“ Attends un peu, voilà tout, et quelque jour tu feras la sottise de te marier, comme moi, et alors ton tour viendra avec des gosses, des gosses, et des gosses, et adieu la danse et les bas de soie et les trois paires de souliers à la fois. Tu tiens un filon, tu n’as à t’occuper que de ta précieuse personne, avec un tas de jeunes gouapes à te faire de l’œil et à te dire que tu as de beaux yeux. Bah ! un beau jour tu t’attacheras à l’un d’eux, et alors, de temps en temps, tu auras peut-être les yeux au beurre noir, pour changer. — Ne parle pas comme ça, Sarah ! protesta Saxonne. ”
Résumé
“Le Tourbillon”, est une œuvre de Jack London. Des thèmes tels que Saxonne, Billy ou Bert y sont abordés.
Citations de Le Tourbillon (Jack London)
“ Saxonne ne se lassait pas d’analyser cette affaire avec Lily Sanderson. Il ne tenait pas à cette jeune fille, et il s’était immédiatement retiré d’entre elle et son amoureux. C’était justement la chose que Bert, par pure malice et tracasserie, n’aurait pas faite. Il y aurait eu bataille, avec des sentiments de haine ; Butch serait devenu un ennemi, et tout cela n’aurait servi de rien à Lily. Tandis que Billy avait fait juste ce qu’il fallait ; de propos délibéré, avec une lenteur imperturbable, et en causant le moins de tort possible à chacun. ”
“ Ses poings sont au moins deux fois plus gros que les vôtres. — Cela ne signifie rien ; ce qui compte, c’est ce qu’il y a derrière les poings. Si je ne pouvais pas l’abattre du premier coup, je n’aurais qu’à me tenir en garde, l’essoufler et attendre. Tout à coup il claquerait : vous comprenez ? le souffle, le cœur, tout lui manquerait, et alors j’en ferais ce que je voudrais. Et ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il le sait bien, lui aussi. — Vous êtes le premier boxeur de profession que j’aie jamais connu, dit Saxonne au bout d’un instant. ”
“ Le nuage de poussière soulevé par leurs piétinements d’impatience suffoqua Marie. Elle se mit à tousser et pria Bert de l’emmener plus loin. Mais le lutin qui était en lui s’emballait à la perspective d’une mêlée, et il insista pour se rapprocher davantage. Saxonne s’accrochait à Billy, qui, tranquillement, des coudes et des épaules, lui frayait un chemin. — Ce n’est guère la place d’une jeune fille, gronda-t-il en abaissant vers elle un regard insouciant et destiné à masquer sa préoccupation, tandis que son coude écrasait puissamment les côtes d’un Irlandais qui céda le terrain. ”
“ Elle-même était trop jeune pour ne pas désirer la jeunesse. Avec le contremaître, elle se serait reposée du repassage, mais sa vie aurait manqué de chaleur. Par contre, l’homme assis près d’elle... Elle se surprit sur le point de serrer involontairement cette main qui tenait la sienne. — Non, Bert, ne nous agace pas, disait Marie. Il a raison. Nous avons besoin de dormir. Demain c’est jour d’amidonnage de fantaisie, toute une journée à rester debout. Un frisson d’angoisse traversa Saxonne à l’idée qu’elle était sûrement l’aînée de Billy. ”
“ Ce récit inquiéta assez sérieusement Saxonne. Elle possédait le sens de dignité ordinaire chez les femmes, mais sa vanité ne s’illusionnait pas sur ses conquêtes. Billy avait été heureux de danser avec elle, mais elle se demanda si l’affaire en resterait là. Au cas où Charley Long essayerait de l’intimider, renoncerait-il à elle comme à Lily Sanderson ? Il ne voulait pas se marier, et pourtant, Saxonne ne pouvait l’ignorer, rien ne lui eût été plus facile. Quoi d’étonnant si les filles lui couraient après ? C’était un dompteur d’hommes aussi bien que de femmes. Les hommes aussi l’aimaient. ”
“ Pendant ce temps, Billy avait placé Saxonne à l’abri derrière la table de pique-nique. Marie, affolée, ayant manifesté l’intention de s’accrocher à lui, il la fit glisser à travers la table jusque dans les bras de sa compagne. — Venez-y, tas de crapules ! criait Bert aux nouveaux venus. Il était lui-même débordant de colère ; ses yeux noirs lançaient des éclairs, et son visage bronzé s’empourprait d’un sang trop vif. Venez-y, propres à rien ! Vous parlez de Gettysburg ! On va vous montrer que tous les Américains ne sont pas encore morts ! ”
