“ Stalagmus, Géta Stalagmus s’est assis, tête basse. Il semble plongé dans de profondes réflexions. Géta le regarde. Stalagmus. — Je ne sais plus... Ai-je obéi à la colère ?... Ai-je obéi à la justice ?... Mon geste exprime-il le sentiment superficiel d’une minute ou la pensée profonde de toujours ? Géta. — De quoi te mets-tu en peine ? De toute façon, ton geste est beau, juste et utile. Stalagmus (haussant les épaules) . — Utile ? Géta. — Par Hercule, un geste de révolte l’est toujours : il nie le mensonge qui crée maître et esclaves ; il affirme la vérité et réalise l’homme. ”
Han Ryner
Élements biographiques
Han Ryner, pseudonyme de Jacques Élie Henri Ambroise Ner (1861-1938), fut un philosophe, journaliste et écrivain français, figure majeure de l’anarchisme individualiste, du pacifisme et de l’anticléricalisme. Refusant toute doctrine imposée, il prôna une transformation intérieure par l’individu, critiquant les révolutions violentes et défendant la liberté sexuelle.
Son œuvre, variée et riche, explore le subjectivisme, la résistance à l’oppression sociale et l’harmonie personnelle. Parmi ses textes emblématiques : Le Petit Manuel individualiste, Les Chrétiens et les Philosophes, Le Massacre des Amazones et La Sagesse qui rit, qui illustreront sa pensée radicale et son éthique libertaire.
Citations de Han Ryner
“ L’individualisme de Nietzsche, — bruit, agitation, tumulte, orgie, plus qu’harmonie, — est moins beau que le stoïcisme ou l’épicurisme. Sa métaphysique est fille de Hegel et de Darwin, de Platon et de Plotin. Mais il clame sa pensée en images si triomphantes, il la danse au rythme de symboles si bondissants et si vertigineux qu’elle semble la fiévreuse création de quelque dieu imprévu, Bacchus barbare, ivre de sa puissance, ivre aussi de ce qu’il a bu. Or ce qu’il a bu n’est pas du vin, mais je ne sais quelle essence formidable : de l’éternité condensée en instant. ”
“ Il n’est aujourd’hui ni plus commun qu’en un autre siècle, ni plus parfait, ni mieux écouté par la folie des grands et par la sottise des petits. Sauf aux heures de révolution ou de guerre, la persécution le frappe moins brutalement et ouvertement : elle en est peut-être plus subtile, plus efficace, plus éteigneuse des pensées libératrices. En quel contemporain trouverions-nous une beauté éthique supérieure à celles de Çakya-Mouni, de Socrate, d’Épicure, de Cléanthe, d’Épictète, de Dion Bouche-d’Or ? Et quel naïf croira la sagesse plus répandue chez nous qu’aux autres siècles ?... ”
Han Ryner,
Le Massacre des Amazones
“ Elle nous dira aussi plus complètement la vraie femme de trente ans, apparue en une fuite dans la Fée des Chimères, celle qui ne sait plus sourire et qui dit, les regards brûlants : « Marchons... foulons l’avenir... Je veux vivre !... je veux aimer ! » Et, même en nous donnant de la vie directe avec toutes ses tristesses et ses violences, même quand elle nous dira les aridités de la passion et ses puissantes oasis, elle ne perdra jamais son don unique « de flatter notre amour du merveilleux et d’en mettre partout en doses délicates qui laissent clairement transparaître le réel ». ”
Han Ryner,
L'ingénieux Hidalgo Miguel Cervantès…
(1926)
“ L'esprit de Cervantès était fait pour toutes les joies vaillantes. Les inquiétudes inutiles, il les rejetait d'un brusque mouvement et qui finissait par du rire et de la poésie. L'image de ses armes resta quelque temps présente au poète, mais le symbolisme bientôt s'en égaya. — Est-ce vraiment l'approche d'un danger que tu écoutes, cerf attentif, ou n'est-ce pas plutôt le chant de quelque oiseau? En cette malplaisante saison où les hommes n'osent parler, écoute, fils du cerf, comme, au passage des moines, le sifflement du merle fait de toute la lumière une frémissante ironie. ”
