquiet que le verbe viril d’Épictète. « Aime ton prochain comme toi-même ». Mais comment est-ce que je m’aime ? Tout est-il aimable en moi ? ”
Résumé
“Le Subjectivisme”, est une œuvre de Han Ryner. Des thèmes tels que déterminisme, mensonges ou demi-consciences y sont abordés.
Citations de Le Subjectivisme (Han Ryner)
“ À force de river les choses les unes aux autres, il fait tomber sous le poids trop alourdi l’anneau qui porte les choses. Consens donc qu’on te fasse ta part, déterminisme aveugle qui te détruirais toi-même et l’univers avec toi. Reste le souverain du mécanisme, de la matière, de la passivité. Enorgueillis-toi : partout il y a lourdeur et matière. Humilie-toi : nulle part, la matière n’est tout. J’aime ton effort héroïque, déterminisme, bégaiement de la pauvreté matérielle. Mais toi, liberté, cantique de la richesse formelle, tu mets partout une lumière et un sourire d’humanité. ”
“ Le maître est esclave de ses esclaves. Plus pauvre qu’eux, si la chaîne qui les unit vient à se briser, voici qu’ils s’éloignent en chantant, mais lui reste pleurant et dénué. Aussi, toujours préoccupé d’eux, toujours dévoré de craintes et de soupçons, toujours appliqué à les conserver par la force ou par la ruse, par la menace qui tremble ou par le sourire qui ment, sa vie est la plus instable et la plus affolée des servitudes. Je refuse d’être, sous un masque, quelque chose de plus en plus informe qu’il ronge et qui a peur. ”
“ Construire la science, c’est agir. Si tout est déterminé d’avance, aussi le sera la direction de ton regard, ô physicien, qui cependant te proposes d’observer tel phénomène tout comme si tu étais libre de regarder où tu veux. Ton effort pour étudier le monde affirme la liberté, exactement dans la même mesure que mon effort pour me connaître moi-même. De la loi observée, tu tires des conséquences industrielles ; tu fais un geste aussi libre que moi lorsque de la connaissance de mon être je tâche de faire sortir le perfectionnement et l’harmonie de mon être. ”
“ Les fils du rire philosophique ne s’abritent point derrière les durs barreaux de la méthode et ils n’enferment pas dans une cage le problème qui rugit. Le bruit de leur joie arrive aux oreilles comme une musique puissante et c’est son écho que les anciens entendaient quand ils louaient la lyre d’Orphée. Parmi ses éclats, nous jouons négligemment avec les fauves. Nous n’y avons nul mérite : leurs griffes et leurs dents sont des créations du sérieux des philosophes, la seule chose effrayante qu’on puisse rencontrer en philosophie. ”
“ Par un chemin sûr, tu as rejoint Jésus. Toi aussi, maintenant, tu aimes les hommes ; toi aussi, tu as soif de te donner. Va et donne-toi. Instruit à ton effort continu pour te saisir dans ta réalité, tu ne risques plus de te donner aux folies et aux mensonges, aux forces de haine qui grimacent l’amour ; tu ne risques plus de te donner à une de ces courtisanes : doctrines, partis, religions, patries. Tu es un vivant et tu n’es plus tenté de te livrer comme un cadavre et comme une arme aux puissances jalouses qui crient : « Hors de moi point de salut ! » ”
“ Le nom de Jésus, grand parce qu’il fut ennemi des prêtres, des tyrans et des riches, parce qu’il défendait de juger, parce qu’il détruisait la morale qu’on appelait alors Loi ou Thora, qu’en avez-vous fait ? Vous vous en êtes servis pour incliner les simples devant les puissances et les mensonges. — Tu as raison, dit une voix forte — et cette voix sortait de la bouche d’un homme qui danse. Chasse les morales d’esclaves, les doctrines de troupeaux, les maîtres du bon sommeil. Comprends-moi, moi et ma danse. Je suis la sagesse, la puissance et la vie. ”
“ Il faut savoir saisir la flamme de vérité qui fuit et s’enfonce au mensonge des symboles. Oui, le bien est toujours récompensé ; le mal, toujours puni. Car j’appelle bien ce qui réussit et j’appelle mal ce qui échoue. Toutes choses se jugent aux résultats. Fais semblant d’écouter les paroles des hommes, et cependant regarde les gestes de leurs mains. Beaucoup de paroles sont folles, presque tous les gestes sont sages. Mais rarement les lèvres ont assez de séduction persuasive ; les mains, assez de vigueur sournoise. Sois fort et sois habile, si tu veux le succès. ”
