“ Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux mourir... Et tout de suite mon cœur, épuisé de sensations douloureuses, se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. ”
Résumé
“André Cornélis”, est une œuvre de Paul Bourget. Des thèmes tels que le beau-père, Termonde ou la tante y sont abordés.
Citations de André Cornélis (Paul Bourget)
“ Eh bien! non... J'avais certes la morsure d'une vipère au cœur lorsque je le voyais auprès de ma mère, installé dans la sécurité de ce luxe et de cette tendresse, aimant sa femme, aimé d'elle, respecté de tous et que je me disais:—Si cet homme pourtant est un assassin, un lâche, un ignoble assassin?...Et je le voyais tel qu'il aurait dû être, livide, les cheveux coupés, les mains liées, marchant vers l'échafaud dans le froid de l'aube, avec l'agonie de l'expiation dans les prunelles, et, devant lui, le couteau de la guillotine, noir sur le ciel pâle... ”
“ Elle était debout contre la cheminée, toute pâle, et M. Termonde auprès d'elle, debout aussi, qui me saisit par le bras, pour m'écarter.—Ah! disait ma mère, que tu m'as fait peur!...—Est-ce que c'est une manière d'entrer dans un salon? reprit, de son côté, M. Termonde.Sa voix s'était faite brutale comme son geste. En me prenant le bras, il m'avait serré assez fort pour que, le soir, j'eusse trouvé une marque noire à la place où ses doigts m'avaient étreint. Ce ne fut ni cette phrase insolente ni la souffrance de cette étreinte qui me firent demeurer comme stupide et le cœur oppressé. ”
“ Ils s'arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les baignait de sa lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai, indéfiniment. Ah! j'étais jeune, moi aussi, j'avais dans le cœur un flot de tendresse dont j'étouffais, et par cette nuit parfumée, étoilée et frissonnante, j'étais là dans un coin d'ombre, farouche, à méditer un assassinat!«Non, me dis-je, une exécution.—Est-ce que mon beau-père a mérité la mort?—Oui.—Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la tête du condamné, doit s'appeler un assassin?—- Non; eh bien! je serai le bourreau, et pas autre chose...» ”
“ Si mon beau-père était en péril de mort? À cette idée, une joie me saisissait, puis aussitôt une souffrance,—la joie qu'il disparût de ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je me fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes, je l'avais laissé grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance, que ne contente pas la mort de l'être haï, si l'on n'en est pas soi-même la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de l'eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d'été. ”
“ En me retournant et marchant vers la cheminée pour chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard tomba sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées, c'était bien le mot... Il était là, comme je l'avais posé la veille, en hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon porte-monnaie, le trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un battement de cœur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu'il avait été souvent rouvert et refermé. Il m'était encore possible de réparer le criminel mensonge que j'avais fait à l'agonisante. ”
“ Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse suprême et une pitié inexprimable. ”
“ «Cet homme est un assassin...» et de le lui démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement de tout son être, jusqu'à son cœur, et que, sur-le-champ, là, devant moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante, j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. ”
“ Des besoins d'argent et l'habitude de la débauche, voilà un assassin en disponibilité. Que de coups de couteau ont été donnés, que de révolvers mis en jeu, que de gouttes de poison versées dans des verres, avec une incertitude absolue du gain, parmi les pires conditions de danger, simplement pour aller, tout à l'heure, dépenser l'argent du meurtre dans quelque bouge. La crainte de l'échafaud?... Personne ne tuerait alors. Les débauchés, d'ailleurs, qu'ils s'en tiennent au vice, ou qu'ils roulent jusqu'au crime, n'ont pas la vision de l'avenir. La sensation présente est pour eux trop forte. ”
“ Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s'unissait en moi à une espèce d'étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a tant de peine à croire que cela soit réel, bien réel, qu'il n'y ait plus que le silence, et pour toujours, là où battait un cœur, où un esprit brillait, où une âme aimait. Une sœur, qui veillait ma tante auprès de moi, disait des prières. ”
