“ Dournof, qui rêvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son frais visage.C'était bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses joues et son cou nacrés, le regard était innocent et insoucieux, le front pur et lisse... Cette conscience ne devait connaître ni le doute ni le trouble: Dournof se décida à la consulter.--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof?--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps! répondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose. ”
Citations sur “Dournof”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général ! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. Allons chez toi. Il s'habilla rapidement, et les deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère. ”
“ Antonine pouvait prétendre à un colonel pour le moins, sinon un général civil!--Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista Dournof, prêt à se retirer.--Seulement si vous êtes dans un ministère, car, voyez vous, Féodor Ivanitch, les administrations particulières vivent et meurent, les consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a que le service de l'Etat qui est éternel!--Comme la bêtise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout haut; vous savez que je suis un homme sérieux, vous ne me fermerez pas la porte, n'est-ce pas? ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ La grande joie de Dournof était donc son petit Serge. Sa fille Sophie était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout. ”
“ Si tu étais pauvre...--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère, n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me donner un général parce qu'il est riche!Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant. Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement.--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de bonne maison. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Dournof ne regardait guère Antonine, lui parlait à peine, ne lui faisait jamais de compliments, et s'inquiétait peu de ses actions en apparence : c'était un garçon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont l'extérieur manquait absolument de poésie : on entend par poésie le romantisme sentimental qui a fait écrire tant de livres absurdes, et commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof respirait l'indépendance de la volonté, l'honnêteté, la loyauté la plus parfaite ”
“ Des gants paille, un chapeau gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de Dournof qui sursauta.--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Dournof n'était plus protégé ; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu Marianne prenait sa place. Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé pour sa chère morte ; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la tête. ”
“ Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale. Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! ”
“ Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de jour en jour elle l'aima davantage.Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent, inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. ”
“ Dournof, toujours seul, car il n'invitait personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au Jardin d'Eté. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Qu'avait dit Dournof? Avait-il toujours été respectueux ? - Il ne m'a jamais baisé la main, répondit froidement Antonine. - C'est que, vois-tu, mon enfant, la réserve virginale des jeunes demoiselles. La bonne dame parla sur la réserve virginale pendant une demi-heure, sans édifier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini, madame Karzof ajouta : — Tout ça, ce sont des bêtises ; une jeune fille n'a que faire d'épouser un homme sans fortune, un philanthrope, — ce mot pour la digne femme désignait une espèce de novateurs fort dangereuse ”
“ Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était singulier autour de lui.--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle trouve fort supérieur l'homme qui lui parle. ”
“ Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la nursery, où le père les suivit.Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Antonine, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'arrivée de ses parents, leva les yeux sur Dournof pour voir comment il le prenait : il lui répondit par un sourire de bonne humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse. — Qui vivra verra! dit-il aux époux Karzof. En attendant, seriez-vous incapables de donner votre fille en mariage à un homme décidé à se faire une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment possédérait peu de chose, outre sa bonne volonté ? ”
“ Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce du malheur qui semblait devoir le frapper.--Ce n'est pas ma faute, reprit Mérof, essayant de secouer son accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du vivant de ma femme, cela ne fût pas arrivé, mais... vous n'étiez pas l'homme qu'il lui fallait...--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, ému de l'émotion de son beau-père.--Marianne...Le malheureux père ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement.--Morte? dit-il. ”
“ Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère. Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce n'est que juste.Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée contre les autres, se retira chez une parente de province.Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la vieille bonne. ”
“ Personne ne les observait; il prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons assez pour attendre.--Longtemps?--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers restés sans dames, qui regardaient danser les autres. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de la rue ; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre : celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée. ”
“ En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère.--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez votre bonheur à sa méprise.Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Tous les arrangements furent pris ; Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé ; madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument. - Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous avez fait fausse route ; vous n'aurez point une ménagère en Marianne. Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Assis dans son fauteuil, la tête dans ses mains, il médita longuement. La nuit s'avançait, Marianne dormait depuis longtemps ; accablé d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine était resté dans le tiroir où l'avait remis la Niania. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine. Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant presque chauve. ”
“ Dournof fit un geste énergique.--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, tout à fait, entends-tu?Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de souffrances ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles; personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber une larme, tandis • que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses menottes satinées, afin de les consoler dans leur chagrin. ”
“ Il y a là un monde infini de nuances qui se sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de sourire en voyant accoster sa coquille. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le même lieu, de se voir quotidiennement, de travailler séparés au but qui devait les réunir ; ce bonheur était modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en état d'en perdre la moindre parcelle. Antonine garda le silence. Une épreuve bien pénible les attendait. Le père de Dournof mourut pendant le second hiver, et le jeune homme fut obligé de partir pour mettre ordre à ses affaires. ”
“ Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entêtée au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre à un étranger,--et surtout à un homme qui pouvait, le cas échéant, devenir son gendre.Antonine allait répondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence. Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant la main comme de coutume; il tendit aussi la main à Antonine, et leur étreinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir. ”
Henry Gréville,
La Niania
(1878)
“ Il aimait ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur son cercueil ; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine n'étaient rien pour lui. — Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant lui ; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande les grâces. — Une grâce ? Tout ce que tu voudras! fit Dournof. Je ne suis pas riche, mais tout ce que je possède. ”