“ Le geste ne devient d’une précision harmonieuse que dans la souple lumière de la pensée ; et un effort constant et heureux vers la science présuppose une certaine discipline de vie. Cependant, avec des confusions plus ou moins sinueuses, avec des frontières hésitantes et un peu artificielles comme toutes les frontières, avec seulement la quantité de mensonge dont il est impossible de purger le langage humain, j’ose partager les philosophes en deux classes, suivant qu’ils accordent le primat à l’intelligence qui veut boire ou à la volonté qui a soif de rire. ”
“ Le déterminisme, envahisseur comme un déluge, prétend couvrir jusqu’aux plus hauts sommets : c’est pour obéir à mon besoin métaphysique d’affirmer l’unité. La contingence se montre exigeante comme une folie de révolte : c’est pour satisfaire un autre désir métaphysique, pour saisir, dans l’individu, l’absolu le moins fuyant et le moins décevant. Que ne suis-je assez raisonnable pour me transformer d’absurde métaphysicien qui affirme en joyeux poète qui rêve. Les rêves ont des souplesses qui se marient. ”
“ En voici pour qui la vie n’a d’autre besogne que l’effort de connaître, et ils disciplinent sévèrement cette esclave ascétique ; en voilà qui courent directement à la connaissance sans se préoccuper de la forme de leur vie. Pour le pythagoricien, la pureté morale est-elle autre chose qu’un moyen de science, lumière sans valeur par elle-même qui éclaire le trésor ? Pour tel socratique, la science est-elle autre chose qu’un chemin, indifférent s’il ne conduit pas à la perfection du geste ? ”
“ Je ne connaîtrai jamais que l’univers subjectif, moi-même. Toute comparaison entre le macrocosme et le microcosme appartient à la métaphysique et, si elle a un mérite, ce mérite est d’ordre poétique. En dehors du domaine de la connaissance positive, alchimie, astrologie, morale, sont des chapitres de la métaphysique. Rêves flottants ou lourdeurs ruineuses. Joies et ivresses de l’intelligence qu’il faut aimer pour elles-mêmes, sur quoi il ne faut rien appuyer et qu’il ne faut point mêler aux recherches vitales. Le moraliste qui les prend au sérieux fait l’alchimie du bonheur. ”
“ La logique est peut-être moins l’art de penser que l’art de parler. La logique est un chapitre de l’esthétique. Elle enseigne les moyens de créer cette sorte de beauté que nous appelons unité. Elle permet de voir d’un coup d’œil des pensées qui, sans elle, resteraient lointaines et successives. Elle sait les points de vue heureux qui rassemblent le détail du paysage et diminuent les distances apparentes. Quelques naïfs en croient les distances réelles diminuées, et ils marchent... ”
“ Mais leurs sentiments sont semblables, semblables leurs gestes, aussi fort l’héroïsme de leur patience, aussi profonde leur miséricorde pour les bourreaux qui ne savent ce qu’ils font. Qu’importe que, chez l’un, les pensées directrices semblent monter du cœur au cerveau ; que, chez l’autre, elles semblent descendre du cerveau au cœur ?... Suis-je obligé de choisir entre les deux grandes paroles ? Jésus veut que je me donne. Épictète veut que je me réalise. Se donner est peut-être un moyen de se créer. Se connaître et se réaliser de plus en plus permet de donner mieux et davantage. ”
“ Une vertu manque à Diogène : celle qui apprend, sans renoncer à soi-même, à ne pas blesser les hommes avec des paroles dures et qui leur restent fermées ; celle qui, tolérance fleurie, engageait Spinoza à interroger sa bonne femme d’hôtesse sur le dernier sermon entendu. Amour intelligent et souple, elle permettait à La Boëtie mourant de choisir entre les aspects de la vérité pour dire à sa femme éplorée de vagues espérances de guérison, tandis qu’à Montaigne, cœur courageux, il exposait les raisons philosophiques de se réjouir d’une mort jeune. ”
