“ Marianna coupait rapidement les lourdes grappes et les jetait dans un panier. Elle s’arrêta sans lâcher le cep qu’elle tenait, et sourit d’un air caressant. Olénine s’approcha, rejeta sa carabine sur le dos pour avoir les mains libres et voulait lui dire : « Dieu t’assiste !... Es-tu seule ? » Mais il ne dit rien et souleva seulement son bonnet. Il se sentait mal à l’aise en tête-à-tête avec la jeune fille ; pourtant, martyr volontaire, il se rapprocha encore d’elle. « Tu risques de tuer quelqu’un avec ta carabine, lui dit Marianna. — Non, je ne tirerai pas. » ”
Résumé
“Les Cosaques”, est une œuvre de Léon Tolstoï. Des thèmes tels que Olénine, Loukachka ou Cosaques y sont abordés.
Citations de Les Cosaques (Léon Tolstoï)
“ Vite ! vite ! Vania, s’écria-t-il. — Est-ce ainsi que tu vas à la chasse ? Les honnêtes gens déjeunent, et toi, tu dors ! — Lamm ! ici ! cria-t-il à son chien. — Ton fusil est-il en ordre ? disait-il avec des éclats de voix, comme si la chambre était remplie de monde. — Je suis en faute, je l’avoue. Vania ! la poudre, la bourse, disait Olénine. — L’amende ! criait le vieux. — Du thé, voulez-vous ? disait Vaniouchka en français et en souriant. — Que marmottes-tu, diable ? Un baragouin inconnu ? criait le vieux, souriant et laissant voir des tronçons de dents. ”
“ Les voix fraîches des Cosaques s’unissaient en une chanson gaie, mais une voix forte et jeune les dominait toutes. — Sais-tu qui chante ? — demanda le vieillard en s’éveillant. — C’est Loukachka le djiguite. Il a tué un Tchetchen et il se réjouit. Et de quoi se réjouit-il, le sot, le sot ! — Et à toi, t’est-il arrivé de tuer des hommes ? — demanda Olénine. Le vieux, tout à coup, se souleva sur ses deux coudes et approcha son visage de celui d’Olénine. — Diable ! — lui cria-t-il. — Que demandes-tu ? Il n’en faut pas parler. C’est difficile de faire périr une âme, oh ! difficile ! ”
“ Quel beau garçon ! pensait Olénine, admirant l’expression de franche gaieté du Cosaque. Il se rappela Marianna, le baiser furtif sous la porte cochère. L’ignorance et le manque complet d’éducation de Lucas lui firent de la peine. « Quelle folie et quel enchevêtrement d’idées ! pensa-t-il ; un homme en tue un autre, et il en est heureux et content comme s’il avait accompli un haut fait ! Est-il possible que rien ne lui fasse sentir qu’il n’y a pas de quoi se réjouir, qu’il n’y a de bonheur que dans le sacrifice, et non dans le meurtre ? » ”
“ Tu as ton idée, — elle a la sienne. Elle n’est qu’une truie, mais elle n’est pas pire que toi, et elle est aussi une créature du bon Dieu. Eh ! eh ! que l’homme est bête, bête, bête ! » répéta le vieux, et, baissant la tête, il se perdit dans ses réflexions. Olénine rêvait aussi ; il descendit le perron et, croisant ses mains derrière le dos, il traversa la cour en silence. Jérochka revint à lui, leva la tête et se mit à observer une phalène qui tournoyait autour de la lumière et se laissait prendre à la flamme. « Sotte ! sotte ! disait-il, où vas-tu ? sotte ! sotte ! » ”
“ Olénine rentra dans la cabane. — Et quoi, Loukachha est-il gai ? Ne viendra-t-il pas chez moi ? — demanda-t-il. — Quoi, Loukachka, on lui a menti. On lui a dit que je t’accointais avec la fille, — dit le vieillard en chuchotant. — Eh quoi, la fille ! Elle sera à nous quand nous voudrons : donne plus d’argent, elle sera à nous ! Je te ferai cela vraiment. — Non, l’oncle, l’argent n’y fera rien si elle n’aime pas. Mieux vaut ne pas parler de cela. — Ah ! on ne nous aime pas, toi et moi, nous sommes des orphelins, — dit soudain l’oncle Erochka. Et de nouveau il pleura. ”
