“ L’individualisme de Nietzsche, — bruit, agitation, tumulte, orgie, plus qu’harmonie, — est moins beau que le stoïcisme ou l’épicurisme. Sa métaphysique est fille de Hegel et de Darwin, de Platon et de Plotin. Mais il clame sa pensée en images si triomphantes, il la danse au rythme de symboles si bondissants et si vertigineux qu’elle semble la fiévreuse création de quelque dieu imprévu, Bacchus barbare, ivre de sa puissance, ivre aussi de ce qu’il a bu. Or ce qu’il a bu n’est pas du vin, mais je ne sais quelle essence formidable : de l’éternité condensée en instant. ”
Résumé
Han Ryner, dans Prostitués, explore les tensions entre poésie, philosophie et conscience, en s'appuyant sur des références à Nietzsche, Léon Daudet ou Tailhade. L'œuvre interroge le "surhomme", le rythme créateur et l'inconscient, mêlant critique littéraire et réflexions sur l'écriture.
À travers des citations percutantes, Ryner déconstruit les actes poétiques et les paradoxes de la joie, tout en soulignant la vulnérabilité humaine face à l'éternité. Ce texte, à la fois lyrique et intellectuel, révèle une quête de sens dans la tension entre l'individu et l'univers.
Citations de Prostitués (Han Ryner)
“ Un baiser semble unir « la vie au rêve ». Mais ici, le plus faible des deux amants tremble de froid, de solitude invaincue et aussi, soudain, d’une présence effroyable et douce, de plus en plus envahissante, car Tout rêve est un regard infini vers la mort. Elle sentait bien, la pauvrette, que, malgré la main de pitié vague qui caressait sa main peureuse, le poète n’était plus là. Elle l’appelait inutilement ; elle cherchait en vain son regard. Lui, cependant, perdu dans un songe lointain, Sur le fond de la nuit vit ces fresques mouvantes. ”
“ Son style est d’une beauté poétiquement féminine, à la fois large et précise. Ah ! la grâce flottante des draperies et le sourire lumineux des images. Geste toujours ému et émouvant, il dresse des pensées d’une noblesse hautaine, des sentiments d’un étrange et fiévreux stoïcisme. Sur le roc abrupt de l’individualisme, Jacques Fréhel apporte, lumière chaude et ardente couleur, je ne sais quelle grâce sauvagement fleurie. L’austérité puissante de cette bretonne est, telle une lande de son pays, toute brodée de l’or épineux des ajoncs, de l’améthyste tremblante des bruyères. ”
“ Mais le geste était supérieur à Zola, dépassait Zola, comme ce mot qu’il dit inattentif à la cour d’assises : « Je ne connais pas la loi. » Le prétendu révolutionnaire ferma les yeux, terrifié par la belle lumière anti-sociale que la Parole venait de faire en lui et autour de lui ; il s’excusa, tremblant comme un enfant dont la main a tourné, machinale, un bouton quelconque et qui voit les ténèbres soudain s’éclairer. Il balbutiait une naïveté et une pauvreté, le mot qui aurait pu dire tout le dédain de l’homme qui pense pour la société, la plus brutale des forces naturelles. ”
“ Nous ne vivons plus pour la joie de l’instant, mais pour nous « surmonter », pour désirer et causer notre propre « déclin », pour nous donner à l’avenir et à la création du surhomme. Nietzsche exige que nous aimions l’univers, que nous aimions, dans l’heure présente, les heures qui l’ont amenée et les heures qu’elle amènera ; il veut que nous l’aimions, cette heure, non pas une fois, mais une infinité de fois, aujourd’hui, et dans le passé sans fond, et dans l’avenir sans fond, dans toute « la profonde éternité ». ”
“ C’est que Tailhade ne songe guère au monsieur quelconque qu’il loue. Il songe à Tailhade et, par une illusion facilement explicable, donne comme une seule et même chose ce qu’il voudrait avoir et ce qu’il a réellement. Il n’a pas la verve, puisqu’il n’a ni abandon ni abondance généreuse. Il a la cruauté, l’ironie calculée. Il n’a jamais la joie des larges mouvements et de l’irrésistible puissance à demi-consciente. Quand il la poursuit, c’est une course après la verve, une course épuisante et immobile de cauchemar. ”
“ L’un d’eux, un des plus ternes pourtant, semble intéresser le démiurge inférieur. C’est une attitude accablée et, parfois, des regards en haut douloureusement timides, comme des prières vers quelqu’un qui n’est peut-être pas là. Puis l’ombre, laissant presque tomber sa ligne vaine, tord ses bras inanes, et elle crie, — avec aussi peu de bruit qu’en un cauchemar : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où tout à coup retentit en moi comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Ma foi se meurt ! ma foi est morte ! » — Eh ! dit le démiurge, les morts ressusciteront. ”
