“ En général dans ce pays de France, et aujourd’hui plus que jamais, après un sommeil de vingt ans, la jeunesse qui se mêle de politique oublie complètement que du soir au matin, par une bourrasque imprévue, elle a toujours la chance de voir, en un clin d’œil, s’écrouler ce qui existe, ce qu’elle blâme, ce qu’elle attaque, et s’élever ce qu’elle rêve, par conséquent d’être prise au dépourvu, d’être appelée à la manœuvre sans en savoir le premier mot, et de ne pouvoir fournir, pour diriger le gouvernail, que des mains inexpérimentées. ”
L. Vitet
Citations de Le comte Duchâtel (L. Vitet)
“ Dans la force de l’âge, en pleine sève, l’esprit encore si jeune et si fécond, sentir en soi ces facultés puissantes, ces trésors d’expérience et de maturité, ce besoin de la vie publique et des grandes affaires, surexcité par l’habitude, par quinze années d’émotions, de préoccupations, de responsabilité, et tout à coup tomber dans le repos forcé, le calme plat, quelle accablante épreuve ! Ajoutez-y l’exil, autre épreuve moins longue, mais en de tels momens plus dure encore peut-être; quel surcroît d’amertumes et d’angoisses au milieu du désastre commun! ”
“ Sans qu’il en eût coûté le moindre sacrifice, la plus légère atteinte à nos plus ombrageuses exigences, la bonne intelligence de la France et de l’Angleterre, cette condition première du maintien de la paix en Europe, était aussi complètement rétablie que naguère elle semblait compromise, et, d’un autre côté, si les partis à l’intérieur n’avaient pas désarmé, s’ils se tenaient toujours sur le qui vive ! l’immense majorité du pays reprenait confiance, la richesse publique grandissait à vue d’œil, partout d’heureux symptômes succédaient aux sinistres indices qui s’étaient un instant révélés. ”
“ Au lendemain de la catastrophe, que devait faire un jeune homme respectueux envers le malheur, mais fidèle avant tout aux institutions libres qu’il convoitait pour son pays? Ce n’était plus le temps des paisibles études, des controverses spéculatives, des théories philosophiques; l’esprit de révolution, ivre de sa victoire, ne se contentait pas d’avoir vengé la charte, il voulait la détruire; les idées constitutionnelles, les libertés publiques greffées sur la monarchie lui étaient odieuses non moins que la royauté même, et il entendait bien s’en délivrer du même coup. ”
“ Peu de femmes ont reçu avec cette largesse l’instinct délicat de la vie et des manières du monde, cet art qui se devine et ne s’enseigne pas. Introduite dès sa première jeunesse dans une cour où se heurtaient les façons les plus disparates, l’élégance enjouée, simple, aisée et raffinée pourtant du véritable ancien régime, les airs de parvenus, la morgue hautaine et parfois burlesque du nouveau, Mme Duchâtel s’était approprié les traditions anciennes, non sans les rajeunir d’une sorte de grâce et d’affabilité qui lui était particulière. ”
“ A force de lutter contre l’absolutisme de toute provenance et de toute couleur, de mettre incessamment en lumière les conditions essentielles de la vraie liberté, de la liberté pour tous, sans restrictions ni réticences, ils avaient fait de notables progrès dans l’œuvre malaisée d’acclimater chez nous cette virilité, cette indépendance d’esprit qui ne connaît que le droit et n’a pour la révolte pas plus de goût que pour la complaisance. ”
“ On sait que, même entre amis, c’est une épreuve qu’un long voyage. Ce genre de tête-à-tête continu et forcé n’est jamais chose indifférente; au bout d’un certain temps, il n’y a pas de milieu, ou l’amitié redouble, ou l’antipathie se déclare. Quant à nous, on le prévoit déjà, nous rentrâmes à Paris plus unis que jamais et plus nécessaires l’un à l’autre. Paris en ce moment, je devrais dire la France, offrait un spectacle curieux. Pour la première fois depuis la restauration, le public tout entier semblait se prendre de confiance et d’espoir en son gouvernement. ”
