“ La Cécile voulait tout, comme une femme goulue. Dans le même temps, Arthur, qui cherchait au dehors des compensations, se lia d’amitié avec un Berlinois qui vivait aux dépens d’un Russe très fortuné. Ce Berlinois était le factotum du Russe. Ce Russe, Ivan Boïard, juif et marchand, jouissait à Paris des rentes que son père avait amassées dans le commerce des laines. Comme le prince, et plus encore que lui, il adorait les imberbes. Il avait pris comme maîtresse un garçon de café qui servait à la Guerre et qui avait de la race et de la beauté. ”
Paul Devaux
Résumé
“Les Fellatores”, est une œuvre de Paul Devaux. Des thèmes tels que Clapotis, Arthur ou Boïard y sont abordés.
Citations de Les Fellatores (Paul Devaux)
“ Une nuit qu’il longeait rapidement le café de la Guerre, en serrant l’épanouissement supérieur de ses cuisses, il vit le prince sirotant son cassis-vin de noctambule. Arthur fut pris d’un accès de courage, il voulut franchir le seuil du café qu’il avait abandonné depuis deux mois, il voulait avouer au prince toute sa dépravation, toutes ses bassesses ; le prince était un noble cœur qui ne lui avait marchandé ni son amitié, ni ses services, il le comprendrait et l’aiderait à changer de route. Il entra, se jeta presque dans les bras du prince, fondit en larmes et ne put articuler un mot. ”
“ L’amitié d’une Altesse est toujours fort coûteuse ; Tomado l’éprouva. Il empruntait à de nouveaux amis, charmants ceux-là, qui ne s’inquiétaient pas autrement qu’il leur dût, et qui lui prodiguaient les noms les plus doux, les caresses les plus discrètes, des promesses de dévouement infini. L’intéressant Arthur voyait luire une aurore nouvelle, il comprenait maintenant à demi-mot le prix que l’on exigeait pour ce dévouement absolu, pour ces amitiés éternelles. Il hésita d’abord à couronner la flamme qu’il avait allumée dans le cœur de tant d’adorateurs. ”
“ Allié d’une famille royale, le comte Luttérani avait dissipé une fortune de dix millions à satisfaire les caprices de ses favoris. À cinquante ans, il ne lui restait plus que quelques rentes, sa maison de plaisance à Passy, une propriété en Angleterre, et son infâme passion. Comme il ne pouvait plus payer très cher, il avait transformé son hôtel en maison de plaisirs discrets : rideaux tirés, fenêtres closes, portes verrouillées : autour et au dedans un silence de couvent. C’était un harem de la décadence, le comte se faisait la baronne d’Ange de ses grooms et de ses laquais. ”
“ À l’aurore, le retour du soleil ramena dans le cerveau lésé de Boïard une idée marquée au bon coin du plus parfait crétinisme. Convaincu de ne pouvoir prendre Alice, — cette conviction n’était pas récente, il s’était rendu, pour s’étudier, auprès des femmes les plus lascives, et il n’avait pas eu besoin de faire d’efforts pour résister à leurs provocations, — il résolut de l’enlever à Clapotis. Ni l’un ni l’autre ne l’auraient. Quand un crétin s’est forgé un but, rien ne l’arrête pour l’atteindre ; il aveugle ou il dompte tous ceux qui s’opposent à ses volontés. ”
“ Il admirait son espagnole beauté, son regard savourait chacune des perfections corporelles de l’ex-Cécile. Il se promit d’idéales voluptés. Il lui jura un amour éternel, une entière condescendance à ses volontés, et lui fit promettre par serment de ne jamais le tromper avec un autre. Alors, ils échangèrent des gages de leur passion, ils se forgèrent des noms d’oiseaux. L’immonde juif prit le nom de Bob, et gratifia la belle Arthur du tendre sobriquet de Clapotis. L’imaginative extra-décadente de Bob avait sans effort enfanté Clapotis. ”
“ Alice eut peur. Elle voulut crier. Mais Bob, revenait, s’époussetant. La figure remise, il reprit son fauteuil avec beaucoup de calme et dit : — Vous m’excuserez, c’est plus fort que moi. Continuez, ce que vous me dites est très drôle. Alice ne comprit pas pourquoi c’était si drôle d’être la petite femme d’Arthur, elle ne voyait là rien que de très naturel. Cependant, en rapprochant l’hilarité fâcheuse de ce monsieur et les propos plus que libres du peintre, le jour de l’algarade à la Grenouillère, Alice s’inquiéta. Sa curiosité de femme s’éveillait, elle voulait savoir, elle saurait. ”