“ Le mystère extérieur qu’il fait rentrer avec le plus de bonheur au sanctuaire psychique est celui de la justice. Il n’y a point de justice transcendante au monde ; il n’y a point de justice immanente des choses. La justice appartient tout entière au domaine humain ; mais elle est, plus encore qu’une pensée, un instinct. Elle est notre atmosphère. Si nous en sortons, notre esprit se rassure en vain par des sophismes et notre vouloir se tend inutile dans le vide. Notre inconscient, privé de l’air pur qui lui est nécessaire, s’affole. ”
“ Le poète, délivré des préjugés représentés par la Nuit, la Volupté et la Mort, s’est élevé jusqu’à l’Idée. De la cime de son rêve il contemple, heureux, le spectacle élargi. Car les choses lui disent de toutes parts la beauté et la puissance d’un renouveau, et il marche, aspirant la force qui monte des sèves. Mais, comme il va dans une extase, il se trouve tout à coup en face d’un calvaire. Au pied du Christ qui pleura, une femme pleure ; ces deux images de la souffrance passée et de la souffrance actuelle semblent crier l’éternité de la douleur. ”
“ Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Assez adroit ouvrier de mots et de nombres, Charles-Brun n’aurait pas grand chose à apprendre pour devenir un poète. Mais il aurait tellement à oublier ! Or un professeur ne perd jamais rien, mais épaissit chaque jour sa couenne d’érudition. Charles-Brun est un esprit curieux et inconstant, capable partout d’une médiocrité agréable, mais à qui son habileté et même son talent ne créent jamais qu’une personnalité fuyante. ”
“ Il faudra toujours dire : un style rapide, un style large, l’ampleur du style. Mais je louerai plutôt une écriture soignée et je blâmerai une écriture précieuse. La préciosité — qui a d’ailleurs des apparences fort diverses — c’est le souci exclusif de l’écriture, du petit détail souriant ou pittoresque, de la mouche au coin de l’œil, du rouge et du blanc dont on corrige les couleurs de la nature. Il n’y a pas de style artificiel ; il n’y a guère d’écriture naturelle. Le style tient le milieu entre la pensée et l’écriture. ”
“ Le poète et la bien-aimée vont regardant dans leurs yeux le reflet de la joie des choses et oublieux de l’humanité mauvaise et dolente. Bientôt des inquiétudes pénètrent leur bonheur et, comme la mer immense envahit peu à peu une barque frêle, les voix des douleurs arrivent à eux et les troublent. Va-t-elle donc, agonie qui se débat, sombrer dans l’universelle souffrance, la pauvre barque de leur bonheur. Non, ce sera mieux. Ils iront d’eux-mêmes, apôtres de la pitié, vers la foule. ”
“ Flaubert serait une admirable parole romantique, s’il avait eu à faire passer par son « gueuloir » autre chose qu’une âme bourgeoise. Cervantès, au contraire, héros bafoué par la vie, crée un être réel et noble, puis il le livre à l’insulte des basses réalités. Don Quichotte, hué par la tourbe ignoble des faits, apparaît comme un martyr jeté aux bêtes. Il n’en est que plus admirable. C’est quand l’âme semble vaincue par les choses que sa vraie supériorité éclate ; la couronne d’épines et le sceptre de roseau sont de merveilleuses parures pour ceux-là dont le royaume n’est pas de ce monde. ”
“ Rêver de ta beauté, de ta grandeur, de la douceur affolante de tes baisers, cela suffit à remplir une vie. Le Maître a répondu : — Tu es belle. Tu vivras de ta beauté comme d’autres vivent de leur force. Ton baiser m’est aussi doux que le pain du plus pur froment. Aime-moi, rêve de moi, invente pour moi des caresses nouvelles. La laide ou la fière a vu son travail s’accroître, devenir écrasant, supprimer le peu de loisir qui lui restait, tuer complètement l’ange qui agonisait en elle, tuer quelquefois la bête surmenée. ”
“ Sous le choc du drame, un effrayant travail de désagrégation commence dans l’esprit de Suzanne. Son ancienne logique croule. Des mysticités poussent sur les ruines. Parce qu’elle est malheureuse, elle se croit punie, elle se croit criminelle. La morale, dans ces lueurs d’orage, ne lui paraît plus la même qu’à l’aube de l’espérance et au soleil du bonheur. En vain Jude s’irrite, affirme avec une énergie croissante que les vérités éternelles ne doivent pas être vues aux reflets changeants des événements fortuits. ”
