“ Au-dessus de la foule, une élite étendait sans doute son irrédentisme aux peuplements italiens de la rive orientale de l’Adriatique ; entendait, en même temps que la voix du sang, celle des souvenirs historiques, qui lui parlaient de l’empire de Venise et même de l’Empire romain ; faisait enfin entrer en ligne de compte des considérations politiques, stratégiques et économiques. Mais c’était là un irrédentisme principalement intellectuel. Les noms de Fiume et de Dalmatie n’étaient évocateurs d’italianité et de domination ancienne qu’à l’esprit d’un petit nombre d’Italiens. ”
Citations de Revue des Deux Mondes (XXX)
“ L’Italie aurait, par ses buts de guerre, mis obstacle à la paix séparée de l’Autriche-Hongrie. Elle serait, par cela même, devenue une sorte de poids mort pour ses alliés, qui se voyaient interdit de recevoir à résipiscence la monarchie des Habsbourg, fatiguée et désireuse de tirer son épingle du jeu. Pour pouvoir raisonner de la sorte, il faudrait d’abord être sûr que le gouvernement de Vienne eût agi contre le gré et à l’insu de Berlin ; qu’il eût été résolu à séparer franchement sa cause de celle de l’Allemagne. Or, rien n’est moins certain. ”
“ Sur le terrain de la Convention de Londres, la parole donnée nous traçait notre devoir et traçait le même à l’Angleterre. En dehors de ce terrain, — et l’Italie avait pris l’initiative d’en sortir en demandant Fiume, — notre liberté d’action recouvrée ne nous dispensait pas de prudence. Nous avions fait nous-mêmes, aux vues de M. Wilson et de M. Lloyd George sur les questions qui nous touchaient le plus directement, d’importantes concessions, qui n’étaient déjà plus un mystère. Devions-nous et pouvions-nous être plus intransigeants en faveur d’autrui ? ”
“ L’insuccès des efforts de nos ennemis ne doit pas toutefois nous donner le change sur la gravité du péril que ces efforts nous ont alors fait courir. Si l’on réfléchit que l’Italie ne pouvait conserver indéfiniment la neutralité, on s’aperçoit que c’était son intervention pour ou contre nous qui, en réalité, était en jeu dans la crise de sa neutralité. Et nos ennemis ne l’ignoraient certes pas. Sans doute, au cours de cette crise, trouvions-nous une garantie des plus efficaces dans nos accords avec le Gouvernement italien. Mais la plus efficace des garanties écrites n’est jamais sans appel. ”
“ Personne n’y a dénoncé un coupable renoncement, soit à la Dalmatie, soit à Fiume. Parmi les noms des délégués italiens au Congrès de Rome, ne relevait-on pas d’ailleurs ceux de nationalistes notoires, juxtaposés à ceux des champions les plus qualifies de la politique conciliante ? A vrai dire, il n’était pas impossible de discerner dès lors que leur phalange comprenait deux catégories d’adhérents : les convaincus et les autres. Mais, s’agit-il, pour les seconds, d’un assentiment donné du bout des lèvres, cet assentiment n’en excluait pas moins l’opposition. ”
“ M. Wilson n’avait-il pas proclamé le droit d’auto-décision des peuples ? Eh bien ! les Italiens de Fiume, de Zara déclaraient vouloir être réunis à la mère-patrie. L’Italie, après pareille guerre, avait le droit de recueillir dans son unité ses enfants d’outre-Adriatique ; le droit aussi de pourvoir à sa sécurité de tous les côtés. Objecte-t-on que l’amitié y pourvoira du côté de la Yougo-Slavie ? Il vous est répondu que l’amitié ne se commande pas et que se fier à celle des Yougo-Slaves serait pure duperie. ”
“ Voilà donc pourquoi la France et l’Angleterre à sa suite avaient été à Fiume, pourquoi le Gouvernement français y avait installé une base ! Combien fallait-il avoir été naïf pour ne pas le comprendre de prime abord ! Et ainsi de suite. Aux gens déçus et mécontents, le sort d’autrui parait toujours enviable. Aussi toute question intéressant la France ou l’Angleterre et déjà réglée par la Conférence est-elle dès lors considérée par les Italiens comme résolue à la pleine satisfaction des Français et des Anglais. Que l’impérialisme français triomphe sur le Rhin devient notamment un axiome. ”
“ En second lieu, si, sur terre, c’est la Russie qui a supporté le poids principal de l’effort de l’Autriche-Hongrie pendant la neutralité italienne, sur mer, c’est la France. Pendant les neuf mois que l’Italie est restée neutre, c’est l’armée navale française qui a tenu en respect et réduit à l’impuissance la flotte austro-hongroise, assumé les risques des croisières, les sacrifices de vies humaines et de matériel, fait les inévitables écoles, qui ont été nécessaires pour interdire la Méditerranée aux bâtiments autrichiens et tenter de les débusquer de leurs repaires adriatiques. ”