“ Souvent aussi je sens que d’autres hommes y ont passé avant moi. Sur les troncs les plus anciens, je lis des noms gravés : Socrate, Aristippe, Épicure, Diogène, Zénon, Épictète. L’enfant, au ventre de sa mère, traverse en quelques semaines le chemin où, au dire des évolutionnistes, l’animal s’est traîné des millénaires de siècles pour arriver à l’homme. Pour monter à sa propre lumière, tout ami de la sagesse ouvre un sentier que les ronces et les corolles obstruent derrière chaque passant et qui est pourtant le plus glorieux des chemins historiques. ”
“ Telle l’humanité, de siècle en siècle, de chute en chute, se blesse et s’exaspère à vouloir cueillir d’abord ce qui ne peut qu’être donné par surcroît. Le problème économique devient d’autant plus serré et angoissant qu’on fait plus d’efforts pour le dénouer directement. Le jour où le sourire détaché des hommes le négligerait, ils seraient bientôt étonnés de voir se dissiper le cauchemar. ”
“ Tu aimes assez tous les esclaves, serfs de la tyrannie d’autrui ou serfs de leur propre tyrannie, pour haïr tous les esclavages et mépriser tous les drapeaux. Plus tu deviens toi-même et ta réalité, plus aussi tu aimes chez autrui la réalité que les superficiels ne soupçonneront point. ”
“ Qu’importe toute la science, si je ne suis pas heureux ? Que me servirait-il d’être une lumière qui conquiert, enveloppe et pénètre le monde, si je perdais mon âme et ma joie ? Non, ce n’est pas boire, c’est rire qui est le propre de l’homme. ”
“ Ô toi qui fus doux et humble de cœur, regarde ces vastes siècles : ils sont le domaine de ceux qui se réclament de ton nom. Il n’y pousse que haines, tyrannies, avidités, orgueils, inquisitions et guerres. L’amour, ton apparent triomphe et ta lamentable défaite réelle le prouvent cruellement, ne se crée pas à volonté. ”
“ Si on lui permet une tyrannie exclusive, ne va-t-il pas détruire lui-même son œuvre ? Ne va-t-il pas tout réduire à un mécanisme passif, mort, qui ne saurait se suffire ? Ne va-t-il pas ruiner d’un coup l’infini éternel et la possibilité du commencement ? ”
“ Mais ils s’encouragent à recommencer en chantant un concept métaphysique qui a le genre de vérité que je demande aux concepts de cet ordre : la beauté émouvante d’un baiser entre le sujet et l’objet. De l’homme à l’univers, ils jettent sur l’insondable abîme un pont de lumière qui tremble. ”
“ Il ne peut y avoir de forme que supportée par quelque matière, il ne peut y avoir de matière sans quelque rudiment de forme. La grande beauté du déterminisme, c’est qu’il rend le monde intelligible. Mais le réel est-il intelligibilité et subit-il, ailleurs que dans mon esprit, les exigences de mon esprit ? L’enchaînement déterministe crée en nous l’ordre du cosmos. ”
“ S’ils affirment quand je doute, c’est que les uns ont la sincérité de l’écho, mais les autres ont l’ambition de me conduire et l’avidité de m’exploiter. Toi, Devoir, ne serais-tu pas un surnom austère et comme une ombre abstraite du fantôme divin ? Kant ne t’a-t-il pas proclamé, impératif catégorique, avec l’arrière-pensée de découvrir derrière toi le Dieu dont tu es le Verbe ? Dans tous les cas, tu es le nom d’un maître, et je ne veux pas de maître. Obéir est toujours laideur et lâcheté. Arrière, les morales d’esclaves ”
“ Quand les stoïciens eurent rendu l’esclavage odieux à toutes les demi-consciences, on inventa, pour satisfaire les demi-consciences, le servage. Aujourd’hui les demi-consciences sont heureuses et fières de la suppression du servage et le salariat, dans leur langue naïve, s’appelle liberté. — Le problème reste toujours le même : écarter les apparences. Mais les apparences varient et les problèmes semblent varier. Il est inévitable que les menteurs observent les sincères et les imitent. Dès qu’une formule de vérité a quelque succès, les habiles s’en font un masque. ”
“ Mais la loi naturelle est le soutien même de ma liberté, l’air qui porte le frémissement de mon vol. Et l’air, certes, ne s’étend pas à l’infini, mais il est peut-être plus vaste que mes forces et que mes regards. ”