“ Amour et sagesse se supposent et se soutiennent dans la lumière des sommets comme, aux bas-fonds et aux ténèbres, servilisme et dominisme. Fraternisme et subjectivisme, ne seriez-vous pas les deux aspects de la vérité, le double mouvement de la vie, mon cœur qui se dilate et qui se contracte ?... Pourtant mon émotion est si différente lorsque j’écoute ici et lorsque j’écoute là... Ta voix de charme, ô Jésus, me laisse plus inquiet que le verbe viril d’Épictète. « Aime ton prochain comme toi-même ». Mais comment est-ce que je m’aime ? Tout est-il aimable en moi ? ”
Han Ryner,
Les Véritables Entretiens de Socrate
“ Par un bond qui s'appelle la mort, je remonterai, ô joie, dans le char de lumière et je volerai sur la trace des dieux. — Ne confonds pas, mon Platon, le bonheur avec l'épanouissement d'une ivresse ou d'une volupté. Le vrai bonheur se reconnaît à ceci qu'il ne s'accompagne point de lyrisme et de vertige. Il ignore les élans et les brusqueries, tous les bondissements qui retombent. Je n'interdis ni les voluptés, ni les vastes pensées incertaines. Mais j'ai pitié de celui qui rend ces éclairs pour le durable soleil du bonheur. C'est ton durable bonheur qu'il te faut allumer. ”
Han Ryner,
Les Chrétiens et les Philosophes
“ Comment la pensée qui a eu pour langage la vie entière d’un Socrate, d’un Antisthène, d’un Diogène, d’un Zénon, d’un Cléanthe, d’une Arria, d’un Thraséas, serait-elle indifférente à un esprit curieux comme le tien ? Mais, pour l’homme soucieux de se perfectionner, elle est la seule intéressante. S’il existait une conception qui pût embellir les formes du corps, ah ! comme elle exciterait l’amour de Serenus et de Serena. Il existe une conception qui peut embellir notre âme et nous rendre presque semblables aux dieux : elle seule est digne de l’amour des hommes. ”
“ Dès que le mâle s’écarte, titubant de faiblesse, titubant d’une joie ivre qui se prolonge, je me jette sur lui, et mes mandibules d’amoureux impuissant broient, joyeuses et furieuses, la tête élégante. Rapide, j’abandonne cette agonie pour me jeter sur la bien-aimée. J’arrache brutalement ses ailes, je la pousse dans le nid, je la bouscule dans un coin écarté où nul ne puisse voir ma folie. Là, tandis que mes antennes disent amour et disent haine, tandis que mes cimbales chantent des fureurs et des désirs, je la tiens, je la presse contre moi, en une ardente, en une décevante étreinte... ”
“ Quand on a appelé individualisme la doctrine harmonieuse d’un Socrate, d’un Épicure, d’un Épictète, ce n’est pas sans répugnance qu’on accorde le même nom à la pensée d’un Nietzsche, d’un Stendhal, d’un Calliclès, brusque comme un ressort et gloutonne comme un fauve. On est tenté d’affirmer qu’il ne saurait y avoir individualisme là où il n’y a pas respect de tous les individus. Celui qui à un seul être — l’Unique, dit Stirner — sacrifie tous les autres, on préférerait le nommer, s’il reste peu actif et peu malfaisant, égoïste. ”
Han Ryner,
L'ingénieux Hidalgo Miguel Cervantès…
(1926)
“ Il secoua le poids inutile. — Don Quichotte, — se dit-il à lui-même, — prends les choses telles qu'elles sont à l'heure où tu es arrivé. Tout regret est folie : le possible d'hier n'est-il pas devenu aussi impossible que si hier n'avait jamais été? Don Quichotte, prends garde. Si le bonheur n'était qu'un mirage comme la gloire et les aventures enchantées. Il soupira : — Le bonheur, ah ! le bonheur. Et il dit à demi-voix : — Enfant, je marchais avec courage vers l'arbre qui, vêtu de nuit et de distance, m'apparaissait un géant ou un magicien. ”
Han Ryner,
Des diverses sortes d’individualisme
“ L’Épicurien arrive à accumuler ses plaisirs, à porter toute son attention sur ses joies, à jouir de tous ses bonheurs d’hier comme de ceux d’aujourd’hui et de ceux de demain. Sous cette immensité de bonheur, il cache les petites douleurs qu’il ne peut éviter, ou plutôt il en fait encore de la joie. Dans cet océan de joie, une goutte d’amertume ne peut qu’augmenter le bonheur en lui donnant une saveur plus piquante. Ainsi, l’épicurisme bien compris, élevé jusqu’où l’élève Épicure, c’est en effet le bonheur continuel, la liberté d’esprit continuelle, l’indéfectible individualisme. ”