“ Olénine s’assombrit, Bieletzkï le remarqua et eut un sourire forcé. — Mais comment ? Excusez donc — dit-il — Vous demeurez dans la même maison et une si superbe fille, une vraie beauté... — Oh ! oui, une merveilleuse beauté. Je n’ai jamais vu de femme pareille — fit Olénine. — Eh bien ! Alors quoi donc ? — demanda Bieletzkï, n’y comprenant absolument rien. — Cela peut être étrange, — fit Olénine — mais pourquoi ne pas dire ce qui est ? Depuis que je vis ici, les femmes n’existent pas pour moi. Et c’est si bon, vraiment ! Et que peut-il y avoir de commun entre nous et ces femmes ? ”
“ Quand tu feras une campagne, sois plus sage que moi ; écoute les conseils d’un vieillard : quand tu seras en face des fusils ennemis, ne reste pas dans les rangs ! Dès que vous êtes intimidés, vous autres, vous vous serrez les uns contre les autres ; c’est là qu’est le danger : on tire toujours dans le tas. Quant à moi, je m’isolais constamment, c’est pourquoi je n’ai jamais été blessé. — Et la balle que tu as dans le dos ? observa Vania, qui rangeait la chambre. — Oh ! ce n’est qu’une polissonnerie des Cosaques, répondit Jérochka. — Comment ! des Cosaques ? demanda Olénine. ”
“ Au bout d’un moment il entendit craquer la haie ; un Cosaque en habit foncé et en bonnet à poils blancs (c’était Lucas) passait le long de la haie, et une femme de haute taille, en mouchoir blanc, passa devant lui. Marianna semblait dire, de sa démarche décidée : « Je ne me soucie pas de toi, et tu n’as rien à redire ». Olénine la suivit des yeux jusqu’à la porte de sa cabane et la vit, par la fenêtre, s’asseoir sur un banc et ôter son mouchoir. Il se sentit tout à coup si seul, que mille désirs indéfinis et une jalousie secrète et inconsciente envahirent tumultueusement son âme. ”
“ Jette-t-on les yeux autour de soi : on voit la feuillée s’agiter, on s’attend au craquement d’un sanglier qui avance, au sifflement des aiglons, au chant du coq dans la stanitsa ou aux cris des oies. Si l’on entend les oies : preuve qu’il n’est pas minuit. Je connais tout cela. Si un coup de fusil retentit au loin, mille pensées m’assaillent : je me demande qui a tiré. Est-ce un Cosaque comme moi, qui guette une proie ? A-t-il tué la bête ou l’a-t-il seulement blessée ? Et la pauvrette teint inutilement les roseaux de son sang. ”
“ Marianna parut sur le seuil. Il ne la vit qu’un clin d’œil à la clarté de la lune ; elle referma vivement la porte en murmurant ; il l’entendit s’éloigner. Il frappa de nouveau, mais personne ne répondit. Il s’approcha de la fenêtre et prêta l’oreille. Une voix d’homme, stridente et flûtée, retentit soudain près de lui. « C’est bien ! lui dit à brûle-pourpoint un petit Cosaque à bonnet blanc ; j’ai tout vu ! c’est bien ! » Olénine reconnut Nazarka et garda le silence, ne sachant que dire ni que faire. ”
“ La beauté est venue et a réduit en poussière tout ce travail égyptien, intérieur, de la vie. Et pas même le regret de tout ce qui a disparu ! Le sacrifice de soi-même n’est que sottise. C’est l’orgueil, l’asile du malheur mérité, c’est le salut de l’envie pour le bonheur d’autrui. Vivre pour les autres, faire le bien ! Pourquoi, quand dans mon âme il n’y a que l’amour de moi-même et un seul désir, l’aimer et vivre avec elle de sa vie ? Maintenant, je désire le bonheur, non pour les autres, non pour Loukachka ”
“ Non pas les forces de l’intelligence, du cœur, de l’éducation morale, mais ce puissant élan que la jeunesse seule peut donner à l’homme et qui le rend maître de l’univers par la pensée. Il y a des hommes qui ignorent cette force irrésistible : ceux-là, dès l’entrée de la vie, mettent un licou et le gardent jusqu’à la fin de leurs jours, travaillant honnêtement et placidement toute leur existence. Mais Olénine sentait en lui ce Dieu tout-puissant, qui concentre toutes nos facultés en un seul désir, celui de vouloir et d’agir, de se jeter tête baissée dans un abîme, sans trop savoir pourquoi. ”