“ Même en sa jeunesse première, dans la gloire de sa beauté blonde, quand il portait fièrement la tête d’un Christ qui rêve d’être Madeleine : cet être à deux faces jouisseuses aima surtout les besognes crépusculaires et équivoques. Sans doute, il sait se déguiser de toutes les ambitions et il lui arrive de représenter le poète ou le critique comme un cabotin, aux lumières, est le roi ou l’honnête conseiller. Et ses attitudes ne marquent jamais raideur ni gêne. Mais sous les noblesses théâtrales on sent toujours la joie espiègle de celui qui se travestit. ”
“ Car toute joie se veut elle-même et, se voulant, elle veut toutes les conditions qui lui ont permis de naître. En vain les peines fuient dans l’infini, tentent de se perdre au néant. Leur course éperdue est dirigée vers le renouvellement par l’âpre effort des joies qui veulent revenir les mêmes au même point. Les joies victorieuses rythment le monde. « Toute joie veut l’éternité, — veut la profonde éternité. » Et Nietzsche, « ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour », chante son amour en une danse vertigineuse. ”
“ Pardonnez-moi, ange, si je vois les choses en homme, si je n’espère rien pour le « collectif », si je me souviens que le salut individuel est seul possible et que nul n’est initié que par lui-même. Une philosophie reçue docilement n’est plus une philosophie et un perroquet qui récite l’Évangile n’est pas le Verbe. Dans le cadavre qui répète, la pensée devient une morte et on n’enseigne point le rythme libre de la vie. ”
“ Soyez remerciée, Mélusine, pour les profondes joies que vous m’avez données. Votre critique d’aujourd’hui est juste comme la lumière. Vos espoirs pour demain sont irréalisables et vos moyens puérils ; mais, si vous confondez, ange enfant, le rêve avec la vie, du moins vos rêves sont des sourires de beauté et dissipent les songes des réformateurs vils, cauchemars écrasants pour tout esprit un peu noble. Vous savez quels sont les vrais biens ; vous connaissez l’emplacement réel du paradis et le chemin qui y conduit. ”
“ Vous connaissez votre faiblesse, M. Gide. Ne soyez pas trop fier de cette supériorité relative et n’accusez pas d’être aussi faibles que vous et plus ignorants d’eux-mêmes ceux qui marchent dans leur force. Vous avez la haine de la foule et de tout ce qui est vulgaire, mais votre haine est mêlée de terreur : « Quand je suis dans la foule, j’en fais partie, et c’est parce que je sais ce que j’y deviens que je dis que je hais la foule. » Votre morale, M. Gide, est une hygiène de valétudinaire, excellente pour la plupart, dont quelques-uns n’ont pas besoin. ”
“ Le poète écoute, dans la prière désolée de la femme, la grande plainte de toujours. Il la relève, il la rappelle à l’espoir. Il dit la puissance de renouvellement de la nature, et que l’hiver est la préparation secrète du prochain printemps, et que toute souffrance réelle est le creuset d’une joie de bientôt. Mais il faut rejeter les douleurs imaginaires et l’humanité doit marcher libre, débarrassée de la croix qui pèse sur elle depuis trop de siècles. ”
“ Ses moyens d’expression — de l’alexandrin au vers de deux syllabes, de l’hexamètre latin à la prose française roide en son armure ou souple et jupes troussées — sont aussi innombrables que les merveilles à exprimer. Le lyrisme, le calme épique, la tendresse de l’idylle, le drame et ses violences, la brutalité satirique, réveillent à chaque pas l’attention, nous étonnent à la fois par l’inattendu et l’à-propos. Comme la science de la vie est universelle, le poète se manifeste observateur, mathématicien, théologien, mage. ”
“ Pendant trois ans Mme Jacques Fréhel se tait. Sans doute elle a senti son insuffisance actuelle devant l’œuvre objective et qu’un labeur probe doit la guérir de son infirmité. Elle a compris le devoir que lui imposent ses dons merveilleux et qu’elle serait coupable envers son génie si elle ne le complétait de talent. Quand elle sort de son généreux silence, c’est pour nous apporter, à un an de distance, deux livres qui sont enfin des beautés achevées. Vaine pâture, roman manqué mais tout pénétré de parfums doux et amers de poème, me frappait d’un étonnement qui espère, d’une attente de joie. ”
“ Je salue en Laurent Tailhade le moraliste parnassien. Il y a une morale parnassienne, comme il y a une morale romantique et une morale classique. La morale est l’autre face de l'esthétique. Elle est l’esthétique du geste ; toujours elle exige « que le geste soit beau. » Mais nos opinions sur la beauté sont diverses. La morale du boutiquier approuve le geste utile, comme son esthétique admire un canal ou un chemin de fer. Avant que d’écrire ou d’agir, le classique apprend à penser, et geste ou parole lui semblent beaux qui expriment directement et clairement le pouvoir absolu de la raison. ”