“ Aucun esprit tant soit peu sain ne pouvait alors concevoir un rêve aussi fantastique, pas plus dans les rangs de la gauche et de l’opposition, même la plus radicale, que sur les bancs de la majorité. Ce qu’il entendait par « de sérieux malheurs, » c’était un de ces échecs parlementaires qui auraient forcément entraîné, outre la chute du cabinet, la désorganisation systématique du parti de gouvernement, bouleversé l’administration, déplacé toutes les influences et lancé le pays dans une de ces crises où les trônes sont si vite menacés et si vainement défendus. ”
“ Et sans lui, sans ce frein, sans cette sauvegarde, à quelle politique ne tomberait-on pas? C’était donc jouer à croix ou pile les destinées du pays que de quitter son poste, sans compter que le grief éternel des ennemis de nos institutions était le changement trop fréquent des personnes, l’instabilité du pouvoir. Lors donc qu’un ministère avait l’insigne chance d’avoir duré déjà plus que tout autre et de pouvoir durer encore, était-ce à lui de faire comme à plaisir de l’instabilité factice ? ”
“ Ce fut déjà pour Duchâtel presque un retour en France lorsqu’au bout de deux jours il retrouva sur le sol d’Angleterre sa femme et ses enfans. Dans ce libre pays, les marques d’intérêt, de sympathie, d’estime, les soins hospitaliers, les ressources d’esprit ne pouvaient lui manquer, pas plus que les sujets d’étude dès que le cœur lui dirait de les mettre à profit; mais aux premiers momens la France seule attirait ses regards comme elle absorbait ses pensées. Il est vrai que la France méritait bien alors qu’on lui prêtât quelque attention. ”
“ Il ne pouvait se consoler bien moins de son propre sort que de l’état somnolent du pays et de l’étrange et insolent triomphe d’un pouvoir sans frein, sans contrôle, disposant des trésors et du sang de la France comme de son patrimoine, la lançant par caprice dans de désastreuses folies, et s’assurant l’impunité par le silence d’une presse déchue de toute liberté, si ce n’est de celle de diffamer les gens, de troubler la paix des foyers, et d’insulter par ordre les institutions libérales et leurs plus illustres défenseurs. ”
“ Quel était en effet le grand attrait des leçons de Jouffroy? Sa personne sans doute et l’agrément d’une parole nette, élégante et ferme, parfois émue, toujours transparente et limpide, mais aussi et par-dessus tout le fond de ses idées, la cause qu’il soutenait. Pour comprendre aujourd’hui ce qu’avaient de neuf en 1822 ces recherches psychologiques, ce qu’un jeune et généreux esprit pouvait y puiser de force et d’espérance, il faut se rappeler l’état d’abaissement et d’abandon où le spiritualisme était réduit chez nous depuis trois quarts de siècle. ”
“ Le pouvoir avait beau livrer à la justice les coupables, quels qu’ils fussent, et, par la rigueur inflexible de poursuites criminelles, démontrer son intégrité et la fausseté des calomnies inventées contre lui, le public n’en conservait pas moins une impression mensongère et malsaine, voisine de l’hostilité, tout au moins de l’indifférence, et que rien ne pouvait effacer. Pendant que ces plaies morales troublaient et agitaient la France, l’Europe, on s’en souvient, n’offrait pas un spectacle plus rassurant. Partout la révolution levait la tête et se mettait à l’œuvre ”
“ Je ne saurais dire combien en théorie je serais heureux que la question de la dynastie fût définitivement résolue, et que la lutte n’eût plus à s’établir que sur la marche de l’administration, comme en Angleterre, sans hostilité de la nation contre la famille régnante, ni de la famille régnante contre la nation. La fortune met l’occasion entre les mains du nouveau roi, c’est à lui de la saisir... La question de la dynastie vidée, un point de départ commun devient possible, condition nécessaire de toute fondation stable... ”
“ Ces vues si justes, ces lueurs de bon sens passaient alors pour jeux d’esprit, pour paradoxes, et Duchâtel lui-même n’insistait pas, surtout en face du parti-pris, du ton railleur et du mauvais vouloir qui poussaient l’Angleterre à contredire nos sympathies. De part et d’autre, on en était venu à n’écouter que la passion, et, une fois l’orgueil national en jeu, tout changement de front devenait impossible. ”
