“ Mais, bourgeois de France, avocats nés malins, ils sont chez vous les Cosaques, comme en Russie, par millions et dizaines de millions ! Car le Cosaque, c’est l’homme déshérité qui réclame bravement, à la pointe du fer, une place au foyer social ; c’est l'ignorant, le partageux, le brigand, le barbare — comme vous dites — en un mot, celui qui a faim et celui qui a soif et à qui vous ne voulez donner ni à boire ni à manger, le Cosaque enfin, c’est le révolutionnaire par la force des choses, pour son intérêt, pour sa vie. ”
Cosaque
Définition et enjeux
Le Cosaque désigne historiquement un groupe semi-nomade originaire des steppes russes, réputé pour sa maîtrise de la cavalerie et son rôle ambivalent dans l’histoire de l’Empire russe. De Gogol à Tolstoï, les auteurs ont abordé cette figure à travers ses valeurs héroïques, ses contradictions sociales et ses rapports tendus avec l’autorité.
Ernest Cœurderoy le présente comme un révolutionnaire marginalisé, tandis que Tolstoï, dans Les Cosaques, dépeint ses conflits intérieurs et ses liens avec les populations locales. Ces visions révèlent une entité complexe, à la fois guerrière et symbolique, ancrée dans les marges de l’État tsariste.
Citations sur “Cosaque”
Jean-Roch Coignet,
Souvenirs d'un vieux grognard…
(1912)
“ « Aux Cosaques ! » Pendant qu'il se défendait, un Cosaque aperçut à quelques pas de là un cavalier à redingote grise qui marchait presque seul ; il quitta ses camarades et courut sur lui. Le général Corbineau se jeta à la traverse, mais sans succès. Le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à bout portant abattit le Cosaque aux pieds de l'Empereur. Au bruit de la détonation, nous arrivâmes en masse. Nous les sabrions dans l'obscurité ; un petit nombre seulement parvint à s'échapper. ”
“ La pose assurée du jeune Cosaque, la manière nonchalante dont il frappait de la nagaïka les flancs de sa monture, ses grands yeux noirs et brillants exprimaient le contentement de lui-même, la conscience de sa jeunesse et de sa force. « Avez-vous jamais vu plus galant cavalier ? » ”
Cyprien Robert, Revue des Deux Mondes
“ Le paysan slave connaît toutes les familles de plantes et d’oiseaux de son pays; il a des noms pour un nombre étonnant d’étoiles; il s’en forme un cadran pour chaque saison, pour chaque mois de l’année. A quelque moment de la nuit que vous lui demandiez l’heure, il regarde au ciel et vous répond sans se tromper. Le Cosaque a dans son œil une boussole naturelle : envoyé dans une province lointaine où il n’est jamais allé, il ira droit comme une flèche, et arrivera à jour dit à sa destination. ”
M. Sacher-Masoch, Revue des Deux Mondes
“ « Le seigneur est mort ! Les infidèles approchent ! Sauve qui peut ! » Et tout aussitôt se produisit une confusion indescriptible. Cependant, le Cosaque avait passé le portail et s’éloignait ventre à terre à travers champs et prairies, fossés et ruisseaux, que son cheval franchissait d’un bond audacieux. On eût dit, avoir sa course affolée, que la belle créature chevauchait derrière lui sur le cheval écumant, fouettant cavalier et monture de ses tresses dorées. ”
Nicolas Vassiliévitch Gogol,
Tarass Boulba
“ Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr sur la terre étrangère ? Si la chose en est venue au point que personne ne révère plus l’honneur cosaque, et si l’on permet qu’on lui crache sur sa moustache grise, ou qu’on l’insulte par d’outrageantes paroles, ce n’est pas moi du moins qu’on insultera. ”
Anne Thackeray Ritchie, Dymitr le cosaque. Suivi de Sous la montagne… (1883)
“ Ici et là, au sommet d'une éminence ou sur le revers d'un fossé, se dressait la forme isolée d'un Cosaque en sentinelle, sa lance énorme appuyée à l'épaule, sa longue pipe aux lèvres, rêvant et fumant en silence, en attendant le carnage et l'assaut, et suivant devant lui vaguement la fumée, d'un regard qui se perdait sous la voûte du bois. Tout près de là, dans la prairie, les chevaux débridés paissaient l'herbe dans l'ombre. ”