“ Après un moment de stupeur, devant une défaite inattendue et le recul général d’un front que l’on croyait ne devoir se déplacer que pour avancer, la grande majorité de la population réagit fortement. Sous l’émotion, l’anxiété qui subsistent à juste titre, le patriotisme et aussi l’amour-propre, ce grand ressort de l’armée italienne, font se raidir les énergies et se tendre les volontés. La prompte, quasi immédiate, arrivée des renforts alliés contribue puissamment à rendre possible cette salutaire réaction. ”
“ La France et l’Angleterre étaient, elles aussi, intéressées à épargner à l’Italie une déception de nature, sinon à la détourner d’elles, au moins à l’en éloigner. Rapports anglo-italiens et rapports franco-italiens étaient donc impliqués au premier chef dans le guêpier adriatique. Pire guêpier s’était rarement vu. L’Italie butée sur Fiume et sur la Dalmatie ; la Yougo-Slavie lui contestant l’une, l’autre, et quelque chose en plus ; les États-Unis opposés aux revendications italiennes sur l’une, sur l’autre, et sur l’Istrie orientale ”
“ Si nous avions commis l’imprudence d’entrer en discussion sur des balbutiements pacifiques, nous aurions mis le doigt dans un engrenage où tout notre corps aurait risqué de passer. Il n’y a eu au cours de la guerre qu’un exemple d’une discussion sur la paix entre deux belligérants de chaque groupe : c’est celle que le président Wilson a acceptée, à l’automne de 1918, avec les Allemands. Mathématiquement, fatalement, elle nous a conduits en quelques semaines à l’armistice du 11 novembre. Heureusement pour nous, et grâce aux armées de l’Entente, la victoire est survenue dans l’intervalle. ”
“ Celle victoire succède, en effet, à un repli, ou, si l’on préfère, à une retraite, déterminée elle-même par une offensive manquée. Modifiez quelque chose à cet enchaînement de faits et toute la suite vient à changer, ou plutôt tout devient hypothétique. Or nul ne sait, et moins que quiconque ceux qui en raisonnent imperturbablement, si, en présence d’une agression ou d’une menace italienne, le plan d’opérations de notre Haut-Commandement contre l’Allemagne eût été identique à ce qu’il fut, l’Italie s’étant déclarée neutre. ”
“ La guerre, par l’usage intensif qu’elle a fait des retranchements, des défenses fixes et accessoires, des chemins de fer, des routes, par le besoin qu’elle a eu d’installations multiples, au front et à l’arrière, camps d’aviation, camps d’instruction, cantonnements, par la manutention formidable qu’elle a exigée dans les ports, dans les gares, a donné lieu à une somme prodigieuse de travaux, réclamé par suite une énorme quantité de main-d’œuvre. ”
“ L’expérience nous a montré à nous-mêmes, au cours des négociations de paix, dans les questions rhénanes et dans celles d’Orient, ce qu’il peut en coûter de ne pas s’être fait garantir par ses alliés, au moment où ils n’auraient su vous le refuser, l’exécution des conditions qu’on entend faire prévaloir. Plus heureuse ou plus avisée que nous, l’Italie a obtenu des autres et de nous cette garantie que nous n’avons demandée ni aux autres ni à elle. ”
“ Mais il y a une notable différence entre le progrès de la cuirasse et celui de la bombe aérienne offensive. Quinze ans d’aviation, avons-nous dit, aboutissent au projectile le plus puissant qui ait jamais été réalisé. Tout ceci peut nous faire entrevoir une guerre navale, où la mer sera vide et où les cieux seront sillonnés d’avions. De temps à autre, on verra émerger d’énormes navires sous-marins, armés de canons, et la bataille prendra alors un peu l’aspect des batailles sur terre, avec des avances à pleins feux, suivies d’un refuge dans la profondeur des eaux. ”
“ IX. — UNE OFFENSIVE INTERALLIÉE PAR LE FRONT ITALIEN ? L’armistice de Villa Giusti, entre l’Italie et l’Autriche, assurait à l’armée italienne, et aux troupes alliées opérant avec elle l’usage du territoire et du réseau ferré autrichiens. Il s’ensuivait donc pour les Alliés la possibilité de porter, par cette voie, la guerre en Bavière et dans l’Allemagne du Sud. La prudente capitulation de l’Allemagne, le 11 novembre, a fermé cette perspective, à peine ouverte. ”