“ Arthur tirait sur l’aviron en grommelant des injures. Plus moyen d’avoir la paix, maintenant, sans se cacher. Il lui faudrait vivre comme un ours, solitaire, fuir dans un pays inconnu, suspecter ses dernières amitiés. Et pourtant, c’était faux ! jadis oui, mais aujourd’hui, le temps avait passé l’éponge sur les vieilles fautes. Pour lui reprocher son vice, il fallait le connaître, et tous l’ignoraient. Par le raisonnement, Clapotis redevenait blanc comme neige. Le prince, Ivan et Alice ne lui avaient-ils pas refait une virginité ? ”
“ Il se livrait sans contrainte aux instincts de sa race, possédé du génie de la destruction, et fonctionnait sur la fortune du comte comme une machine d’épuisement. Clapotis l’excitait à la curée, il voulait un hôtel pour vivre de ses rentes. La ruine rapide du comte pouvait seule l’aider à réaliser son dessein. Le nouvel amant de la dame aux gardénias avait un défaut avec lequel il fallait compter. Ce défaut, c’était l’inconstance : il aimait le changement. Prudence comprit le danger. ”
“ Le prince, les domestiques réveillés par les cris de Pépina, l’arrachèrent à la brutalité lascive de ce bourreau et lièrent sur son lit la féroce Bettina qui essayait de mordre les libérateurs de sa victime. L’altesse expédia la ballerine pour Turin, à sa demande motivée, et crut pour un instant avoir recouvré la paix. Mais Bettina devenait difficile à garder, il n’avait aucune retenue. Chez le prince, il provoquait les domestiques, commettait des indécences ; dans la rue, il tenait aux femmes des propos inconsidérés. ”
“ Plumberger ne raffinait pas son vice comme Boïard. Il ne s’avisait ni de le voiler, ni de l’enguirlander ; il le voulait nature. Sa suprême joie, c’était le corps nu, ses tressaillements, ses jactations, ses orgasmes : le spectacle pour ses yeux des manifestations vitales qu’il provoquait. Son fellatorisme n’était pas psychique, comme celui du prince, il ne choisissait pas l’être idéal de formes et de visage, mais se rapprochait de Titine par ses goûts d’hommes forts et bien râblés. ”
“ S’il y a, dans la vie, des bouffonneries sinistres, il y a aussi des austérités grotesques. Avant de s’endurcir dans son égoïsme de brute, l’âme humaine obéit au moins une fois à une poussée inéluctable, à un excelsior magique ; et l’on voit des individus qui grouillaient dans la fange du vice, donner des preuves stupéfiantes d’une vertu excelsiorisée. Boïard obéissait à sa poussée : il ne voulait se séparer d’Alice sans lui avoir assuré une situation stable. Il ne regrettait pas sa tentative d’assassinat sur l’Espagnol, et se fût reproché le moindre accident survenu à la jeune fille. ”
“ L’Altesse consolait de son mieux le bel Arthur, lui offrait ses services, protestait de son dévouement, de sa grande amitié, mais Arthur pleurait toujours dans le gilet de l’Altesse qui ne comprenait rien à cet humide désespoir duquel cependant il allait profiter et même abuser. En se jetant dans les bras du prince, Arthur venait de se perdre complètement. Le vice n’abandonne jamais ses victimes. ”
“ Le Berlinois dépeignit sa dame aux gardénias sous les couleurs les plus heureuses. Le comte se laissa tenter, mais, en homme pratique, il demanda le prix. Prudence insinua qu’un Clapotis, qui avait obtenu les faveurs d’une Altesse et d’un Boïard, était un morceau de roi, digne de capter l’attention d’un homme tel que lui ; qu’il ne devait pas hésiter à gagner ses bonnes grâces, que cet exploit aurait un retentissement certain, un relief écrasant auprès des sommités fellatoriennes de Paris. C’était affirmer la supériorité de sa fortune sur celles du prince et d’Ivan Boïard. ”
“ La troisième phase détermina une rupture entre Pépina et Bettina. Un prince sérieux, des amours de rencontre et de nombreux caprices ne suffisaient plus à Bettina. L’abus excessif de ses fonctions exaltait son imagination et lui causait des désirs insatiables, immodérés, d’apaiser sa sensibilité permanente. Son amour était une épouvante pour Pépina ; il usait de violence envers elle. La résistance de la ballerine le mettait en fureur, il entrait dans des rages de possession qui consternaient l’Italienne. ”
