“ Zakhare, promu à la dignité de majordome, et orné de favoris tout à fait blancs, met la table, place avec un agréable tintement les cristaux et étale l’argenterie ; il laisse choir à chaque instant, tantôt un verre, tantôt une fourchette ; on s’assied autour d’un souper abondant : là est aussi le compagnon de son enfance, son ami toujours fidèle, Stoltz, et d’autres personnes, toutes bien connues ; ensuite on va se coucher. Soudain le visage d’Oblomoff s’illumina de bonheur : l’illusion était si éclatante, si vive, si poétique, qu’en un clin d’œil il tourna sa face sur le coussin. ”
Citations sur “Ivan Oblomov”
“ Sa tête était un dépôt confus d’actes indifférents, de personnages, d’époques, de chiffres, de religions, — sans cohérence — de principes d’économie politique, de mathématiques et d’autres sciences, d’axiomes, de problèmes, d’inductions, etc. C’était comme une bibliothèque composée uniquement de volumes dépareillés sur toutes les branches des connaissances. L’étude eut sur Oblomoff une bizarre influence. Chez lui entre la science et la vie s’ouvrait un abîme profond, qu’il n’essaya même pas de combler. Pour lui la vie était la vie et la science était la science. ”
“ De plus Zakhare aime les cancans. À la cuisine, chez l’épicier, aux conciliabules de la porte cochère, il déplore chaque jour son malheur : il n’y a plus moyen de vivre ; on n’a jamais ouï parler d’un barine aussi mauvais. Oblomoff est capricieux, avare, méchant, impossible à contenter, en un mot mieux vaut mourir que de vivre avec lui. Ce n’est point par malice ni pour faire tort au barine que Zakhare parlait ainsi ; mais par l’habitude, que lui avaient transmise son aïeul et son père, de calomnier le seigneur à chaque occasion favorable. ”
“ C’était M. Michée Taranntieff, compatriote d’Oblomoff. Taranntieff regardait tout d’un air malveillant et presque dédaigneux. Plein d’une visible aversion pour ce qui l’entourait, il était prêt à tout insulter, les hommes et les choses. On aurait pu croire à un esprit aigri par l’injustice, à un mérite méconnu, enfin à un caractère énergique, persécuté par le sort qu’il subissait de mauvaise grâce, mais sans se décourager. ”
“ « Le voilà, le voilà ! c’est Oblomoff, notre célèbre Élie Oblomoff ! » Dans les heures d’amertume il est tourmenté par des soucis, il se retourne d’un côté sur l’autre, il s’étend la face en bas, quelquefois il s’oublie tout à fait ; alors il se lève du lit, se jette à genoux, et commence à prier avec chaleur, suppliant le ciel d’éloigner de manière ou d’autre l’orage qui le menace. ”
“ Quelquefois le regard devenait terne et exprimait la fatigue ou l’ennui ; mais ni la fatigue ni l’ennui ne pouvaient, même pour un instant, altérer la douceur de la physionomie, tant cette douceur, qui était l’expression habituelle, non-seulement du visage, mais de l’âme, se peignait clairement dans les regards, le sourire et dans chaque mouvement de la tête et de la main. Un observateur froid et superficiel qui eût jeté un coup d’œil en passant sur Oblomoff, aurait dit : « Ce doit être un bon enfant, un homme qui a le cœur sur la main. » ”
“ Et moi ? qu’en dis-tu, moi, suis-je « un autre ? » — Vous êtes tout à fait un autre ! fit Zakhare d’un ton lamentable, ne comprenant pas encore ce que voulait dire le barine. Dieu sait qui vous souffle tout cela [7] ... — Je suis tout à fait un autre, hein ? Attends, vois ce que tu viens de dire. Examine un peu comment « un autre » vit. « Un autre » travaille sans relâche et se met en quatre, continua Oblomoff : s’il n’a pas travaillé, il ne mange pas. « Un autre » salue, « un autre » supplie, s’humilie... Et moi ? Voyons, prononce-toi : qu’en penses-tu ? « un autre, » est-ce moi, hein ? ”
“ Écrire la nuit, ruminait Oblomoff, et dormir donc... quand ? Et cependant, vas-y voir, il gagne bien ses cinq mille roubles par an ! C’est du pain ! Mais toujours écrire, dépenser son esprit, son âme en futilités ; changer de convictions, trafiquer de son intelligence et de son imagination, violenter sa nature, se monter la tête, bouillonner, brûler, ne jamais connaître le repos, et toujours se remuer sans but... Et toujours écrire, comme une roue, comme une machine ”