“ Alors la bonne femme fit une chose étrange. Sans bouger ni esquisser aucune résistance, mais sans lâcher non plus la chevelure de Marie, elle se mit tranquillement à hurler. Son cri était étrangement dosé d’une crainte et d’une terreur dont pourtant son visage ne portait pas la moindre trace. Elle regardait Billy d’un air calme et appréciateur, pour voir comment il prendrait la chose, et sa clameur n’avait d’autre but que d’appeler le clan à son secours. — Oh ! ferme ça, vieille hallebarde ! vociféra Bert, essayant de l’entraîner par les épaules. ”
“ C’est un sale tour à jouer à un type, bien qu’admis de franc jeu, que de lui briser la main avec votre crâne. Mais ça ne se fait pas entre amis. Je n’aurais pas voulu jouer une blague pareille à Billy Murphy pour un million de dollars. C’était un accident provenant de ce que je n’avais pas été assez vif, de ce que je suis lent de naissance. Ce qu’il devait souffrir ! Parole d’honneur, Saxonne, il faut y avoir passé pour savoir combien fait mal une vieille blessure endommagée de nouveau. Billy Murphy devait forcément rester à la traîne : pas d’autre alternative. ”
“ Elle voudrait bien voir Charley essayer de rosser Billy ! D’un mouvement vif, elle enleva la photographie de sa niche et la jeta, face en dessous, sur la commode ; le portrait tomba près d’une petite enveloppe carrée de cuir sombre et terni. Avec un sentiment de profanation la jeune fille ramassa l’image importune et la lança dans un coin à travers la chambre. En même temps elle prit l’enveloppe de cuir, en fit jouer le ressort et s’absorba dans la contemplation d’un daguerréotype représentant une petite femme usée, aux yeux gris et calmes, avec une bouche pathétique d’espérance. ”
“ Alors, effrayée par la longueur du poème, par tout le mystère qu’il contenait, elle roula le manuscrit et le remit en place. De nouveau, elle plongea la main dans le tiroir, cherchant le fil d’Ariane parmi les chers fragments de cette âme secrète. Ce soir-là, Saxonne fut lente à s’endormir ; sa petite mère se glissait de-ci de-là dans les rêves ; et dans les intervalles le visage de Billy, avec ses beaux yeux assombris, resplendissait sous ses paupières. Et une fois encore, au moment où le sommeil enflait ses vagues pour l’engloutir, elle se posa cette question : Est-ce là l’homme attendu ? ”
“ Ce soir-là, à la porte de la blanchisserie, Charley Long attendait Saxonne. Quand il s’avança à sa rencontre et se mit à marcher auprès d’elle, elle éprouva la palpitation d’angoisse qu’il lui inspirait depuis longtemps. Sa figure pâlit d’appréhension rien qu’à le regarder. Elle était effrayée par son énorme masse ; par ses gros yeux bruns, dominateurs et pleins d’assurance ; par ses grosses mains de forgeron aux doigts épais, avec des touffes de poils jusque sur les phalanges. L’homme était désagréable à la vue, et répugnant pour toute sa sensibilité raffinée. ”
“ Vous avez fait rougir Saxonne. — Pas du tout ! s’écria Saxonne avec indignation. — Si vous continuez, Marie, vous me ferez rougir moi-même, gronda Billy. Je crois savoir ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas. Ce qui compte, ce n’est pas ce que dit un type, c’est ce qu’il pense. Et mes pensées sont honnêtes, Saxonne le sait bien. Elle et moi ne pensons pas du tout ce que vous pensez. — Oh ! oh ! s’écria Marie, vous devenez encore pire. Je ne pense jamais des choses comme ça. — Bah ! Marie, en voilà assez ! ordonna Bert d’un ton péremptoire. Tu fais fausse route. ”
“ Un gros bouledogue traversa la rue obliquement et en silence, sans paraître s’inquiéter de l’attelage qu’il évitait. Il avait passé si près de Prince que celui-ci, montrant les dents comme un étalon, avait plongé la tête en avant pour essayer de happer le chien. — C’en est un batailleur, ce Prince ! Et chez lui c’est naturel. S’il a fait cet effort, ce n’est pas pour être applaudi par la racaille, mais par pur dépit et pour son propre plaisir. Ça, c’est bien, c’est franc, c’est spontané. Mais tous ces habitués des arènes ! Ma parole, Saxonne !... ”