“ Malheureusement, Clapotis, vis-à-vis de Bob, tombait de plus en plus en anaphrodisie. Alors. Boïard, inassouvi, se roulait près de Clapotis, se jetait à ses pieds, se traînait sur le ventre, articulait des supplications folles qui lui attiraient cette apostrophe méprisante de sa mâle maîtresse : — Qu’est-ce que tu veux, c’est plus fort que moi, tu me dégoûtes. Ivan se costuma en berger Watteau, sans obtenir plus de succès, il fit copier les corsages à maillots des filles de féerie les plus en renom, s’habilla même en danseuse. Clapotis restait muet. ”
“ Clapotis représentait un type parfait de benjamite : ils n’en savaient pas davantage. Autour de l’amant d’Alice, les questions s’entrecroisaient, ordurières, insolentes : — Clapotis, t’as donc une femme ? — Qu’est-ce que tu peux bien lui faire ? — Je croyais que tu n’aimais que les hommes chics ? À ces questions, Clapotis répondait dédaigneusement par des phrases de gavroche, qu’il rendait plus canailles par le traînement de sa voix. — Et ta sœur ! Tas de moules ! Paquets ! Pochetés ! Et les autres de rire en disant : — Ce qu’il est bien élevé le jeune homme, mince de distinction ! ”
“ Clapotis voulut sortir, partir pour la campagne, se reposer ; il avouait qu’un grand vide s’opérait en lui et qu’il pouvait à peine marcher. Ivan Boïard eut peur, il loua une maison vers Chatou, transporta lui-même Clapotis avec les précautions usitées pour les porcelaines fragiles, l’entoura de soins et de personnes dévouées, l’abandonna jusqu’au rétablissement prochain pour revenir prostituer ses lèvres impudiques à son domestique, le garçon de café de bonne famille que l’amour nouveau de son maître avait dépossédé de ses droits. ”
“ Depuis quinze jours environ, Arthur la laissait sans nouvelles et sans argent. Elle vivait du long crédit que lui faisaient les fournisseurs. Si monsieur Ivan Boïard reprenait son local après sa brouille avec Arthur, sa conduite était tracée : elle devait partir. Mais comment, par quelles ressources ? Elle ne possédait ni monnaie, ni bijoux. Jamais Arthur ne lui avait rien donné. Les femmes comme Alice n’existent pas, penseront les sceptiques. Alice était jeune. Quand on est jeune, on n’a rien à soi, et il y a des femmes qui sont toujours jeunes. ”
“ Au milieu de ces graves occupations, Boïard fut accablé par une avalanche de lettres. Alice, poussée par ses professeurs et son dérèglement d’humeurs, tournait à la Sévigné. Elle protestait de son incarcération, menaçait d’écrire au préfet de police, désirait connaître le temps de son emprisonnement ; puis, elle reprenait la défense de son cher Arthur, accusait Ivan de l’avoir calomnié, et se disait décidée à se sauver, à faire un éclat si on l’empêchait encore de voir son Clapotis. ”
“ Il but du champagne, toasta avec mignon et s’apercevant que le champagne était fadasse, il mélangea du kümmel au vodki qu’il coupa de chartreuse et de café. L’Altesse le vit absorber ce mélange avec terreur. Bettina pouffait de plénitude ; il quitta la salle à manger d’un pas lourd, la face congestionnée, l’œil en feu. ”
“ Arthur n’essayait pas de comprendre, il se demandait s’il devait convenir de ses hontes devant cette ganache de prince qui puait le cassis-vin comme un vulgaire maçon et qui l’embêtait de ses caresses séniles. Cependant, à la fermeture du café, le prince retint Arthur par le bras, sortit avec lui en continuant son thème, l’entraîna jusqu’en son hôtel princier, prétextant qu’un jeune homme qui veut se guérir d’un amour malheureux doit complètement changer sa vie et rompre avec ses habitudes. ”
“ De temps à autre, il s’interrompait pour lui souffler dans le nez son relent de cassis-vin invétéré, puis il reprenait son verbiage, causant tout seul, grisé de s’entendre parler aussi facilement une langue qui n’était pas la sienne. — Cela vous passera, Arthur, mon cher, les femmes, positivement, comme à moi. Donc déjà, il n’y a que l’amitié vraie de deux hommes ; un des vôtres, un Français, un journaliste, je ne sais plus lequel, je vous prie, passez-moi ce manque de mémoire. Il dit : Les femmes aiment en dedans, nous aimons en dehors. ”