“ « Ne radote pas, Loukachka, et écoute-moi, dit-elle, sans retirer ses mains, mais tenant le Cosaque à distance ; je ne suis qu’une jeune fille, mais tu dois m’écouter. Je ne dépends pas de moi-même ; si tu m’aimes, écoute-moi. Laisse mes mains libres, j’ai à te parler. Je t’épouserai, oui, mais n’attends pas que je fasse des sottises pour toi,... jamais ! — Tu m’épouseras ; on arrangera cela sans nous, mais aime-moi, Marianouchka », disait Lucas, devenu subitement humble et doux, de féroce qu’il était, et regardant la jeune fille avec un tendre sourire. ”
“ Déjà très tard dans la nuit, Olénine sortit de la cabane de Bieletzkï derrière Marianka et Oustenka. Le fichu blanc de la jeune fille se remarquait dans la rue sombre. La lune dorée descendait vers la steppe. Un brouillard argenté planait sur la stanitza. Tout était calme, nulle part on ne voyait de lumière, on n’entendait que les pas des femmes qui s’éloignaient. Le cœur d’Olénine battait fort. Son visage brûlant se rafraîchissait à l’air humide. Il regarda le ciel et se retourna vers la cabane d’où il sortait. ”
“ C’est un péché, lui dit Olénine. — Péché ! Où est le péché ? répondit le vieux d’un ton décidé ; est-ce pécher que de regarder une jolie fille ! L’aimer, est-ce un péché ? C’est votre idée, à vous autres ! Non, père, ce n’est pas le péché, mais le salut ! Dieu, qui t’a créé, a aussi créé la femme. Il a tout créé. Non, admirer une jolie fille n’est pas un péché ! Elle est faite pour être aimée et admirée. ”
“ Olénine s’enferma dans sa cabane et se mit à écrire son journal : « J’ai beaucoup réfléchi et j’ai beaucoup changé pendant ces temps derniers, » écrivait-il, « et je suis arrivé jusqu’au point qui est marqué dans l’alphabet. Pour être heureux, il faut une chose : aimer, et aimer en se sacrifiant, aimer tous et tout, jeter de tous côtés la toile de l’amour et y prendre qui tombera. J’ai attrapé ainsi Vanucha, l’oncle Erochka, Loukachka, Marianka. » Comme Olénine achevait d’écrire cela, l’oncle Erochka entra chez lui. ”
“ Les femmes, qui aimaient-elles ? toujours Jérochka ! C’est que j’étais un véritable djighite ; ivrogne, bandit, voleur de chevaux, bon chanteur, j’étais tout cela ! Il n’y a plus de pareils Cosaques maintenant ; on n’a même aucune envie de les regarder. Ils portent des bottes ridicules et s’en réjouissent comme des imbéciles. Ou bien ils s’enivrent, et encore ne boivent-ils pas comme des hommes, mais je ne sais comment... Et moi donc, qui étais-je ? Jérochka, le bandit. Ce n’est pas à la stanitsa seule qu’on me connaissait, mais dans toute la chaîne des montagnes. ”
“ « Passerons-nous, demanda Nazarka montrant de l’œil, du côté du cabaret de Jamka ? — Voilà une idée ! dit Lucas ; prends mon cheval, mène-le chez elle, et, si je tarde, donne-lui du foin. Je serai à la sotnia avant le jour. — Le porte-enseigne t’a-t-il donné encore quelque chose ? — Non ! je suis content de m’être défait de lui en lui donnant un poignard ; il avait envie du cheval », dit Lucas, quittant sa monture et remettant la bride à Nazarka. Il se glissa sous la fenêtre même d’Olénine sans être vu et s’approcha de la cabane du khorounji. ”
“ « Prends garde, Loukachka », lui ai-je dit. Il est jeune et fait le fanfaron, mais il y a mesure à tout. Il a volé des chevaux, tué un Abrek ; eh bien ! cela suffit, il devrait se tenir tranquille maintenant, mais non, il pousse les choses trop loin. — Je l’ai vu une couple de fois pendant l’expédition ; il a encore vendu un cheval », dit Olénine en jetant un regard vers le poêle. De grands yeux noirs étincelants le regardaient avec une sévère inimitié. « Eh bien ! dit subitement Marianna, c’est son propre argent qu’il dépense, il ne fait de mal à personne. » ”