“ À force de river les choses les unes aux autres, il fait tomber sous le poids trop alourdi l’anneau qui porte les choses. Consens donc qu’on te fasse ta part, déterminisme aveugle qui te détruirais toi-même et l’univers avec toi. Reste le souverain du mécanisme, de la matière, de la passivité. Enorgueillis-toi : partout il y a lourdeur et matière. Humilie-toi : nulle part, la matière n’est tout. J’aime ton effort héroïque, déterminisme, bégaiement de la pauvreté matérielle. Mais toi, liberté, cantique de la richesse formelle, tu mets partout une lumière et un sourire d’humanité. ”
“ Nous ne vivons plus pour la joie de l’instant, mais pour nous « surmonter », pour désirer et causer notre propre « déclin », pour nous donner à l’avenir et à la création du surhomme. Nietzsche exige que nous aimions l’univers, que nous aimions, dans l’heure présente, les heures qui l’ont amenée et les heures qu’elle amènera ; il veut que nous l’aimions, cette heure, non pas une fois, mais une infinité de fois, aujourd’hui, et dans le passé sans fond, et dans l’avenir sans fond, dans toute « la profonde éternité ». ”
Han Ryner,
Le Massacre des Amazones
“ Tant que l’homme n’a pas compris l’étranger, il le considère comme un barbare. L’absence ou la forme différente des « hauts-de-chausses », les mœurs étonnantes, les habitudes inouïes, tout le trouble et l’épeure : il se demande si l’âme est bien la même ici ; il craint d’avoir à combattre une pensée contradictoire, à lutter pour la vie mentale. Il s’effare devant le mystère. La femme ne sent pas ce qu’il a de terrible pour l’esprit qui, bientôt peut-être, en sera élargi, mais qui d’abord en est comme annihilé. ”
Han Ryner,
Les Chrétiens et les Philosophes
“ Ô Serena, la beauté, la vérité, le souverain bien, ce sont trois noms du même Dieu. Si tu tiens réellement l’une ou l’autre de ces richesses véritables, tu les tiens toutes trois. serena Il y a des vérités qui sont laides. épictète La vérité qui te semble laide n’est pas la vérité, ou bien tu juges de la beauté selon des préjugés, non selon la raison. Dieu règle le monde comme une harmonie, et l’harmonie est tout ensemble le vrai, le beau et le bien. Si tu crois dans la musique des mondes entendre une discordance, c’est parce que tu n’entends pas les notes qui complètent l’accord. ”
“ Trop tard. Il avait déjà le pied levé sur le mien. Oh ! je n’attendais pas que le lourdaud m’écrasât les orteils. Tant pis pour le maladroit : la bousculade, le recul trébuchant et la chute ! Mes bras se tendirent, hostiles. Alors, dans un éclair, je vis que mes bras, si petits, si grêles, étaient des pattes de fourmi. Je songeai encore : « Des pattes qui sont des oreilles. Quel rêve fou recommence ! » Je crus qu’un rire nerveux allait me réveiller. Mais ce fut, soudain, une nuit noire, sinistre. Le cauchemar m’écrasa jusqu’à la mort. Puis je ne sentis plus rien. ”
“ Si, par grand hasard, l’objet continue de plaire, la crainte de le perdre tourmente notre cœur. Et toujours on s’aperçoit que la conquête excite l’appétit au lieu de le rassasier. Le pauvre bien, considéré tout à l’heure comme un but et un couronnement, n’est plus qu’un moyen de conquêtes nouvelles. Comme ce point de la route, là, devant moi, où se ferme l’horizon, le désir non encore satisfait semble la limite du monde ; l’horizon reculera, si j’avance. Le sage n’est plus le naïf qui court vers le ciel. J’ai admiré par quels degrés savants s’affranchit Épicure. ”
