“ C’est le langage retenu, frissonnant, de quelqu’un qui grelotte pour avoir trop pleuré. Ces sentiments que nous venons de dire, sentiment de la souffrance, de la mort, d’une humble fraternité, font que Baudelaire est, pour le peuple et pour l’au-delà, le poète qui en a le mieux parlé, si Victor Hugo est seulement le poète qui en a le plus parlé. Les majuscules d’Hugo, ses dialogues avec Dieu, tant de tintamarre, ne valent pas ce que le pauvre Baudelaire a trouvé dans l’intimité souffrante de son cœur et de son corps. Au reste, l’inspiration de Baudelaire ne doit rien à celle d’Hugo. ”
Résumé
La Nouvelle Revue Française, revue littéraire fondée en 1908, explore les enjeux de la création artistique et les tensions entre tradition et modernité. À travers des analyses perspicaces de figures comme Baudelaire, Rimbaud ou Dostoïevsky, elle interroge la souffrance, la beauté et l’absurde.
Les textes, riches en références à la littérature, à la philosophie et à la poésie, mettent en lumière des thèmes tels que la passion, la mort ou la révolte, souvent à travers des citations percutantes. Cette œuvre, oscillant entre critique et réflexion existentielle, révèle une quête constante de l’essentiel dans l’art.
Citations de La Nouvelle Revue Française ()
“ À la terre de la beauté M. Suarès n’a voulu apporter que de la beauté, il en a créé, versé, fait tournoyer à profusion, et, comme un prince de la Renaissance, il ne vit ici que dans les fêtes flamboyantes du style. Il y a des phrases où l’on mord comme dans des fruits, des phrases d’or, de parfums, de cristal... Mais ces phrases vives ne sont point vides, un cœur ardent les alimente. « Je n’ai pas mangé depuis trente heures. La lumière nourrit. » C’est cela, la phrase boit à torrents une nourriture qui lui verse la vie, et qui ne l’alourdit jamais. ”
“ ARTHUR RIMBAUD Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. Sa vie, un malentendu, la tentative en vain par la fuite d’échapper à cette voix qui le sollicite et le relance, et qu’il ne veut pas reconnaître ; jusqu’à ce qu’enfin, réduit, la jambe tranchée, sur ce lit d’hôpital à Marseille, il sache ! « Le bonheur ! Sa dent, douce à la mort, m’avertissait au chant du coq, — ad matutinum, au Christus venit [1] — dans les plus sombres villes » ! — « Nous ne sommes pas au monde ! » ”
“ Vous ne savez pas s’il parle sérieusement ou s’il se moque de vous. Peut-on, en effet, ne pas s’incliner devant un mur ? Peut-on opposer à la nature qui fait son œuvre sans songer à nous, notre « moi », petit et faible, et qualifier d’absurdes les jugements qui nient cette possibilité ? Mais Dostoïevsky se permet justement de douter que notre raison ait le droit de juger du possible et de l’impossible. La théorie de la connaissance ne pose pas cette question, car, s’il n’est pas donné à la raison de juger de la possibilité et de l’impossibilité, qui donc pourra alors en juger ? ”
“ « C’est un homme qui a toujours été en passion, écrit Caërdal de lui-même. Et c’est par là qu’on l’a si peu compris. » C’est par là qu’il comprend l’Italie ardente du Nord, celle de la Renaissance, c’est par là qu’il comprend, qu’il revit, qu’il laisse couler dans son sang la passion de l’Italie, l’Italie de la passion. C'est par là qu’il comprend et qu’il aime Stendhal (l’admirable chapitre sur Stendhal en Lombardie !) qui a compris et aimé la passion, qui, voyant la passion sur tous les visages de l’Italie « a créé une Italie plus italienne cent fois que celle que nous avons sous les yeux. » ”
“ Est-ce un fait commun que de voir un enfant de seize ans doué des facultés d’expression d’un homme de génie ? Aussi rare que cette louange de Dieu dans la bouche d’un nouveau-né dont nous parlent les récits indubitables. Et quel nom donner à un si étrange événement ? « Je vécus, étincelle d’or de la lumière nature ! — De joie j’en prenais une expression bouffonne et égarée au possible. » Une ou deux fois la note d’une pureté édénique, d’une douceur infinie, d’une déchirante tristesse, se fait entendre aux oreilles d’un monde abject et abruti, dans le fracas d’une littérature grossière. ”