“ En entrant en guerre à nos côtés, l’Italie a mis à notre disposition un théâtre d’opérations de plus, celui-là même par où passent et d’où partent les voies d’invasion en Autriche, la route de Vienne, que Bonaparte s’était ouverte par ses victoires en Lombardie et en Vénétie. Envahir l’Autriche, menacer l’Allemagne du Sud et obliger les Allemands à garnir un front de ce côté, est une possibilité que l’intervention de l’Italie a fournie aux Alliés. ”
“ La Convention de Londres ne pouvait pas nous obliger, ni obliger les autres contractants, à combattre au-delà de l’extrême limite des possibilités matérielles de chacun. Il pouvait arriver que la continuation de la guerre devint absolument impossible. Dans ce cas, l’Italie se fût trouvée garantie contre la reprise par ses alliés de leur liberté de manœuvre ; elle aurait eu le bénéfice, du reste mutuel, de l’accord avec elle sur le principe et sur les conditions de la paix. ”
“ Le constater n’enlève rien de sa spontanéité ni de sa valeur à l’élan populaire qui a approuvé la neutralité de l’Italie. Le sentiment d’un peuple qui n’eût pas toléré de s’associer à une agression contre la France, de prendre les armes en faveur de l’Autriche, ne perd rien de sa noblesse à ne pas avoir été le seul, ni même le principal facteur de la décision gouvernementale. ”
“ Aucune illusion non plus chez M. Sonnino ; la résolution de ne pas humilier l’Italie, unie à celle de ne pas l’acculer aux aventures ; la même préoccupation que chez M. Orlando de sauvegarder la cordialité des relations avec la France et l’Angleterre. Cette préoccupation l’amène à nous demander la réciprocité ; en nous rappelant, sans forfanterie, que l’amitié d’un peuple de 40 millions d’habitants n’est pas à dédaigner et que ce peuple ne serait jamais quantité négligeable ! ”
“ L’effort fourni sur les fronts extérieurs apparaît très inférieur aux efforts déployés par la France et l’Angleterre sur les fronts secondaires. Mais la mesure de cet effort a été, pour l’Italie comme pour tous les alliés, subordonnée à sa capacité militaire et aux disponibilités laissées par les exigences de l’effort sur le front principal, qui, pour elle, était le sien. L’infériorité n’en saurait donc être invoquée sans plus contre l’exactitude du gouvernement italien à s’acquitter de l’obligation souscrite. ”
“ Il est rationnel d’écarter les solutions qui n’ont a priori aucune chance d’être acceptées par l’une ou l’autre des parties en cause et de se prononcer pour un moyen terme qui puisse, en définitive, rallier les suffrages des deux. Or, dans les dispositions où se trouvait le président Wilson, Fiume à la Société des Nations représentait manifestement le maximum auquel il pût être amené : et aucune conclusion possible sans lui. Même en fait de répercussions politiques, celles que pouvaient subir nos rapports avec l’Italie n’étaient pas les seules dont nous eussions à nous préoccuper. ”
“ Le lyrisme mis à part, il est de fait que la défection de la Russie, libérant les troupes austro-hongroises jusqu’alors employées contre elle, en a fait reporter contre l’Italie tout ce qui n’a pas été consacré, soit à occuper la Roumanie, soit à renforcer les fronts de Macédoine et d’Albanie, désormais seuls contre-poids au front italien. Il n’est donc pas exagéré de dire que l’Italie a supporté dorénavant le gros de l’effort militaire dont l’Autriche-Hongrie a été capable, ou qu’elle s’est, par rapport à celle-ci, substituée à la Russie. ”
“ Ce qui ne l’est pas, c’est la conviction d’un déni de justice, qui se commet au détriment de l’Italie, et dont nous nous rendons complices, au moins en le tolérant. Cette conviction est fortifiée par une apologie passionnée de l’effort italien et de ses résultats, que personne ne conteste. On tend à persuader au peuple : « vous êtes les grands vainqueurs de la guerre, » pour qu’il conclue : « et les grands sacrifiés de la paix. » Le Gouvernement, privé de ses deux têtes, M. Orlando et M. Sonnino, et dirigé par un intérimaire, le ministre des Colonies, commence à être débordé. ”
“ La question de l’Adriatique ne mettait donc plus l’Italie en présence seulement de ses ennemis et de ses alliés, mais d’une entité politique nouvelle, formée de la race à laquelle appartient la majorité sur la côte orientale de cette mer. La perspective de l’unité yougo-slave n’a pas souri à ceux des Italiens, qui, suivant les événements diplomatiques et sociaux au milieu du fracas des batailles, se sont avisés de celle-là. Elle leur a fait craindre des compétitions pouvant aller jusqu’à leur contester l’Istrie et Trieste. ”