“ La porte s'ouvrit. Je reconnus la cour étroite, la cage vitrée de la marquise, le tapis rouge de l'escalier. Le concierge, qui me salua, n'était plus celui par lequel je me croyais méprisé dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m'ouvrit la porte n'avait pas changé. Son visage rasé m'offrit son impassible physionomie d'autrefois, celle qui me donnait, quand j'arrivais du collège, une telle impression d'insolence et d'outrage,—ô puérilité! À une question que je lui fis, cet homme me répondit que ma mère était là, ainsi que M. Termonde et une dame de leurs amis, Mme Bernard. ”
“ Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...—je faisais le geste,—et je suis à jamais guéri de cette mortelle angoisse.» ”
“ Je te le dis encore une fois: ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais, jamais nourri une pensée qui ne fût noblesse et pureté, non, ne lui impose pas cette torture...—Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de l'âme par l'explosion de cette souffrance où j'étais bien forcé de reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout... ”
“ La nuit passa, puis une matinée, puis une après-midi. La soirée revint. Ma mère et moi, nous nous retrouvâmes en tête-à-tête, assis à la table carrée où le couvert, tout dressé devant la chaise vide, donnait comme un corps à notre épouvante. M. Jacques Termonde, qu'elle avait prévenu par une lettre, était arrivé après le repas. On m'avait renvoyé tout de suite, mais non sans que j'eusse eu le temps de remarquer l'extraordinaire éclat des yeux de cet homme,—des yeux bleus qui d'habitude luisaient froidement dans ce visage fin, encadré de cheveux blonds et d'une barbe presque pâle. ”
“ Mais cette soudaine évocation du crime sous les yeux de celui que je soupçonnais, comment la produire? C'est au théâtre et dans les romans qu'on représente une scène d'assassinat devant l'assassin, en épiant sur son visage la seconde où il ne se possède plus. Dans la réalité, on n'a guère à son service, quand on veut donner un coup de sonde à travers la conscience de quelqu'un, que l'outil de la parole, si malaisé à manier. Je ne pouvais pourtant pas aller droit à M. Termonde et lui dire en face: «Vous avez fait tuer mon père...» ”
“ Il y a du sang sur toutes ces choses... Cet homme qui t'embrasse, qui te désire, qui t'a payée, est un assassin, un assassin, un assassin!...»Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j'étais là, immobile, le cœur battant, les yeux fixes, en proie à la même émotion que si j'eusse vu réellement la scène hideuse, et je la voyais, en effet, dans un éclair. Je me tournais alors vers le portrait de mon père, je le regardais longtemps, je lui parlais comme s'il eût pu m'entendre, je le suppliais: «Aide-moi... Aide-moi...» ”
“ Au rebours de mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée, devant le spectre de son crime évoqué subitement. ”
“ À ce moment, j'aperçus devant moi, sur la table, le portrait de ma mère, une photographie de sa jeunesse, où elle était représentée en un adorable costume de soirée, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure de son visage penché... Mon beau-père avait tout sacrifié pour la sauver du désespoir d'apprendre la vérité, et elle recevrait par moi le coup fatal, et elle saurait en même temps, que l'homme qu'elle aimait avait tué son premier mari, puis qu'il avait été tué par son fils!... ”
“ Je le vis sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le couteau dans la direction du cœur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus à peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je vis qu'il voulait parler; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. ”
“ Elle avait contre elle, tout d'abord, d'être invraisemblable comme le cauchemar d'une imagination malade. Un frère qui emploie son frère à l'assassinat d'un homme dont il veut épouser la femme!... Bien que la conception et l'offre d'un pareil complot rentraient dans le domaine des plus extraordinaires fantaisies... «Soit, me disais-je, mais en matière de crime, il n'y a pas d'invraisemblance. Par cela seul qu'il se décide au meurtre, l'assassin cesse de se mouvoir dans le cadre d'habitudes de la vie sociale.» ”
“ Les forces lui manquaient. Je m'échappai d'elle et courus dans le couloir. J'enfilai deux pièces vides et j'arrivai dans la chambre à coucher de mon père, avant qu'on pût m'arrêter. Ah! sur le lit, ce corps dont le drap moulait la rigidité, sur l'oreiller cette face exsangue, immobile, avec ses yeux fixes et grands ouverts, comme de quelqu'un à qui l'on n'a pas fermé les paupières, cette mentonnière blanche et cette serviette autour du front, et, au pied, agenouillée, écrasée de douleur, une femme encore vêtue de couleurs gaies... c'était mon père et c'était ma mère! ”
“ Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l'agonisante s'était débattue contre la préoccupation suprême d'où j'avais tiré de si abominables conséquences. Ma mère s'approcha du lit... La mort, qui a de ces singularités tragiques, avait exagéré la ressemblance qui existait du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père. Ce profil, immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la bouche fermée, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gardé dans ma mémoire, et devant lequel ma mère m'avait embrassé d'une si chaude étreinte. ”
“ Y avait-il dans ce geste, par lequel il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le cœur de ta mère, elle souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une même tendresse. ”
“ J'avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de ma vie, moi, qui n'avais pas les mêmes illusions qu'elle sur la sensibilité de mon beau-père, je me serais étonné de l'influence étrange exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux semblables dans trop de familles pour que le monde n'ait pas intérêt à séparer les uns des autres les divers représentants d'un même nom. Energique et violent comme je le connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer à sa juste valeur. ”
“ Il se tuera... Ma mère le pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son cœur saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse... Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle, comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je les lui donnerai. ”
“ Mes jambes défaillaient sous moi. J'eus peur de tomber là, sur le tapis de ce couloir, et comment rendre compte du désordre de mes vêtements? J'eus le courage d'ajuster les débris de ma cravate, de relever le col de mon veston pour dissimuler et sa déchirure et l'état de ma chemise, d'enlever la poussière de mon chapeau qui avait été tout bossué dans la lutte. J'essuyai mon visage avec mon mouchoir, et je descendis l'escalier d'un pas que je contraignis à rester paisible. L'inspecteur du premier étage se trouvait sans doute occupé à un autre bout du corridor. ”
“ J'accumulais toutes les objections tirées d'un alibi physique et d'une invraisemblance morale. J'en arrivais à me dire: il est strictement impossible qu'ils soient pour rien dans le meurtre; impossible, impossible, impossible,—je me répétais ce mot avec frénésie, puis l'hallucination me revenait, terrassante. Il y a des moments où l'âme désemparée se trouve inhabile à dompter des visions qu'elle sait fausses, où l'imaginaire et le réel se confondent en un cauchemar, pareil à ceux de la panique, et sans que le jugement sache distinguer l'un de l'autre. ”
“ Je tenais la main de ma mère, j'avais envie de lui demander pardon, de baiser le bas de sa robe, de lui répéter que je l'aimais, que je la vénérais. Elle voyait bien mon émotion, qu'elle attribuait au malheur dont je venais d'être frappé. Elle me plaignait. À plusieurs reprises, elle me dit: «Mon André...» C'était si rare que je la sentisse ainsi, toute à moi, et juste dans la nuance de cœur que réclamait ma sensibilité malade! ”
“ Je le sentais, hélas! d'autant mieux que l'innocente femme se surveillait moins. Elle était entrée dans sa chambre avec un visage recueilli, elle s'était assise devant le feu, étendant ses pieds fins du côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses cheveux restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore, dans le demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et d'aristocratie dont parlait mon père dans ses lettres. Elle regarda longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la piété de ma tante avait laissés à leur place. ”
“ Quand je me promenais avec un domestique, il m'arrivait de me demander si cet homme n'était pas complice du mystérieux criminel et chargé de me conduire à lui, ou tout au moins de me perdre. Mon imagination, trop excitée, me dominait. Je me voyais échappant au complot, et, pour mieux m'y dérober, gagnant Compiègne. Aurais-je assez d'argent? Et je me disais qu'il serait possible de vendre ma montre à un vieil horloger que je regardais, en allant au lycée, travailler, sa loupe contre son œil droit, derrière la vitre d'une petite échoppe. ”
Termes fréquents
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