“ C'est Gœthe lui-même, qui �� � nous a appris à interpréter sa vie ainsi. C’est à l’école de Goethe que le biographe s’est formé. Mais entre les deux conceptions si différentes de la vie représentées par Rousseau et par Goethe, il se peut que parfois on hésite. Une vie, fut-ce celle de Goethe, peut-elle jamais se comprendre à la manière d’une œuvre d’art ? Cette vie ne connaît-elle pas de regrets ? La vie une oeuvre d’art ? Il faudrait donc que rien jamais ne s’y perdît et qu’aucun moment ne s’isolât de l’ensemble. ”
“ Musique barbare, irritante, sans douceur qui parle au rêve ; aucun enjôlement, mais la brutale puissance d'un cri qui ne veut se taire, d'une incurable volupté, qui ne veut ni l'apaisement ni la mort. Que ce soient des habaneras, le tango trépidant, la malaguena, c'est toujours cette même rapide bacchanale, qui fait, dans toutes les Espagnes, les hommes frapper leurs paumes d'une cadence sèche et serrée, tandis que les danseuses heurtent le sol de leur talon précis comme le sabot du bouc, et mêlent, dans les contradictions de leur jeu frénétique, la passion et la révolte. ”
“ Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa paresse d'ange a insultées ! Oh ! les contes et les proverbes fadasses ! ô les Nuits ! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe ! tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine ! Printanier, l'esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. ”
“ J’ai honte ? — Oui, vous avez honte et vous avez peur. — J’ai peur ! Stavroguine eut un rire convulsif et de nouveau sa lèvre supérieure trembla. — Qu’ils me regardent, dites-vous. Mais vous-même, comment les regarderez-vous ? Vous attendez déjà leur haine pour leur répondre par une haine plus grande encore. Certains passages de votre confession sont encore soulignés par votre style. Vous avez l’air d’admirer votre psychologie et vous profitez des choses les plus insignifiantes pour étonner le lecteur par votre insensibilité, par votre cynisme qui peut-être n’existent même pas en vous. ”
“ Et quand c’en fut fini avec les fleurs, l’ouvrier prit la tête de sa jolie connaissance et l’embrassa sur les deux joues sans qu’elle se défendit beaucoup. Emmelina voyait tout. Elle n’eut pas de la jalousie ; non, ce ne fut pas un sentiment jaloux qu’elle éprouva. Son orgueil, sa colère ne s’allumèrent pas contre la grisette ni contre le jeune homme ; elle ne ressentit pas de haine ; elle n’eut pas l’amertume cruelle d’un amour qui se croit méconnu ou trahi ; mais une tristesse profonde mêlée d’un mystérieux redoublement de curiosité envahit tout son être. ”
“ Il nous reste quelques feuillets de son « carnet de damné, » comme il l’appelle amèrement, quelques pages laissées par notre hôte d’un jour en ce lieu qu’il a définitivement vidé « pour ne pas voir quelqu’un d’aussi peu noble que nous. » Si courte qu’ait été la vie littéraire de Rimbaud, il est possible d’y reconnaître trois périodes, trois manières. La première est celle de la violence, du mâle tout pur, du génie aveugle qui se fait jour comme un jet de sang, comme un cri qu’on ne peut retenir, en vers d’une force et d’une roideur inouïes : Corps remagnétisé pour les énormes peines. ”
“ Ce n’est plus la loi, ce n’est plus le principe qui exigent et obtiennent des garanties, c’est le caprice, le caprice qui, par sa nature même, comme tout le monde le sait, ne peut prétendre ni à octroyer ni à recevoir des garanties quelconques. Nier cela c’est nier l’évidence, mais c’est justement contre les évidences, comme je l’ai déjà dit, que lutte Dostoïevsky. Nos évidences ne sont que des suggestions, de même que notre vie, il le répète tout le temps, n’est pas la vie, mais la mort. ”
“ Ajoutez toutes les complications et toutes les joies d'une intrigue italienne, la passion d'un amour vif et bien senti, la gaieté surabondante d'un écrivain jeune, sûr de plaire et qui pourtant avait tout à créer : la langue, les mœurs, l'esprit, l'art et les convenances de la comédie. Ecoutez avec soin L'Etourdi et vous comprendrez quel sage esprit se cachait sous ce vers abondant, ingénieux, facile, net et vif et si bien fait. La langue nouvelle s'y montre dans tout son éclat, l'esprit dans toute sa verve, le dialogue plein d'une grâce et d'un naturel inimitables. ”