“ Dans ces crises trop répétées où la conduite de chacun était si difficile, nul n’avait l’œil plus exercé non-seulement à trouver sa route, mais à ne pas laisser les autres s’égarer. Nul n’était d’un conseil plus ferme et plus conciliant tout ensemble. Bien des fois, dans la première année, il en avait donné la preuve et avait dû gémir de cette instabilité; mais une satisfaction lui était enfin venue, et la combinaison qu’il désirait le plus avait, en se réalisant, presque assuré l’heureuse chance d’un pouvoir plus durable et vraiment affermi. ”
“ On est tenté de ne pas s’en souvenir quand on songe à la catastrophe qui était là si voisine et qui allait tout engloutir; le regard s’attache au désastre et glisse sur les conquêtes qui l’avaient précédé. Mais à voir plus froidement les choses, l’omission se répare; on tient plus juste compte et du labeur et de l’œuvre accomplie; les vrais amis du gouvernement libre ne peuvent refuser quelque reconnaissance aux hommes qui osèrent alors tenir tête à l’orage, et qui si promptement triomphèrent et des menaces de la démagogie et du mauvais vouloir européen. ”
“ Ceux qui ont vécu dans ce temps-là savent seuls l’attachement presque superstitieux que tout véritable ami de la monarchie constitutionnelle avait voué à ce cabinet du 11 octobre, laborieusement enfanté, et presque né par surprise au milieu d’incidens d’un haut comique, comme jamais on n’en vit de meilleurs, même aux plus beaux temps de la fronde, mais qui une fois à l’œuvre avait offert à l’opinion tant de prompts résultats, tant de satisfactions inespérées, qu’il semblait défier les obstacles, marchant à pleines voiles comme le navire le mieux lesté, le mieux équilibré. ”
“ En plus d’une occasion, bien que ministre de l’intérieur, M. Duchâtel dut prendre une part active à des débats de finances ou de travaux publics, et chaque fois avec une autorité, une largeur de vues, une abondance d’idées, qui laissaient voir ce que ces grands intérêts auraient pu devenir sous sa direction immédiate et constante, si au lieu de n’en parler que par hasard et comme au dépourvu, pour pallier une faute ou soutenir un projet en détresse, il avait étudié lui-même les questions, préparé, combiné les projets qu’il aurait dû défendre. ”
“ Dans la première épreuve, en 1842, une approbation non douteuse de la politique du 29 octobre était sortie de l’urne ; mais le jour même où ce résultat à peine proclamé semblait donner aux partisans de la royauté nouvelle un gage d’affermissement, la déplorable mort de M. le duc d’Orléans était venue tout détruire et tout mettre en question. Si nombreuse et si riche en dons de toute sorte que fût la royale famille, celui que la mort venait de frapper était le seul qui par son âge, ses qualités, par ses défauts même, pouvait avoir l’heureuse chance d’affermir et de perpétuer l’œuvre de 1830. ”
“ Je dois dire cependant que pour Duchâtel c’était la condition première qui seule lui avait permis de souhaiter cette grande fortune. Sans être romanesque, il avait l’âme si fière et si délicate que toute femme qui aurait semblé ne pouvoir pas lui plaire, fût-elle encore dix fois plus riche, ne l’aurait jamais fait sortir du célibat. Et même il lui fallait cette condition de plus, que sa compagne s’accommodât aux exigences de la vie politique. ”
“ Il fallait, selon lui, tout chercher dans l’histoire, dans l’infinie variété de cette grande comédie humaine, tout, hormis des leçons de politique, des règles de conduite pour les gouvernemens, des pronostics tant soit peu sûrs de l’avenir des peuples et du salut des états. Ce fatalisme historique, dont on accepte aujourd’hui les arrêts, ces enseignemens de l’histoire qu’on nous donne comme d’infaillibles lois, il les tenait pour des guides trompeurs et d’une déplorable influence. ”
“ Les révolutionnaires à visage découvert n’ont jamais fait de révolution ; c’est quand ils sont masqués et semblent obéir à ceux qui ne prétendent infliger au pouvoir qu’une simple leçon, c’est alors qu’il en faut tout craindre. Cette royauté de juillet ne peut vivre et se fonder qu’en s’appuyant sur les deux centres ; dès qu’un des deux s’isole, et par entraînement, à son insu, sert d’avant-garde à la révolution, comment ne pas prévoir de sérieux malheurs ! ”