“ Les jeunes gens bien faits, au corps blanc, à la jolie figure, ne se comptaient pas par douzaines. Bettina parti, le prince se verrait de nouveau obligé de se servir de l’intermédiaire de proxénètes qui lui fourniraient des jeunes crasseux, mal faits, pas éduqués et misérables. Il transigea. — Bettina, mon ange, ne pars pas, s’écria l’Altesse dans un mouvement désespéré, reste avec moi, mon ange, mais ne vois plus cette grosse femme, je t’en prie, positivement, elle est affreuse, elle me dégoûte. ”
“ On y voyait, des sportmen de petite écurie qui baptisaient leurs craks du nom des mâles qu’ils épuisaient, des vieux saligauds maquillés comme des actrices et dont les lèvres décelaient assez leurs fonctions de ventouses, des jeunes gens au visage blême, à la marche indolente, affaiblis par le rôle de machine à gicler, et des femmes distinguées, invalides de l’amour, vrais souteneurs féminins qui avaient pour marmites les jeunes hommes qu’elles livraient en pâture à la plus vile débauche, à la plus dégradante luxure. ”
“ Les agents s’acquittèrent de leur mission avec autant de tact que d’ambiguïté, le comte les comprit mal. Il ne pensa pas à la fuite. Il était dénoncé, déshonoré, ruiné : il eut l’atroce courage de se loger quatre balles dans le crâne. Les journaux publièrent que le comte Luttérani venait de mourir d’une hypertrophie du cœur, ce qui satisfit les indifférents, mais Plumberger, qui savait ce qu’il fallait croire et qui n’avait pas à garder le secret professionnel, apprit à ses clients le véritable motif de la mort du comte avec des détails à la Gaboriau. ”
“ Il se contenta des plaisirs que lui procurait Prudence, des five o’clock teas de Titine et des réunions nocturnes avec le personnel des maisons Bock et Palouff. Une grave occupation exigea toutes les ressources de son imagination. Il s’agissait des costumes à prendre pour la fête fameuse de l’avenue Mousquet. On en parla beaucoup la veille, on en parla beaucoup le lendemain, mais ce fut une fête sans lendemain. Laissons le comte à ses réflexions vestimentales, Clapotis aux soins de sa fortune, et Prudence à ses combinaisons machiavéliques et parasitaires, et revenons un instant à Chatou. ”
“ N’avait-il pas rempli son devoir généreusement vis-à-vis de madame Clapotis ? Il veillait à ses besoins, assurait son existence, et en privait Clapotis. Tout était pour le mieux, son but se trouvait atteint. Il résulta de cette antipathie d’Alice pour la vie sédentaire et de l’indifférence de monsieur Ivan un commencement de maladie qui força Bob à mettre à la patère son tricorne de frère pour aller visiter sa pupille. La pupille s’ennuyait à mourir. Elle accabla le Russe de reproches, réclama des amusements, du plaisir, de l’air et des sorties. ”
“ Une confession navrante faite à Plumberger valait mieux que l’absolution d’un prêtre : c’était le salut ; le financier n’abandonnait jamais ses protégées. Quand parfois il sortait de consoler une affligée, il récompensait sa chasteté obligatoire d’une beuverie prolongée dans un restaurant de nuit. S’installant au milieu du salon, bien en vue, quémandant une place auprès d’autres soupeurs, vidant les bouteilles de champagne, dévorant des piles de biscuits, étonnant les voisins par ses prouesses de gosier. ”
“ Quoi d’étonnant à cela : Il en est ! Le vice créant une solidarité plus forte que la vertu, plus productive que l’honneur : quel exemple pour les honnêtes gens ! Luttérani se ruinait de gaieté de cœur pour Clapotis. Le comte avait pour lui des attentions de collégien pour sa maîtresse. N’eut-il pas la folle idée de le conduire une nuit souper au cabaret ? Clapotis se montrait d’une verve endiablée, il débagoulait tout ce qu’il savait d’argot. Prudence faisait le menu, commandait les plats, veillait aux détails. Cette bonne Prudence se rendait vraiment indispensable. ”
Termes fréquents
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