“ Sans Emmelina, il n’y avait rien ; avec elle il y avait tout. Père, mère, tantes, servantes et secrétaire intime riaient, pâlissaient et pleuraient tour à tour, suivant l’accent avec lequel ce nom : Emmelina, était prononcé le matin par la grosse Jeanne, la femme de confiance, à son sortir de la chambre sacrée. La passion de tous ces honnêtes gens pour l’être chéri n’était pas identique, de même valeur et de même poids. M. Irnois faisait peu de bruit de son affection, n’en parlait jamais que je sache, mais la ressentait plus vivement, plus sérieusement que personne. ”
“ « Je suis seul, et ils sont tous ! » s’écrie-t-il épouvanté. Arraché à la conscience commune, rejeté en dehors de l’unique monde réel dont la réalité est justement fondée sur cette conscience commune — car sur quelle autre base la réalité a-t-elle jamais pu être fondée ? — Dostoïevsky paraît suspendu entre ciel et terre. Le sol s’est dérobé sous ses pieds et il ne sait pas si c’est la mort, ou le miracle de la seconde naissance. Les anciens disaient que les dieux se distinguent des hommes en ce que leurs pieds ne touchent jamais la terre, qu’ils n’ont pas besoin de point d’appui, de sol. ”
“ C’est, dans chacune de ses études, à une discussion loyale, nourrie, d’une entière bonne foi que M. Boulenger nous convie. Il fournit en faveur de l’écrivain qu’il n’aime pas et que nous chérissons des arguments auxquels nous n’avions pas songé, et inversement, il signale chez celui qu’il aime des faiblesses que nous, qui ne l’aimons point, n’avions pas aperçues. Jamais chez lui ne se rencontrent cette malveillance, ce mépris à peine déguisé ou cette rosserie qui nous gâtent certaines pages critiques de Lemaître et rnême de France. L’ironie en critique est une arme déloyale. ”
“ Je crois qu’Heuland était du nombre. À la longue, il s’est produit du fléchissement chez presque tous, non pas dans leur conduite mais dans leur ferveur. La fatigue a fini par tout user, même la souffrance, et l’habitude a dû suppléer à nos autres soutiens. Mais Heuland n’a pas eu le temps de connaître ce dessèchement. Croyez-moi : c’est lorsqu’il avait ce visage-là qu’il a touché son point le plus haut. Le regard de Clymène ne se détache pas de la photographie : — Vous voulez encore m’enlever quelque chose, murmure-t-elle, et toujours au profit de la guerre. ”
“ La rencontre est significative : le style de M. Emile Zavie est de la même famille, nerveux, sobre, un peu sec. Son roman est de ceux qui ne se racontent pas, tellement la trame en est simple et nue. Qu’il conte ou décrive, l’auteur semble toujours craindre de trop appuyer sur une certitude. Pour lui l’homme et la nature ne sont que des mirages et sa passion d’observer n’a d’égale que son scepticisme. Il se garde bien de jamais conclure et, comme ses héros, il se plaît aux sentiments et aux paroles qui se tiennent au bord du silence. ”
“ Ceux qui ont fait la guerre sentent comme tout cela est vrai, profond, nu. Voilà l’état de grâce du soldat, direct et sans littérature. Comparez-lui les trois exemples de littérature que vous avez lus cent fois, et que j’appellerai le pompier, le naturaliste et le moral. A vrai dire le premier n’est pas de la littérature, c’est du journalisme de guerre ou de la chose officielle. Pour le pompier, le soldat, à cette heure, sent derrière lui, comme dans le Rêve de Détaille, tout le musée de l’armée, la patrie en le temps et en l’espace, Paris et sa banlieue, etc.. ”
“ Cet excès, d’ailleurs, peut aussi bien être excès de crainte qu’excès d’amour. Généralement parlant, le romantisme peut se distinguer du classicisme par son attitude envers le mystère fondamental de la vie : l’élément d’infini que celle-ci contient. Le triomphe du classicisme consiste à accepter cet élément et à lui trouver sa place, à le reconnaître, sans pour cela nier la raison ; et nul art n’a droit à l’épithète de classique qui ne se pose le problème de la totalité. La tendance du romantisme est de se montrer préoccupé, hanté par le sentiment de l’infini ”
“ Auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé ! La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il la doit cultiver : cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoistes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage. ”
“ Tandis que Jeanne s’épuisait en propositions et en observations niaises, Emmelina se livrait tout entière à la contemplation passionnée de ce qu’elle aimait. Son âme était absorbée par le bonheur étrange de l’amour qui vit pour lui-même. Combien cet amour-là peut-il durer chez les êtres ordinaires ? Peu de temps, sans doute, si même il existe jamais ; mais ce n’est pas d’une telle question qu’il s’agit ici. Pour Emmelina, c’était le bonheur complet, l’extase entière. ”