“ Elle éprouva la joie de tous les bons danseurs quand ils rencontrent un partenaire digne d’eux-mêmes. La grâce de ses mouvements calmes et sûrs s’accordait parfaitement au rythme de la musique, sans la moindre hésitation. Elle regarda Bert, étroitement enlacé avec Marie : il carambolait d’un bout à l’autre du parquet et entrait plus d’une fois en collision avec les couples déjà nombreux. Assez gracieux lui-même avec sa taille svelte et malgré l’étroitesse de sa poitrine, Bert passait pour un bon danseur ; pourtant Saxonne ne se rappelait pas avoir jamais pris grand plaisir à danser avec lui. ”
“ Vous et moi nous prenons le bac pour San-Francisco vendredi soir. Il y aura une bonne soirée chez les maréchaux-ferrants. — Mais je n’y vais pas, déclara-t-elle. — Oh, si, vous irez, affirma-t-il avec une assurance absolue. Nous reviendrons par le dernier bateau, et vous vous pousserez de l’agrément. Je vous placerai à côté de quelques bons danseurs. Oh ! je ne suis pas mesquin, et je sais que vous aimez la danse. — Mais je vous répète que je n’irai pas. Il lui jeta un regard soupçonneux par-dessous les touffes de sourcils noirs qui se rejoignaient sur son nez. ”
“ À minuit, Billy et Saxonne prirent congé de Bert et Marie, insatiables de danse. Billy lui avait proposé de rentrer de bonne heure, et il crut devoir s’en expliquer. — Il y a une chose que j’ai apprise dans mon entraînement de boxeur, c’est l’art de me ménager. On ne peut travailler toute la journée et danser toute la nuit si l’on veut rester en bonne forme. C’est la même chose quand il s’agit de boire ; non que je sois un petit ange de clinquant, je sais ce que c’est que la boisson ; je m’y si plongé jusqu’à la garde et au delà. J’aime la bière, à pleins bords, j’en boirais des tonnes ”
“ Le dimanche matin, Saxonne fut prête en avance. Comme elle revenait à la cuisine, après avoir jeté un coup d’œil par les fenêtres de devant, Sarah lança une de ses attaques coutumières. — C’est honteux de voir comme il y a des gens qui peuvent se payer des bas de soie, commença-t-elle, quand de pauvres créatures comme moi, qui turbinent jour et nuit, n’ont jamais porté des bas de soie ni des souliers, des trois paires à la fois. ”
“ Mais, aussi vrai qu’il y a un Dieu juste dans le ciel, il y en a qui seront rudement surpris quand la fin viendra et qu’ils recevront leur dû. Tom, qui fumait sa pipe en dorlotant son petit dernier sur ses genoux, cligna de l’œil à la dérobée pour indiquer que Sarah était dans un de ses mauvais jours. Saxonne s’occupa d’attacher un ruban dans les cheveux d’une des fillettes. Sarah allait et venait lourdement dans la cuisine, en train de laver et de serrer la vaisselle. Elle se redressa au-dessus de l’évier en poussant un gémissement, et regarda Saxonne avec un renouveau d’hostilité. ”
“ Il y avait Lily Sanderson ; tu la connais. Tu l’as vue au pique-nique slave l’été dernier à Shellmound, cette grande blonde assez gentille qui était avec Butch Willows. — Oui, je m’en souviens, dit Saxonne, eh bien ? — Eh bien, on la voyait régulièrement avec Butch Willows ; mais, comme elle savait danser, voilà que Billy se met à danser beaucoup avec elle. Butch est un type qui n’a peur de rien. Il s’amène carrément pour mettre le pied sur la mèche, barre le chemin à Billy devant tout le monde, et lui donne lecture des articles de loi contre les attroupements. ”
“ Pas moyen de s’entendre avec un agent de police, lança Bert, tamponnant du mouchoir son oreille écorchée, qui saignait toujours. Les broussailles craquèrent derrière lui, et il se jeta de côté pour laisser rouler les formes enlacées de deux hommes qui dévalaient en culbutes successives la pente de la colline, chacun cognant à son tour quand il se trouvait par-dessus ; ils étaient suivis de près par une femme hurlante, qui tambourinait d’une grêle de coups l’homme évidemment étranger à son clan. ”