“ On entendait les rires de Nazarka et des femmes restées sur le terre-plein. Lucas s’était éloigné à pas lents, mais, dès qu’il eut tourné le coin, il se baissa et, retenant son poignard, il s’élança comme un chat, sans bruit, vers la cabane du khorounji. Après avoir traversé deux rues en courant, il s’arrêta et s’accroupit à l’ombre d’une haie, ramenant vers lui les pans de sa redingote. « Que diable ! fit-il en pensant à Marianna, est-elle fière, celle-là ? Une véritable khorounjikha [1] . Mais attends ! » Des pas de femme le tirèrent de ses réflexions ; il prêta l’oreille. ”
“ Moi je peux me concilier avec n’importe quelle vie ! — dit Bieletzkï en soupirant joyeusement. — J’irai regarder ce qui se fait là-bas, chez elles. Il endossa sa robe de chambre et sortit en courant. — Et vous, pensez aux gâteaux et aux bonbons ! — cria-t-il. Olénine envoya le brosseur chercher du pain d’épices et du miel, et tout à coup, il lui sembla si vilain de donner l’argent, comme s’il achetait quelqu’un, qu’il ne répondit rien de précis quand le brosseur lui demanda combien il fallait acheter de pain d’épices à la menthe et combien au miel. ”
“ Il n’aime pas la gueule de l’homme. Olénine était encore derrière, quand le vieux s’arrêta et se mit à examiner l’arbre. Le faisan, du haut de l’arbre, poussa un cri sur le chien qui aboyait après lui, et Olénine aperçut le faisan. Mais en même temps un coup formidable, comme celui d’un canon, éclatait du grand fusil d’Erochka, et le coq qui se soulevait pour s’envoler, laissa tomber des plumes et lui-même s’abattit à terre. En s’approchant du vieillard, Olénine effraya un autre faisan. Il saisit son fusil, visa et tira. ”
“ Lucas, Nazarka et Ergouchow, après avoir vidé un demi-seau d’eau-de-vie, s’approchaient, tous trois, surtout le vieux Cosaque, plus rouges que de coutume. Ergouchow chancelait, riait bruyamment, poussait Nazarka. « Pourquoi ne chantez-vous pas, pécores ? cria-t-il aux femmes ; je veux que vous chantiez pour notre plaisir. — Bonsoir ! bonsoir ! cria-t-on de tous côtés aux jeunes gens. — Pourquoi chanter ? répondit une des femmes, ce n’est pas fête aujourd’hui. — Tu t’es gorgé de vin, tu n’as qu’à chanter. » Ergouchow éclata de rire et poussa Nazarka. ”
“ « C’est vrai ! c’est juste ! — Laisse-moi, glu que tu es ! criait la jeune fille, je me plaindrai à ta femme. — Plains-toi ! s’écriait Ergouchow ; Nazarka dit vrai, il sait, lui, il a lu l’ordonnance imprimée. — Et il embrassa la fille suivante. — Ne m’ennuie pas, racaille ! » criait en riant la fraîche et ronde jeune Oustinka, le menaçant du poing. Le Cosaque trébucha. « Voyez, dit-il, si les femmes n’ont pas de force ! Celle-ci a failli me tuer. — Va-t’en, glu du diable ! Quel malin esprit t’a amené ici ! » Et Oustinka se détournait en éclatant de rire. ”
“ Tu ne parles pas comme nous, diable ! — lui cria le vieillard en montrant les chicots de ses dents. — Pour la première fois, il faut pardonner, — plaisantait Olénine en mettant ses grandes bottes. — Pour la première fois on te pardonne, — répondit Erochka. — Et une autre fois, si tu dors si tard, tu paieras un seau de vin d’amende. Quand le soleil sera levé, déjà tu ne trouveras plus le cerf. — Et si même on le trouve, il est plus rusé que nous ; on ne le trompera pas, — fit Olénine se rappelant les paroles prononcées dans la soirée par le vieillard. ”