“ Je relis, pour cette joie, l’hymne aux cloches qui chante au commencement du Chemin de l’Irréel et les louanges du Songe Dont les pâles regards sont des lys inéclos. Les discours de la Nuit, de la Volupté et de la Mort dans le premier poème ; dans le second tous les discours du Poète et de la Bien-Aimée sont particulièrement riches à ce point de vue. Mais ces grands morceaux valent surtout d’ensemble. Je n’ose détacher de l’éclatante rivière un de ces diamants qui se font valoir les uns les autres. Et je ne vois aucune raison de choisir. Ils me paraissent tous d’une beauté égale, absolue. ”
Han Ryner,
L'ingénieux Hidalgo Miguel Cervantès…
(1926)
“ Cervantès s'inclina, fit entrer le jeune homme et, lui indiquant un des deux sièges que possédait la maison : — Poète? — interrogea-t-il. — Je m'y efforce, seigneur. Mais qui oserait, devant vous, prendre le titre glorieux? L'inconnu continua : — Je suis un enfant qui vous admire, un apprenti qui vous étudie, un germe que Dieu développera ou desséchera selon sa volonté toujours adorable. — Votre modestie, - dit Cervantès, -vous est un charme de plus et comme un naïf chapeau de fleurs. Car vous ne pouvez ignorer, jeune homme, que vous égalez en beauté la plus émouvante des femmes. ”
Han Ryner,
Le Massacre des Amazones
“ Pour le professeur Larroumet, le grand talent et la grande virilité, c’est de professer. Et Arvède Barine — intelligence ouverte et superficielle, curiosité en éveil, parole facile et égale, sourire spirituel — est un excellent professeur, bien supérieur, certes, au fade Larroumet. Et il est presque aussi difficile d’apercevoir un bout de jupe sous la toge de l’une que de deviner une culotte sous la toge de l’autre. La voix d’Arvède Barine n’a pas plus la grâce musicale d’une voix de femme que celle de Larroumet la sonorité ferme d’une voix virile. ”
“ Le nom de Jésus, grand parce qu’il fut ennemi des prêtres, des tyrans et des riches, parce qu’il défendait de juger, parce qu’il détruisait la morale qu’on appelait alors Loi ou Thora, qu’en avez-vous fait ? Vous vous en êtes servis pour incliner les simples devant les puissances et les mensonges. — Tu as raison, dit une voix forte — et cette voix sortait de la bouche d’un homme qui danse. Chasse les morales d’esclaves, les doctrines de troupeaux, les maîtres du bon sommeil. Comprends-moi, moi et ma danse. Je suis la sagesse, la puissance et la vie. ”
Han Ryner,
Les Chrétiens et les Philosophes
“ Elle est un poème aussi beau et presque aussi rare que l’amour. serena Non. Elle est la musique qui ne signifie rien sans les paroles. Si elle ne chante l’amour, elle devient laide comme un air sifflé par des cochers. Comment accordes-tu quelque prix à une chose aussi commune, où l’esprit n’a point de part et que tous peuvent donner ? serenus Ô naïve, tu te trompes. La volupté est un art et il y a peu d’artistes. Je te félicite, heureux instrument tombé d’abord aux mains d’un bon musicien. serena Ce que tu dis doit être laid, puisque je me sens rougir. serenus Demande à Porcus. ”
“ Ai-je du genre, de l’espèce, de la différence, des idées plus claires que de la science, de l’art ou de l’éthique ? Les mots qui serviraient aux définitions me seraient-ils plus lumineux que les termes définis ? Le défini est un mot ; la définition, plusieurs mots. Si j’ai dû définir le premier, qui me dispensera de définir les seconds et, après les seconds, ceux qui auront servi à les définir ? Nous voici au rouet, dirait Montaigne. Si ma lâcheté recule d’abord, elle me condamne au recul à l’infini. ”
“ C’est que Tailhade ne songe guère au monsieur quelconque qu’il loue. Il songe à Tailhade et, par une illusion facilement explicable, donne comme une seule et même chose ce qu’il voudrait avoir et ce qu’il a réellement. Il n’a pas la verve, puisqu’il n’a ni abandon ni abondance généreuse. Il a la cruauté, l’ironie calculée. Il n’a jamais la joie des larges mouvements et de l’irrésistible puissance à demi-consciente. Quand il la poursuit, c’est une course après la verve, une course épuisante et immobile de cauchemar. ”
Han Ryner,
Les Chrétiens et les Philosophes