“ La part de mérite de l’Italie dans la défaite et l’anéantissement de l’Autriche-Hongrie reste assez vaste pour n’avoir pas besoin d’être gonflée. Telle qu’elle fut en réalité, cette part apparaît comme essentielle, et c’est exagérer en sens contraire que la contester ou la dénigrer. Si les Italiens, plus heureux que nous, n’ont pas vu leur offensive finale arrêtée par un armistice, avant qu’elle eût produit tous ses récitals militaires ”
“ Fiume est un port de population mixte ; la ville proprement dite est habitée par des Italiens ou italianisants ; le faubourg, Sussak, par des Slaves. Le premier groupe ethnique est le moins nombreux, mais il est compact et constitue la plus forte agglomération italienne de toute la côte orientale de l’Adriatique, après Trieste bien entendu. Les Italiens du royaume regrettaient déjà que Fiume ne fût pas englobée dans leur zone d’armistice. Y installer des Serbes, leurs concurrents, c’était aviver leurs regrets, stimuler leur envie d’y envoyer des troupes, et leur en fournir le prétexte. ”
“ La plupart croient, en effet, que la neutralité de leur pays, en août 1914, a été le résultat d’un choix entièrement libre de la part de leur gouvernement, qui, sans être tenu envers ses alliés allemands et austro-hongrois à les suivre dans une guerre d’agression, aurait néanmoins conservé par rapport à nous toute faculté de se joindre aux Empires centraux pour nous attaquer, si bon lui avait semblé. Telle eût bien été la situation, en l’absence de tout engagement préalable entre la France et l’Italie. ”
“ La supériorité numérique permet, dit-il, de résoudre bien des difficultés, mais non pas toutes. La force de la défensive actuelle est un facteur dont il faut tenir compte : et le général Foch en cite des exemples, l’Yser, Verdun, et inversement certaines résistances allemandes contre nos attaques les mieux montées. Dans la guerre actuelle, affirme-t-il, la supériorité numérique ne garantit pas le succès, quand il y a une ligne défensive comme celle de la Piave, telle qu’il n’y a rien à faire pour l’ennemi. ”
“ Ceci posé, l’Italie pouvait-elle, en fait, demeurer neutre, jusqu’à la fin du conflit européen ? Non. En fait, elle ne le pouvait qu’on compromettant gravement ses intérêts les plus sacrés, en souscrivant, pour ainsi dire, à sa propre déchéance. Une grande Puissance, dont les intérêts multiples, chez elle-même et au dehors, dans son existence économique, sur ses frontières, dans bien des régions du monde, se trouvaient mis en cause et comme impliqués dans le conflit, n’en pouvait rester définitivement spectatrice passive. ”
“ Forcée la ligne du Tagliamento, qu’il aurait voulu voir « disputer à l’ennemi, » il n’a plus eu qu’un souri et prêché qu’une volonté : tenir sur la Piave, le Grappa et les Altipiani. Il a contribué plus que quiconque à faire immédiatement passer les Alpes par des renforts franco-anglais, ensuite à les faire porter à un effectif proportionné aux réelles exigences de la situation. Il n’a jamais éloigné les troupes françaises de la Piave qu’à la demande expresse du commandement italien. ”
“ Fiume prend de jour en jour plus d’importance par le bruit fait autour de son nom. Une campagne de presse, qui a toutes les sympathies des marins, de beaucoup de militaires, de quelques-uns des éléments les plus patriotes du pays, rappelle sans cesse l’attention de la masse sur Fiume et la Dalmatie. L’amiral Cagni, à Fiume même, prononce un discours où il déclare que cette ville est et restera italienne. L’amiral Del Bono, ministre de la Marine, donne à un journal une interview énumérant les raisons militaires, économiques, ethniques, pour lesquelles Fiume doit être réunie à l’Italie. ”
“ Tout devient prétexte à grief : la réception des plénipotentiaires autrichiens à Saint-Germain, la diplomatie française à Vienne, le partage colonial anglo-français, etc. Une acrimonie a envahi les cerveaux, qui obscurcit le raisonnement, empêche d’apprécier à leur valeur les résultats concrets de la guerre, fait prendre en mauvaise part toute nouvelle arrivant de Paris, voir partout l’Italie sacrifiée, méconnue par des alliés ingrats, par la France surtout. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Revue des Deux Mondes (Général Malleterre…Revue des Deux Mondes (Auteur:***…Le livre des heures héroïques et douloureuses des années 1914-1915-1916-1917-1918…Pachitch et l'union des Yougoslaves…L'Italie depuis 1870 (Albert Pingaud…La guerre et l'Italie (Jacques Bainville…La route de la victoire : histoire de la grande guerre…Revue des Deux Mondes (Charles Mangin…