“ Un être lucide jusqu’ici devient fou. Il sent, en une terreur d’enfer, sa raison « s’enfuir trébuchante comme une femme malade qui voit son lit en feu. » Il a trop cherché, le pauvre dément, la joie qui n’existe pas, « le baiser qui pense ». Il croit maintenant apercevoir les lèvres qui le donneraient. Ses paroles de flamme caressent l’impossible beauté. Il lui voit, parmi d’autres noblesses étranges, des « mains de séraphin, toujours levées en haut comme des colombes enchaînées mais qui aspirent à l’azur ». ”
“ Rémy de Gourmont fait voir souvent « l’amalgame répugnant ». Quand il nous rend ainsi « simultanés » pour un instant, notre premier mouvement est une révolte, non contre nous, mais contre lui. C’est le résultat qu’obtient toujours le courageux qui dirige une lueur sur l’amas d’immondices qu’est l’esprit passif. Son mépris pour l’entassement fou et ignoble qui forme une intelligence obéissante est moins odieux encore que son amour pour l’harmonie nouvelle qu’est tout esprit libre. Il ne voit guère qu’une recommandation à faire à l’artiste : « Il faut obéir à son génie ». ”
“ C’est, enveloppée au baiser d’un fleuve de poésie, une île de réalité perfide. De la vie moderne, grossière sous son élégance apparente, ricane en s’efforçant au plaisir superficiel ; mais tout autour, joie et douleur, profondeur et poésie et noblesse farouche, la vie des imagiers bretons sourit, pleure, chante. Facile et naturelle, cette poésie sort sans bouillonnement d’une source généreuse. La réalité où se brisent ses flots chanteurs est dressée avec quelque effort peut-être, mais avec un effort triomphant. Jacques Fréhel est un poète né qui a su devenir un romancier. ”
“ Ah ! pour toi non plus, la vie ne fut pas éducatrice. Dans quelques années, si on oublie qu’un jour tu fus brave, si on te pardonne d’avoir fait une fois un geste de virilité, nous te verrons, vieillard qui bave de désir devant tous les hochets, recommencer à mendier le suffrage d’Albert Vandal et de Jules Lemaître. Car tu as toutes les vanités éblouies de l’enfance. Les événements auxquels tu es mêlé te paraissent extraordinaires et le geste de ta main te cache l’univers. ”
“ Toute puissance crée un devoir et Lacuzon est mon débiteur pour les nobles vers dont il me prive quand, au lieu de travailler, il s’acagnarde auprès de vagues sculpteurs qui, de leurs idées baroquement larvaires et de leur ignorance prétentieuse, déshonorent Baudelaire ou Vigny. Éternité, « très simple poème de rêve fait... de souffrance et d’infinie tendresse » est précédé d’une préface combattive et hautaine. J’aime, ici et là, celui qui peut dire avec « l’accent des certitudes » et sans que sa parole sonne faux : Ma vie et sa ferveur, mon geste et sa fierté. ”
“ Pour ma part, avec une inquiétude qui s’efforce d’admirer, je m’étonnais devant les Morticoles, devant le Voyage de Shakspeare et même encore, amoureux tenace, devant Suzanne. Hélas ! toute admiration est devenue impossible, et tout espoir, et même toute inquiétude. Celui qui semblait pouvoir être le noble pamphlétaire de sa propre conscience est devenu bassement le pamphlétaire d’un parti. Celui qui promettait un penseur original s’est rangé à la banalité catholique et, au lieu de rugir dans la solitude, il bêle avec force parmi le troupeau de la Libre Parole. ”
“ Je ne dirai pas quels angles durs des marches accrochent la lumière et brutalisent la chute. Or l’enfant qui tombe est un sensible, un poète, un de ceux que le choc de la vie risque de tuer ou d’affolir. Et, en effet, c’est tout meurtri, fou et mourant qu’il arrive. Sa folie est un étourdissement peu durable. Il se réveille, se relève et, comme tous les convalescents, voici que joyeux il consent à la vie. ”
“ Ma bonne volonté est récompensée : je lis trois cents vers en jouissant de la richesse constante de la rime. Mais M. Coppée a un mérite encore plus grand, c’est la souplesse variée du rythme. J’aime l’habileté sans effort de sa versification. Pendant trois cents vers encore, je m’étonne et m’amuse de l’ingéniosité des coupes, de ce que j’oserai appeler la ligne svelte et sinueuse du vers. Le vers de M. Coppée ressemble quelquefois aux femmes de Chéret et vous donne une sorte de joie presque physique. Il marche, élégant, léger, envolé, comme une parisienne. ”
Termes fréquents
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