“ La jeunesse d’à présent prend son plaisir à grignoter des graines et à en cracher la pelure, conclut le vieux, contrefaisant ceux qui mangent et qui crachent. — Tu as raison, dit Lucas, c’est juste ! — Veux-tu être un brave Cosaque ? Sois donc djighite et non paysan. Ce n’est pas malin d’acheter un cheval comme un vilain, de le payer et de l’emmener. ”
“ Olénine monta en courant le perron de la cabane et poussa la porte du vestibule. Marianna, vêtue seulement d’une chemise rose, selon l’usage des filles cosaques, s’éloigna d’un bond de la porte et s’adossa au mur, se couvrant une partie du visage de sa large manche tatare. Olénine vit dans le demi-jour du vestibule la taille haute et élancée de la jeune Cosaque ; il dévora rapidement des yeux ses formes vigoureuses et virginales que dessinait sa fine chemise en toile imprimée, ses beaux yeux noirs qui le regardaient avec une curiosité d’enfant effarouché. « La voilà ! » pensa-t-il. ”
“ Jette-t-on les yeux autour de soi : on voit la feuillée s’agiter, on s’attend au craquement d’un sanglier qui avance, au sifflement des aiglons, au chant du coq dans la stanitsa ou aux cris des oies. Si l’on entend les oies : preuve qu’il n’est pas minuit. Je connais tout cela. Si un coup de fusil retentit au loin, mille pensées m’assaillent : je me demande qui a tiré. Est-ce un Cosaque comme moi, qui guette une proie ? A-t-il tué la bête ou l’a-t-il seulement blessée ? Et la pauvrette teint inutilement les roseaux de son sang. ”
“ Le Cosaque trouve humiliant de travailler, et laisse tout l’ouvrage à son ouvrier, le Nogaïs, et à sa femme esclave, mais il s’avoue, bien que vaguement, que c’est à elle qu’il doit son bien-être et l’aisance, et qu’il est en son pouvoir de l’en priver. La femme cosaque, sans cesse courbée sous le poids du gros ouvrage et de soucis continuels, acquiert une force physique extraordinaire, beaucoup de bon sens, surtout d’indépendance et de fermeté de caractère. Elle est plus forte, plus intelligente, plus belle que les hommes de sa race. ”
X. Marmier, Revue des Deux Mondes
“ Dès qu’elle eut asservi cette race d’hommes étranges, demi-nomades et demi-agricoles, cavaliers habiles et marchands rusés, elle avança librement dans ses projets de colonisation. Le Cosaque est endurci à la fatigue comme son cheval, et fait de longues expéditions comme le Kirgesse. Dès qu’il arrive quelque part, il s’installe, sillonne la terre, sème du grain, et amasse autour de lui du bétail. ”
Eugène de Groote, Au Caucase (1891)
“ Sous les pieds, des baguettes de bois et des roseaux séchés grincent et se cassent. Soudain le Cosaque se retourne avec une expression sauvage et montre à terre la trace d'un ours, presque un pas d'homme. Il ricane, cligne malignement de l'oeil, assure son couteau dans la gaine et part doucement. Du poing gauche, il serre son fusil, prêt à toute alerte ; de l'autre, il écarte doucement les branches et se glisse sous elles. Il est penché sur le sol, comme un chien à la piste et se retourne parfois avec colère vers Abraham pour lui enjoindre de faire moins de bruit. ”
“ Un vieux Cosaque, les pantalons retroussés, sa poitrine grise, nue, revient de la pêche et porte derrière son épaule son filet, où des poissons au dos argenté frétillent encore, et, pour arriver plus vite, il grimpe derrière la haie brisée du voisin et tire son habit qui s’accroche. ”
“ Les Cosaques avançaient en silence ; leurs armes ne faisaient aucun bruit : un Cosaque aurait honte d’une arme à cliquetis. Deux Cosaques de la stanitsa les rejoignirent sur la route et échangèrent deux ou trois mots. Le cheval de Lucas butta contre une herbe sèche : c’était un funeste présage. Les Cosaques s’entre-regardèrent et se détournèrent bien vite sans relever l’incident, qui était en ce moment d’une gravité insolite. Lucas fronça les sourcils, serra les dents, tira violemment la bride et leva sa nagaïka ; la noble bête se cabra, comme si elle voulait s’envoler ”
“ À chacun de ces bruits inattendus, l’ouïe du Cosaque attentif se tendait fortement, il clignait des yeux et tâtait soigneusement son fusil. La nuit s’avançait. Le nuage noir, en s’éloignant vers l’ouest, laissa apercevoir à travers ses bords déchiquetés, le ciel pur, étoilé, et au-dessus de la montagne les cornes dorées de la lune s’éclairèrent d’une lueur rouge. Il commençait à faire froid. Nazarka s’éveilla, parla et se rendormit. Loukachka s’ennuyait ; il se leva, tira un petit couteau attaché au-dessous de son poignard et se mit à tailler une petite branche pour faire une baguette. ”