“ Il nous a révélé cette vérité que tu cherches, Historicus, ce bien que tu cherches, Épictète, en se révélant lui-même. Il s’est fait semblable à nous pour nous engager à nous faire semblables à lui. Écoutez Dieu, écoutez le Verbe, au lieu de faire retentir interminablement de vaines paroles humaines. La sagesse humaine n’est que vanité. Épictète a raison de mépriser les amusements d’Historicus ; Historicus a raison de mépriser les erreurs d’Épictète. Seule la sagesse divine, que votre aveuglement nomme folie... serenus Ce corybante est insupportable. Nous parlions sérieusement, Théophile. ”
Han Ryner,
Le Massacre des Amazones
“ Cœur d’enfant est très différent de la Fée des Chimères, d’un art moins habile, mais d’une grâce plus spontanée encore. La Fée des Chimères, avec ce charme inattendu d’une poésie craintive jusqu’à l’ironie, est de ces livres qu’on ne refait pas. Mais ce conte renfermait le germe de plusieurs romans. Il me semble la préface, pudiquement hésitante et balbutiante, de confidences plus directes sur le cœur de la femme. J’imagine que les livres soigneusement cachés forment le cycle de l’amour et du rêve féminins, et Cœur d’enfant en dit le premier chapitre. ”
“ Un désir de l’homme, c’est toujours présage de mille défaites, de mille catastrophes et d’un succès définitif. Mais nulle richesse éthique ne sortira, blé jailli d’un gland, de la pauvreté rugueuse des progrès matériels. Ce sont choses d’un autre ordre. La liberté ne sera pas, comme l’imagine Spencer, fille de la nécessité. Notre vouloir persévérant la créera, non l’évolution ou l’accident. Et il ne faut pas que ce bien extérieur, loin de nous à une distance que nous n’osons même déterminer, devienne un appui et un besoin de la beauté intérieure, qui dépend de nous dès aujourd’hui. ”
“ Un baiser semble unir « la vie au rêve ». Mais ici, le plus faible des deux amants tremble de froid, de solitude invaincue et aussi, soudain, d’une présence effroyable et douce, de plus en plus envahissante, car Tout rêve est un regard infini vers la mort. Elle sentait bien, la pauvrette, que, malgré la main de pitié vague qui caressait sa main peureuse, le poète n’était plus là. Elle l’appelait inutilement ; elle cherchait en vain son regard. Lui, cependant, perdu dans un songe lointain, Sur le fond de la nuit vit ces fresques mouvantes. ”
“ Par un chemin sûr, tu as rejoint Jésus. Toi aussi, maintenant, tu aimes les hommes ; toi aussi, tu as soif de te donner. Va et donne-toi. Instruit à ton effort continu pour te saisir dans ta réalité, tu ne risques plus de te donner aux folies et aux mensonges, aux forces de haine qui grimacent l’amour ; tu ne risques plus de te donner à une de ces courtisanes : doctrines, partis, religions, patries. Tu es un vivant et tu n’es plus tenté de te livrer comme un cadavre et comme une arme aux puissances jalouses qui crient : « Hors de moi point de salut ! » ”
Han Ryner,
Le Massacre des Amazones
“ La femme est plus intelligente que l’homme, plus apte à comprendre la pensée d’autrui, au moins dans son détail infini. Car l’effort de ramener la diversité à l’unité et les conséquences au principe ; l’art de définir, l’art de découvrir le centre d’un être et ses limites ; la création refaite par la synthèse est déjà œuvre virile. La femme n’a guère l’esprit critique ; elle a, merveilleusement, l’intelligence cabotine. ”
“ Le poète, délivré des préjugés représentés par la Nuit, la Volupté et la Mort, s’est élevé jusqu’à l’Idée. De la cime de son rêve il contemple, heureux, le spectacle élargi. Car les choses lui disent de toutes parts la beauté et la puissance d’un renouveau, et il marche, aspirant la force qui monte des sèves. Mais, comme il va dans une extase, il se trouve tout à coup en face d’un calvaire. Au pied du Christ qui pleura, une femme pleure ; ces deux images de la souffrance passée et de la souffrance actuelle semblent crier l’éternité de la douleur. ”