“ En ce moment, Béletsky poussa la porte et l’ouvrit ; Marianna se rejeta sur Olénine et le poussa de la hanche. « Ce que je pensais naguère, et l’amour, et le sacrifice, et Loukachka, tout n’est que niaiserie ; il n’y a que le bonheur qui soit vrai ; qui sait être heureux a raison ! » Ces pensées traversèrent comme un éclair l’esprit d’Olénine ; il saisit la belle Marianna avec une force qu’il ne se connaissait pas et l’embrassa sur la joue et sur la tempe. Elle ne se fâcha pas, mais éclata de rire et courut rejoindre ses compagnes. ”
“ Sens-tu comme elle remue ? La voilà qui descend ! dit le vieux, qui s’amusait de cette balle comme d’un joujou. — Loukachka restera-t-il en vie ? demanda Olénine. — Dieu sait ! Il n’y a pas de médecin ; on est allé en chercher un. — Où le prendra-t-on ? À Groznoïa ? dit Olénine. — Oh non ! père ! Si j’étais tsar, il y a longtemps que j’aurais fait pendre tous vos docteurs russes. Ils ne savent que faire jouer le couteau ; ils ont coupé la jambe à notre Cosaque Baklaschew ; ils l’ont estropié, preuve qu’ils sont bêtes. À quoi Baklaschew est-il bon maintenant ? Non, père ! ”
“ Il a dit que Loukachka a changé un cheval superbe ! Mais je crois qu’il s’ennuie toujours à cause de toi. Et que t’a-t-il dit encore ? — demanda Oustenka à Marianka. — Tu veux tout savoir ! — fit en riant Marianka. — Une fois il est venu à cheval, la nuit, à la fenêtre, il était ivre ; il m’a demandé de le laisser entrer. — Et tu l’as laissé ? — Mais non, quand j’ai dit quelque chose, c’est dit ! C’est ferme comme un roc — répondit sérieusement Marianka. — Et comme il est brave ! Il n’a qu’à vouloir, aucune fille ne fera fi de lui. ”
“ L’amour égoïste, l’amour vif, juvénile, plein d’espoir pour tout ce qu’il y avait de bon dans son âme (et il lui semblait à ce moment qu’il n’y avait en elle que du bon) le faisait pleurer et prononcer des paroles dépourvues de sens. Olénine était un jeune homme qui n’avait fini aucun cours, ni servi nulle part (pour la forme seulement il appartenait à une administration quelconque) , qui avait dépensé la moitié de sa fortune, et, jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, n’avait choisi aucune carrière, ni fait quoi que ce soit. Il était ce qu’on appelle dans la société de Moscou « un jeune homme ». ”
“ Il semblait à Olénine que Marianka l’aimait momentanément, mais que pour elle l’avenir avec lui n’existait pas. Mais il était heureux parce que toutes ses paroles lui semblaient la vérité, qu’elle consentait d’être à lui. — « Oui, se disait-il, — quand elle sera tout à fait à moi, seulement alors nous nous comprendrons. Pour un tel amour, il n’y a pas de paroles, il faut la vie, la vie entière. Demain tout s’expliquera, je ne puis vivre ainsi. Demain, je dirai tout à son père, à Bieletzkï, à toute la stanitza... » ”
“ Une idée subite vint clairement à l’esprit d’Olénine ; il se dit : « Moi, Dmitri Olénine, être privilégié entre tous, me voilà couché seul, Dieu sait où, là où vivait un vieux cerf, un cerf superbe, qui n’a jamais vu d’homme, et dans un creux où jamais personne n’a pénétré, auquel jamais personne n’a songé. Je suis assis, entouré d’arbres jeunes et vieux : l’un d’eux est enlacé de vigne sauvage ; les faisans voltigent autour de moi, se pourchassent, sentant peut-être que je viens de tuer leurs frères. » Il palpa ses faisans, les examina et essuya sa main ensanglantée aux pans de sa tcherkeska. ”
“ Le désir d’être un simple Cosaque, de vivre près de la nature, de ne faire de tort à personne, mais de faire au contraire le bien aux hommes, ce rêve est-il donc plus sot que mes rêves d’antan, que le rêve d’être ministre, chef du régiment, par exemple ? Mais une voix lui disait d’attendre, de ne pas se décider encore. La conscience vague qu’il ne pouvait vivre absolument comme vivaient Erochka et Loukachka et qu’il y avait en lui d’autres exigences de bonheur le retenait. Il était arrêté par la pensée que le bonheur réside dans le sacrifice de soi-même. ”