“ Ce n’était pas seulement le sentiment du devoir, c’était un certain plaisir de déjouer les trames de tant d’habiles adversaires de toute provenance et de toute couleur, qui lui donnait cette sorte de fièvre de surveillance et d’exhortation. Si le succès le dédommagea de ce luxe de fatigues, sa santé par malheur en souffrit quelque atteinte; mais il avait la conscience d’avoir rendu à sa cause le plus grand des services, de lui avoir donné un gage d’avenir et de sécurité, et peut-être à lui-même une chance de repos. ”
“ Trop théoriciens et théoriciens trop mesurés, trop raisonnables, trop peu systématiques, trop peu passionnés pour devenir populaires dans le vrai sens du mot, les écrivains du Globe n’en avaient pas moins pris, pendant ces six années, en province aussi bien qu’à Paris, dans les plus humbles rangs des lettres comme dans les plus aristocratiques salons, une place considérable, et obtenu le succès le plus franc, le plus incontesté qu’une œuvre collective de ce genre eût jamais rencontré chez nous. ”
“ Sagace, alerte, diligent, trouvant le temps de tout faire et de faire tout à point, le temps même de rêver, de disserter, de remuer des idées comme à Paris au coin du feu, puis tout à coup, en face de la nature, de rencontrer les mots les plus heureux et les plus pittoresques dans l’expression de ses mécomptes ou bien de ses surprises et de ses admirations, il était à la fois, pour tout dire, l’explorateur le plus insatiable, le causeur le plus fécond et le plus varié, le compagnon le plus commode à vivre et le plus attachant. ”
“ Sans avoir eu jamais de sérieux désaccords avec le cabinet, elle l’avait quelquefois mollement soutenu. Le travail souterrain que tant d’oppositions combinées ne cessaient d’exercer sur elle l’avait rendue presque hésitante. C’était au corps électoral de dissiper l’incertitude. Qu’allait-il faire ? confirmer ou proscrire cette politique déjà vieille de six années, longévité non moins rare qu’importune à bien des gens ? Les adversaires du cabinet, surtout le centre gauche, n’admettaient pas le doute. ”
“ Ce que cet apprentissage du ministère des finances dans une position si favorable à tout voir et à tout étudier, ce qu’un commerce intime avec un homme d’une trempe aussi rare que le baron Louis devait faire acquérir au jeune conseiller d’état d’autorité pratique et de sûreté de jugement, je n’essaierai pas de le dire; il me faudrait le suivre dans toutes les branches du service, dans les moindres détails de l’administration : ce qu’il suffit de noter, c’est la situation que lui valut dans la chambre cette continuelle nécessité d’y prendre la parole. ”
“ La royauté chez nos voisins n’en avait pas souffert, donc elle pouvait chez nous survivre à ces assauts : prophétie malheureuse, ils l’ont appris, hélas! à nos dépens. Richelieu, Mazarin, disait-il, savaient tout juste assez d’histoire et de géographie pour ne pas se tromper sur les limites et sur les droits des états dont ils réglaient les destinées; mais la philosophie de l’histoire n’était pas inventée, ils ne s’amusaient pas, heureusement pour leur génie, à demander au passé la clé de l’avenir, la bonne ou mauvaise issue des affaires qu’ils entreprenaient. ”
“ Ils accoururent à qui mieux mieux, et Duchâtel un des premiers, apportant pour son contingent une ample provision d’études sur l’économie politique. Chacun s’enrôla de la sorte selon ses aptitudes ou ses prédilections, et c’est ainsi que fut formée cette association intellectuelle qui pendant près de six années, non-seulement en matière de goût dans les régions de l’art, mais dans le champ de la législation, de la morale et de la science politique, combattit corps à corps les préjugés que la révolution, l’émigration, l’empire, avaient successivement enracinés chez nous. ”
“ Son regard était plus profond, son expression morale plus élevée, plus pure : sans faire le professeur et sans parler philosophie, il nous donna pendant ce peu de jours des impressions, des souvenirs encore plus éloquens que ses meilleures leçons. Même fortune nous était réservée au terme du voyage. Près de Milan, dans la plaine lombarde, un ermitage presque aussi simple, une hospitalité non moins douce, nous pénétraient aussi de respect et d’admiration. ”
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