“ Du haut de l’échauguette le jeune Cosaque suivait de ses yeux perçants les mouvements des femmes tchetchènes avec leurs robes rouges et bleues. Les Cosaques s’attendaient d’heure en heure à une attaque des Abreks [1] , qui choisissent pour leur invasion le mois de mai, quand l’eau est si basse qu’on peut traverser à gué le Térek et que la feuillée du bois est si touffue qu’on y passe avec peine. ”
M. Sacher-Masoch, Revue des Deux Mondes
“ Et tandis qu’il enroulait les tresses dorées autour de sa main, il enfonça le poignard dans le cœur de la staroste. Elle poussa un cri, cambra une dernière fois son beau corps, et retomba râlant. Devant sa couche, le Cosaque s’était agenouillé, et faisait sa prière en silence. Quand il eut achevé le signe de la croix, il se leva... Le vœu du Polonais était accompli, sa femme morte. Ah ! elle était belle, même dans la mort, étendue dans les flots d’une fourrure d’hermine inondée de sang, perdue au milieu du nuage doré de ses cheveux blonds épars. ”
“ Le Cosaque a, au fond, moins de haine pour le djighite [3] qui a tué son frère, que pour le soldat russe qui loge chez lui pour défendre sa stanitsa, mais qui fume dans sa cabane [4] . Il estime son ennemi le montagnard, et méprise le soldat, qu’il regarde comme un intrus. Le paysan russe est pour le Cosaque un être grossier et sauvage ; il croit le voir dans les marchands ambulants et les Petits-Russiens qui pénètrent parfois dans la stanitsa et auxquels les Cosaques donnent un nom méprisant. ”
Narcisse Blanpain,
Les Alliés en Champagne, 1814, par N. Blanpain
(1869)
“ A ces mots, le Cosaque chancela, il porta vivement la main à son coeur comme si la joie allait le faire éclater; dans sa figure, hideusement maculée de taches noires et criblée de trous creusés par la petite vérole, ses yeux brillèrent d'une étrange flamme' au fond de leur orbite, semblables à des étoiles rayonnant dans les profondeurs d'un ciel noir. Mais, au lieu d'un baiser sur le front, ce lut sur la bouche qu'il imprima ses lèvres ardentes. ”
“ Elle sauta sur ses pieds, courut chercher quelques branches vertes, en couvrit les roues de l’arba des deux côtés et jeta par-dessus les bechmets. « Laisse-nous ! cria-t-elle au petit garçon, en se glissant sous le chariot ; est-ce ici la place d’un Cosaque ? Va-t’en ! » ”
Jérôme et Jean Tharaud, Revue des Deux Mondes
“ Leïbélé, à la synagogue, s’abandonnait avec délices au flot de ses souvenirs militaires, et tout le monde l’écoutait maintenant à l’égal d’un prophète. Il les connaissait bien, ces Cosaques, pour avoir passé trente et un mois avec eux, du temps où il était dans l’infanterie montée ! Des bandits, des gens féroces, cela était certain ! Mais quels charmants garçons, quand ils n’étaient pas de service ! Ils dansaient, c’était un rêve ! De véritables chérubins ! et quels cavaliers, Dieu juste ! Et quel buveurs incomparables ! Avant qu’un Cosaque se sôule, il faut une mer d’eau-de-vie. ”
“ Quel beau garçon ! pensait Olénine, admirant l’expression de franche gaieté du Cosaque. Il se rappela Marianna, le baiser furtif sous la porte cochère. L’ignorance et le manque complet d’éducation de Lucas lui firent de la peine. « Quelle folie et quel enchevêtrement d’idées ! pensa-t-il ; un homme en tue un autre, et il en est heureux et content comme s’il avait accompli un haut fait ! Est-il possible que rien ne lui fasse sentir qu’il n’y a pas de quoi se réjouir, qu’il n’y a de bonheur que dans le sacrifice, et non dans le meurtre ? » ”
Gabriel Bonvalot,
En Asie centrale
(1884)
“ C'est plaisir de voir sur la berge un groupe de Cosaques immobiles autour du drapeau de leur sotnia, en attendant le moment de s'embarquer. Ils sont beaux avec leur carrure solide, leurs vêtements sombres et poudreux, leur visage bronzé, debout à la tête de leurs chevaux, dans des poses à tenter un peintre, empreintes de l'insouciance qui caractérise ces coureurs d'aventures. Le Cosaque, homme de steppe par excellence, bon tireur, robuste, cavalier infatigable, semble créé pour la guerre d'Asie. Nul ne sait mieux que lui soigner un cheval et le ménager ”