“ BRINDOSIER OÙ est cette fameuse Hélène ? dira-t-on. Elle est à Sparte et elle coud des poches à sel pour des pâtres. C'est elle avec ses femmes qui fabrique ces biscuits locaux si renommés, Que Ton casse avec une masse de plomb et où Ton trouve de noires momies de raisins secs. HÉLÈNE Vous aussi, votre vie doit être bien monotone. BRINDOSIER Ma chère, que dites-vous ? Tout passe ici ! C'est le centre des trois mondes, Sans parler de ce ciel au-dessus de nous qui est le quatrième. Pas de jour qu'un dieu n'en descende. Ah, votre père m'est bien connu ! ”
“ Loin de moi l’idée de prétendre qu’il en est dans les romans de Dostoïevsky comme je vais dire ; mais enfin un abîme, cela peut très bien se dessiner en trompe-l’œil. On peut très bien capter et conduire les regards vers les lointains d’une âme, mais sans que ceux-ci perdent leur caractère hypothétique. Le fait qu’un personnage agit d’une manière dont rien ne peut rendre compte, n’implique pas forcément qu’il y a en lui des profondeurs que rien ne permettra jamais d’atteindre : il peut aussi avoir été inspiré par sa seule inconsistance, qui est chose de surface, et définissable. ”
“ « Vous devez vous tromper. Connaissez-vous donc mieux que moi le cœur de mon garçon ? » Ou bien elle me dirait encore : « Vous êtes ingénieur et non pas maître d’école ; occupez-vous de votre teinturerie, là-bas dans les Vosges, et de vos produits chimiques. » La déception met un instant à faire son œuvre ; sous son poids, peu à peu, le nœud des bras se relâche. Mais inopinément une forte main s’abat sur la nuque de l’enfant, une autre pèse sur l’épaule de Vernois. — Non, ne vous levez pas, dit M. de Pontaubault ; vous faites un tableau trop touchant. ”
“ MÉNÉLAS Pourquoi un arbre fruitier ? BRINDOSIER Je ne sais, c'est comme ça. Ne te laisse pas étonner. C'est Tordre invariable. Il n'a aucune imagination. Rappelle-toi bien. (Elle compte sur ses doigts.) Un lion d'abord, puis un dragon, puis du feu, puis de l'eau, puis un arbre fruitier. Quand tu verras l'arbre fruitier, c'est fini, et tu auras le bonhomme à ta merci. MÉNÉLAS Un arbre fruitier, très bien ! Que de choses on apprend quand on se met à naviguer ! BRINDOSIER N'oublie pas de lui prendre ses lunettes, c'est d'elles qu'il tient son pouvoir surnaturel. ”
“ Supporterez-vous cela ? Votre cœur ne s’imprégnera-t-il pas d’une haine telle qu’elle vous détruira ? Voilà ce que je crains. — Eh bien... et vous... et vous-même... je m’étonne que vous ayez une si mauvaise opinion des hommes ; avec quel dégoût vous les jugez ! répliqua Stavroguine quelque peu agacé. — Croyez-vous ! s’exclama Tikhon, en parlant ainsi des hommes, je les jugeais surtout d’après moi-même. — Y aurait-il donc en votre âme quelque chose qui se délecterait de ma souffrance. ”
“ Oui, l’homme du XIXe siècle doit être, est moralement obligé d’être un individu sans caractère, l’homme d’action doit être un esprit médiocre. Telle est la conviction de ma quarantaine. J’ai quarante ans ; or, quarante ans, c’est toute la vie. Il est inconvenant, bas, immoral de vivre plus de quarante ans ! Qui vit plus de quarante ans ? — Répondez-moi sincèrement, honnêtement. Je vous le dirai, moi : les imbéciles et les chenapans. Je dirai cela en face à tous les vieillards, à tous ces vieillards à la chevelure argentée et parfumée. Je le dirai en face à tout l’univers. ”
“ Assis sous la tonnelle, pensant à l’examen du lendemain et à sa maman que l’on raillait, Volôdia ressentait un violent désir de voir Nioùta (c’est ainsi que les Choumikhine appelaient Anna Fiôdorovna) , d’entendre son rire, le bruissement de sa robe... Ce désir ne ressemblait pas à l’amour pur, poétique, qu’il connaissait par les romans et auquel il rêvait chaque soir en se couchant. Ce désir était étrange, incompréhensible ; Volôdia en avait honte et le redoutait comme quelque chose de très mal et d’impur qu’il est difficile de s’avouer à soi-même... ”