“ Un Sénèque se laisse engager par les circonstances à des professions de foi qui contredisent sa vraie décision intérieure. Rabelais est peut-être un chaos comme son livre ; dans un labyrinthe qu’éclaire mal une torche fumeuse, il se cherche sans se trouver et son âme n’est jamais le grand soleil de bonne volonté qui partout à la fois dissipe les ténèbres. ”
“ Quelle folie de pauvre au désespoir que d’aller affirmer ses désirs et ses aspirations comme des réalités. Et quel appauvrissement du rêve quand nous avons projeté notre ombre sur le mystère et que nous n’y voyons plus autre chose ; quand nous avons transformé l’infini en un homme infini. ”
“ Esclavage sans trêve, cabotinage sans repos, l’effort de plaire, l’effort de tromper, l’effort de reconstruire mille fois la victoire qui toujours s’écroule, l’effort agonisant de limiter et de chicaner la défaite. ”
“ Est-ce que je ne sens pas dans mon cœur battre l’amour ? Je développe directement les bons sentiments dont je possède au moins les germes. Ainsi je serai plus utile que toi. Mon amour pour mes frères sera autrement actif et efficace. Par le côté urgent, j’aborderai le problème de leur souffrance. Je serai un des héros qui luttent contre la misère. Le problème qui s’impose à nous — et ta sagesse le néglige si complètement ! — n’est-ce pas le problème économique ? Descends de tes ambitions hautaines ; daigne rester un homme et viens avec nous lutter parmi les hommes. ”
“ Chercher dans la métaphysique la règle de sa vie, c’est demander au mirage l’eau dont on a soif. C’est modeler la vie sur le rêve et transformer la conduite humaine en je ne sais quel hagard somnambulisme. ”
“ Pourquoi n’y a-t-il de science que du général, sinon parce qu’il est impossible de prévoir le tout d’un phénomène futur ? L’attribut de l’omniscience est une de ces contradictions criardes et profondes qui empêchent le concept d’un dieu personnel de devenir harmonieux et, pour quiconque pense avec grâce, concevable. ”
“ Le déterminisme a son domaine, la liberté a le sien ; et cependant l’un et l’autre emplissent magnifiquement l’univers. Ne nions pas la moitié des problèmes sous prétexte de les résoudre. Ne tranchons pas, pauvres Alexandres affolés à la complexité adorable du réel, la grâce mille fois repliée des nœuds gordiens. ”
“ La beauté émouvante du Baiser qu’est l’univers, comment devient-elle, aux dogmes des philosophes, grimace et hostilité ? Ils ne touchent pas au mystère avec assez de tremblement et de délicatesse amoureuse. ”
“ Chacun de leurs gestes est un acte de foi au déterminisme et ensemble un hymne à la liberté. Si le déterminisme avait la rigueur négative que postulent certains savants et qui leur semble nécessaire à la science, voici que la science elle-même deviendrait impossible. ”
“ Pauvre vieille facile à tromper, elle ignore, cette réponse d’hier, la forme où docteurs et pharisiens d’aujourd’hui ont emberlificoté le problème. Résous toi-même ton problème. — Que veux-tu dire ? — Repousse les paroles étrangères. Fais taire les affirmations des partis, des religions positives et des libre-pensées de troupeau. Fais taire les voix de ton pays et de ton siècle [1] . Tout cela n’est pas toi. — Hélas ! quels grands lambeaux tu m’arraches. Ne vais-je pas me disperser tout entier ?... — Ne crains rien. Tu ne te retranches que des pauvretés et des mensonges. Courage, mon fils. ”
“ Jusqu’à ton application à prouver le déterminisme qui est un démenti à l’omnipotence du déterminisme. Pour me convaincre, au lieu de laisser tes pensées dans leur désordre premier, voici que, tel un général range son armée, ta volonté les ordonne selon une logique hargneuse. Toute tentative de raisonnement contient une affirmation de la liberté. ”
“ Je ne demande pas l’effort d’une fois et je n’offre pas la joie d’un jour. Que ta main prenne chaque circonstance comme un ciseau pour te sculpter. Fais tomber, débris informe, tout ce qui n’est point toi. ”
“ Détachez-vous du froid des choses si vous voulez d’un amour véritable aimer la chaleur des cœurs. Quand ce que le vulgaire appelle des biens vous sera devenu indifférent, venez me dire que vous aimez, et je vous croirai. ”
Termes fréquents
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