“ Tout à coup, non loin du Cosaque, les roseaux craquèrent, on entendit des pas et les sommets des roseaux s’agitèrent. Le Cosaque visa pour la seconde fois, et prononça : « Au nom du Père et du Fils ». ”
“ Tous les Cosaques ont du vin à eux et l’ivrognerie n’est pas tant le penchant commun à tous qu’une coutume dont l’abstinence serait considérée comme une apostasie. Le Cosaque regarde la femme comme un moyen de bien-être ; il ne permet qu’à la jeune fille de s’amuser et de ne rien faire, mais il force la femme mariée à travailler pour lui, de la jeunesse à l’extrême vieillesse, et, la traitant en Oriental, il lui demande la soumission et le travail. ”
“ Il se ressaisissait et se demandait à quoi il pensait, et il se trouvait ou bien un Cosaque qui travaille dans le jardin avec sa femme, ou un Abrek dans les montagnes, ou comme un sanglier qui s’enfuit de soi-même. Et il écoute toujours, regarde fixement et attend le faisan, le sanglier ou le cerf. ”
August von Kotzebue, La Barrière maudite, histoire de mon exil et de ma délivrance… (1897)
“ Nous voilà donc en route. Sur le siège est assis un Cosaque, armé d'un sabre et de deux pistolets ; derrière nous est un capitaine dans un chariot. Ce spectacle divertissait beaucoup mes enfants. Mon épouse pleurait. J'avais repris courage, je plaisantais même. Le Cosaque qui était devant nous ne pouvait nous inspirer aucune crainte ; il n'avait rien d'effrayant que ses armes. C'était un homme grand, bien fait, parfaitement habillé, et surtout aussi serviable qu'honnête. Il nous saluait avec politesse, chaque fois que nous descendions de voiture. L'officier était un Polonais. ”
“ Les joyeux propos, les éclats de rire se mêlent au mugissement du bétail. Un Cosaque à cheval, revenant du cordon, frappe à une croisée sans quitter sa monture ; une charmante tête de femme paraît à la fenêtre et l’on entend de douces paroles murmurées à voix basse. Un ouvrier nogaï, qui vient d’apporter sur son arba des roseaux du désert, dételle ses bœufs dans la cour de l’essaoul [2] et cause en tatare avec son chef. Au milieu de la rue est depuis nombre d’années une grande mare que les passants tâchent d’éviter en se serrant contre les haies ”
“ Au bout d’un moment il entendit craquer la haie ; un Cosaque en habit foncé et en bonnet à poils blancs (c’était Lucas) passait le long de la haie, et une femme de haute taille, en mouchoir blanc, passa devant lui. Marianna semblait dire, de sa démarche décidée : « Je ne me soucie pas de toi, et tu n’as rien à redire ». Olénine la suivit des yeux jusqu’à la porte de sa cabane et la vit, par la fenêtre, s’asseoir sur un banc et ôter son mouchoir. Il se sentit tout à coup si seul, que mille désirs indéfinis et une jalousie secrète et inconsciente envahirent tumultueusement son âme. ”
Eugène O'Ddoul, Rien, rien, rien ! ou l'Entier du tiers… (1851)
“ La lutte géante sera luttée sans trêve, sans répit, sans respiration ; car, en face de l'ennemi, ni le père ne s'arrêtera pour soutenir son fils tombant à ses côtés; ni le fils pour pleurer son père mort, jusqu'à l'extermination finale de l'étranger. — Quant aux Cosaques du dedans qui auront fait venir le Cosaque du dehors, je vous laisse à penser ce qui les attend. S'ils n'étaient pas derrière lui, dans ses fourgons, certainement ils ne l'auront pas vu entrer. ”
Souvenirs d'un officier supérieur de l'empire… (1840)
“ Leur détermination fut bientôt prise ; un cosaque entra dans une chaumière, en sortit avec un tison, le planta au bout de sa lance, et vint hardiment allumer l'angle qui faisait face à la bise; c'était précisément mon poste d'observation : un coup de carabine le roula dans la neige. Les flammes s'étendirent sur le toit en un clin d'oeil, malgré la neige qui le couvrait, et joignirent leurs craquemens aux sifflemens du vent, qu'accompagnèrent les hourras des cosaques. A moi, soldats! m'écriai-je ; enfonçons les parois du côté du ravin ! ”