“ Pour M. Thibaudet, le fait que la pensée de M. Maurras ne puisse être mise en pratique n’est qu’accidentel. L’idée d’une unité sous un roi, d’une royauté résumant pour la France sa grandeur passée, est pour lui une acquisition solide de l’esprit français, dont la valeur ne peut être diminuée par l’erreur négligeable qui a amené M. Maurras à supposer que la grandeur de la France devra se faire à l’avenir selon la même formule. Pour un esprit anglais, une erreur pratique de ce genre, chez un écrivain dont la fin et le but sont d’un caractère pratique, ne paraît pas négligeable. ”
“ La véritable vie, riche, pleine de signification, n’existe que là où l’homme voit au-dessus de lui non plus un petit coin du ciel, mais un dôme immense, là où il n’y a plus de murs, mais où s’étend un espace infini, là où la liberté est illimitée — en Russie, à Moscou, à Pétersbourg, au milieu d’hommes intelligents, bons, actifs et libres. II Dostoïevsky a terminé son temps de bagne ; il a fini aussi son service militaire. Il est à Tver, puis à Pétersbourg. Tout ce qu’il attendait se réalise. Il est un homme libre, comme tous les hommes dont il enviait le sort lorsqu’il portait des chaînes. ”
“ Dans un trépidant décor de cinéma, où le rythme de la vie contemporaine s’accélère jusqu’à l’angoisse, de douloureux fantoches se poursuivent ou se fuient sous les projecteurs des passions. Un clown invisible ricane dans un coin ; vers le centre une maigre équilibriste écarte les coudes et regarde en souriant le trou noir du réalisme, sous ses pieds. M. Henri Duvernois, qui appartient à la génération de l’écriture artiste, est devenu peu à peu le plus rapide de nos conteurs. Dépouillé de toute rhétorique d’humour, il intéressera et touchera davantage. ”
“ La vie humhle aux travaux ennuyeux et faciles... y est retracée avec toute l'ardeur d'une âme d'artiste. L'art d'un graveur comme Deslignères exige aussi « beaucoup d'amour ». Probité, simplicité, fermeté du trait et de l'intention décorative, soumission scrupuleuse à l'ordre typographique, tous les mérites qu'on demande aujourd'hui à l'illustrateur d'une œuvre littéraire, se rencontrent dans ce livre parfait, dont la beauté robuste survivra aux engouements de la mode. ”
“ Il fera chaud demain, n'est-ce pas, maman ! Il ne fit jamais chaud le lendemain. Il y eut des jours de neige qui n'étaient pas les plus durs, même avec leur humidité, car il y eut des jours de gel où le froid sous la porte entrait comme un torrent et eût emporté une chaleur bien plus forte que celle du foyer de Solange Blanchard. L'hiver balayait tout sur son passage, et ramassant les sentiments dont chacun s'efforçait d'entourer son cœur, l'hiver les enlevait comme un duvet et vous laissait une âme toute nue sur laquelle il régnait avec rage. ”
“ Pour pouvoir apprécier une idée, il faut la rendre à l'individu ; tandis que les idées changent et s'entre-détruisent, il reste la seule réalité profonde. Aussi le biographe devint-il un personnage fort important, puisque c'était en somme lui qui retrouvait derrière l'idée, la pensée, derrière l'œuvre d'art, la vision, et restituait à la vie ce qui de droit lui appartenait. Refaisant en sens inverse ce que le penseur et l'artiste avaient fait avant lui, il ressuscitait les idées et les visions les rendant à leur destinée première. ”
“ Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! — Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! ”
“ Tout ce que fut et voulut Goethe ne peut entrer dans une vie. La vie : l’affirmation d’une personnalité, mais en même temps une négation, parce que détermination, parce qu’opposant à l’infini d’une volonté, le fini d’une durée. Je suis, donc je suis éternel, disait Goethe. Et pourtant je ne le suis pas. Une contradiction donc, la contradiction qui est au fond de toute vie. Goethe n’aurait rien vécu de la sorte ? On semble vouloir exclure de sa vie la mortalité. On attache je ne sais quoi de divin à la vie de Goethe. ”
“ Est-ce bien, est-ce mal, mais il est parfois très agréable de briser quelque chose. Je ne défends d’ailleurs pas ici la souffrance ou le bien-être, mais je suis pour mon caprice et pour qu’il me soit garanti, quand il le faut. Dans les vaudevilles, par exemple, les souffrances ne sont pas admises, je le sais. On ne peut les admettre dans un palais de cristal : la souffrance est un doute, une négation, mais qu’est-ce qu’un palais de cristal dont on peut douter. Or je suis sûr que l’homme ne renoncera jamais à la vraie souffrance, c’est-à-dire à la destruction et au chaos. ”
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