“ Il avança doucement, marchant sans bruit dans ses chaussures molles et apportant avec lui une odeur forte mais non désagréable d’eau-de-vie, de poudre et de sang figé. Il salua les images, lissa sa barbe et, s’approchant d’Olénine, lui tendit sa grosse main noire. « Cochkildy ! lui dit-il ; ça veut dire en tatare : « Je vous souhaite bonne santé ; que la paix soit avec vous ! » — Je le sais, répondit Olénine en lui prenant la main, cochkildy ! — Hé ! tu ne sais rien du tout, que tu es bête ! s’écria Jérochka, hochant la tête d’un air de reproche ”
“ La terreur s’empara du jeune homme ; il eut peur et se mit à prier. Il craignait avant tout de mourir sans avoir rien fait d’utile ; il désirait ardemment vivre, et vivre pour accomplir quelque grand acte de dévouement. XXI Tout à coup la lumière se fit dans l’âme d’Olénine. Il entendit parler le russe, entendit le bruit cadencé du Térek, et au bout de quelques pas il aperçut les eaux brunes et rapides du fleuve, avec ses sables ondoyants, ses bas-fonds, les steppes, la chaîne des montagnes, et de ce côté l’échauguette du cordon et le cheval sellé broutant parmi les ronces. ”
“ Il s’était senti heureux pendant ses campagnes et dans les forteresses, mais ici, sous l’aile protectrice de Jérochka, à l’ombre de la forêt, et principalement vis-à-vis de Marianna et de Lucas, il voyait clairement les mensongères illusions de sa vie d’autrefois ; elle lui paraissait maintenant encore plus hideuse et plus ridicule. Chaque jour il se sentait devenir plus homme et plus libre. Le Caucase n’avait pas répondu à son attente et ne ressemblait en rien à ce qu’il s’était figuré dans ses rêves, ni à ce qu’il avait lu dans les romans. ”
“ Loukachka enlevait sa ceinture et commençait à se déshabiller. — Que veux-tu faire, sot ? — cria Ergouchov — essaye seulement et tu te perdras pour rien. C’est juste ce que je te dis. Si tu l’as tué, il ne s’en ira pas. Donne-moi un peu de poudre. En as-tu ? Nazarka, cours vivement au cordon, mais ne suis pas le bord, on te tuerait, c’est juste ce que je te dis. — Ah, c’est comme ça, j’irais seul ! Vas-y toi-même ! — fit avec colère Nazarka. Loukachka quitta ses habits et s’approcha du bord : — N’y va pas, te dis-je ! — fit Ergouchov en mettant de la poudre dans le canon de son fusil. ”
“ Les Cosaques soupaient assis à terre dans le vestibule de la cabane, autour d’une table basse tatare. Ils se demandaient qui irait cette nuit au secret. « Qui donc est de service aujourd’hui ? cria l’un d’eux à l’ouriadnik, par la porte entrebâillée. — Le tour de qui est-ce ? répondit l’ouriadnik de l’autre chambre ; Bourlak y a été ; Thomouchkine de même, ajouta-t-il d’une voix incertaine. Lucas n’ira-t-il pas avec Nazarka ? Puis Ergouchow, qui, j’espère, a assez cuvé son vin. — Il paraît que toi, tu n’es pas bien réveillé ! » dit Nazarka à voix basse. Les Cosaques se mirent à rire. ”
“ J’enverrai le médecin ! Mais si vos médecins guérissaient bien, alors les Cosaques et les Tchetchenzes iraient se soigner chez vous, et, au contraire, ce sont vos officiers et vos colonels qui font venir les médecins des montagnes. Chez vous, tout est faux ! Olénine ne répondit pas. Il pensait trop lui-même que tout n’est que mensonge dans le monde où il avait vécu et où il retournerait. — Eh bien ! As-tu été chez Loukachka ? — lui demanda-t-il. — Il est comme un mort, il ne mange et ne boit rien, il n’y a que l’eau-de-vie qu’accepte son cœur. Quand il boit de l’eau-de-vie, il est bien. ”
Termes fréquents
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