“ La musique s’arrêta à la fin de la valse, laissant Saxonne et Billy près de la grande entrée de la salle de bal. Elle posait légèrement une main sur son bras, et ils se promenaient pour chercher des sièges, lorsque Charley Long, qui venait évidemment d’arriver, leur barra la route. — Alors, c’est vous le gêneur, hein ? demanda-t-il, les traits déformés par la colère et la menace. — Qui, moi ? demanda paisiblement Billy. Il doit y avoir erreur, camarade. Je ne gêne jamais les gens. ”
“ Un gros homme, coincé de côté dans la presse, fut bousculé sur Saxonne, qui se trouva aplatie contre Billy. Celui-ci étendit le bras vers l’épaule de l’homme, d’un mouvement un peu plus massif ou moins lent que d’habitude. Un grognement involontaire échappa à la victime, qui, tournant la tête, montra une peau de blond rougie par le soleil et des yeux irlandais enflammés d’un courroux manifeste. ”
“ Saxonne parlait peu, mais observait Billy Roberts avec beaucoup d’attention. Elle était déjà convaincue qu’il s’y prendrait tout autrement pour faire sa cour, si jamais il la faisait. De toute façon, il ne tripoterait jamais une jeune fille avec la rudesse de Bert et de beaucoup d’autres. Elle mesurait du regard la carrure de ses fortes épaules. — Pourquoi vous appelle-t-on le grand Bill ? demanda-t-elle. Vous n’êtes pas d’une taille extraordinaire. ”
“ Le mercredi soir, à la salle de danse de l’Orindore, son plaisir ne fut pas exempt de mélange. C’était une honte de voir les filles courir après Billy, et par moments Saxonne se sentait presque irritée de la façon cavalière dont il les traitait. Cependant elle dut s’avouer qu’il ne blessait les sentiments d’aucun autre homme autant que ces femmes la mortifiaient. C’est tout juste si elles ne l’invitaient pas à danser, et aucun détail de cette poursuite éhontée n’échappait à Saxonne. ”
“ En dépit de son manque de religion confessionnelle, Saxonne possédait une nature profondément pieuse. Ses idées sur la Divinité demeuraient vagues et nébuleuses, et, sur ce point, elle se sentait franchement embarrassée. Elle ne pouvait se représenter Dieu. Mais ce daguerréotype lui procurait une vision concrète : elle y avait compris bien des choses, et toujours il semblait en rester d’autres à saisir. ”
“ Je ne puis considérer un homme autrement que comme volé quand il fait de pareils marchés. C’est drôle, n’est-ce pas ? Prenez pour exemple mon patron et ses chevaux. Il possède des femmes aussi. Il pourrait vous avoir possédée, puisqu’il est capable d’y mettre le prix. Et d’ailleurs, Saxonne, vous étiez faite pour porter des chemisettes de fantaisie et tout cela, mais franchement, je ne vous vois pas les payant de cette manière. Ce serait un crime... Oui, pourquoi mon patron a-t-il deux cents chevaux, et des femmes et tout le reste, tandis que vous et moi ne possédons rien ? ”
“ Une foule de cinq mille personnes, pressée sur les pentes gazonnées de l’amphithéâtre, déborda bientôt jusque sur la piste. Tout d’abord les équipes rivales se mirent en ligne pour la traction de la corde ; les maçons d’Oakland contre ceux de San-Francisco. Les champions élus, massifs et lourds, prirent leurs positions respectives le long du câble. À coups de talons, ils creusaient des points d’appui dans le sol mou, ramassaient de la terre pour se frotter les mains, en échangeant des rires et des plaisanteries avec la foule ambiante, composée surtout de parents et d’amis. ”
“ Bert dansait sur le bord de la pente glissante et raillait les vaincus impuissants qui avaient roulé au fond. Mais Billy assuma la conduite de la troupe. — Venez, Mesdemoiselles, ordonna-t-il. Reprends tes esprits, Bert. Il faut nous dépêtrer d’ici. Nous ne pouvons pas combattre une armée. Il saisit le bras de Saxonne et dirigea la retraite, tandis que Bert, sautillant et jubilant, traînait à l’arrière-garde une Marie indignée qui prodiguait de vaines protestations à son oreille distraite. ”
Termes fréquents
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