“ En traversant une chambre, il accroche, tantôt avec le pied, tantôt avec la hanche, une table ou une chaise ; il ne tombe pas toujours juste dans le battant ouvert de la porte, mais il se cogne à l’autre avec l’épaule, et injurie les deux battants, ou le maître de la maison, ou le charpentier qui les a faits. Dans la chambre d’Oblomoff, grâce à Zakhare, presque tous les objets sont brisés et plus particulièrement les petits, ceux qui demandent du soin et de la précaution. Il déploie la même force pour les prendre tous, et il se comporte avec les uns comme avec les autres. ”
“ Oblomoff s’étend mollement sur le dos, et, jetant un triste regard à travers la croisée vers le ciel, il suit d’un œil mélancolique le soleil qui se couche majestueusement derrière une maison à quatre étages, appartenant Dieu sait à qui. Hélas, hélas ! combien de fois n’a-t-il pas de cet œil suivi le soleil couchant ! Au matin revient la vie, reviennent les émotions, les illusions ! Il se plaît parfois à se figurer qu’il est un général invincible auprès de qui ne sont rien non-seulement Napoléon, mais encore Yérousslane Lazarévitsch [1] . ”
“ Encouragée par Stoltz, Olga réussit à vaincre pour quelque temps la nonchalance d’Oblomoff ; elle l’aima, ou plutôt elle aima en lui l’œuvre qu’elle crut avoir accomplie. Oblomoff se laissa diriger, et les choses allèrent à merveille tant que leur liaison se borna à des promenades et à des lectures en commun. Mais quand il s’agit de mariage et qu’il fallut entrer dans la vie pratique, il recula. Il se sentit, incapable de faire le bonheur d’Olga et avoua loyalement son impuissance. Olga épousa Stoltz et Oblomoff s’enfonça de plus en plus dans son apathie. ”
“ Où donc est l’humanité ? Vous ne voulez écrire qu’avec la tête ! criait presque Oblomoff. Vous croyez que la pensée n’a rien à faire avec le cœur ? Vous vous trompez, elle ne fructifie que par la charité. Tendez la main à l’homme déchu pour le relever ou pleurez amèrement sur lui s’il succombe, mais ne le raillez point. Aimez-le, revoyez-vous en lui et comportez-vous avec lui comme avec vous-mêmes ; alors je vous lirai et j’inclinerai la tête devant vous... dit-il en s’étendant encore une fois bien à son aise sur le sofa... ”
“ Hein ? Zakhare jeta un coup d’œil sur le barine, se balança d’un pied sur l’autre et garda le silence. — Qu’est-ce qu’« un autre » ? continua Oblomoff. « Un autre » est un homme qui nettoie lui-même ses bottes et s’habille lui-même ; quoique parfois il ait l’air d’un barine, il ment, il ne sait point ce que c’est que les domestiques ; il n’a personne pour faire ses commissions, il court lui-même chercher ce dont il a besoin ; il attise lui-même le feu dans le poêle, quelquefois même il époussète... ”
“ Il adore son maître et le calomnie ; il lui prêche l’économie et s’enivre à ses dépens. Il est avec lui familier, bourru, grossier, mais il l’aime comme un chien aime son chenil. Rien de plus franchement comique ni qui ait une saveur plus étrange que les dialogues entre Oblomoff et ce Scapin sauvage. En face de son héros, Gontcharoff a mis un personnage qui doit à son éducation plus encore qu’à son origine un caractère diamétralement opposé. Autant Oblomoff est lent et apathique, autant Stoltz est vif et remuant. Il entreprend de guérir son ami de sa paresse, mais il n’en peut venir à bout. ”
“ Y pensez-vous, monsieur Élie ? dit Volkoff avec étonnement, mais tout le monde y sera ! — Ah ! comment ? tout le monde ! Non, pas tout le monde ! dit paresseusement Oblomoff. — Venez-y, mon bon petit monsieur Élie ! Mesdemoiselles Sophie et Lydie seront toutes seules dans leur équipage. Il y a une banquette de face ; Vous pouvez très-bien... — Non, je n’aurai pas assez de place sur une banquette, dit Oblomoff : et qu’est-ce que j’y ferais ? — Eh bien ! si vous voulez, Micha vous prêtera un cheval. — Dieu sait ce qu’il n’invente pas ! dit Élie dans un quasi-aparté. ”
“ Dans Une histoire ordinaire il avait montré comment s’était opérée la désorganisation sociale, dans Oblomoff il peignait la société telle que l’avait faite le règne précédent. Adonieff, le héros d’Une histoire ordinaire, est un moribond qui lutte contre l’agonie. Oblomoff est un mort qu’on galvanise. Sans caractère, sans énergie, sans initiative, il nous représente le produit extrême d’un despotisme qui a fait son temps. ”
“ Involontairement il rêvera à Militrissa Kirbitiévna ; il se sentira toujours attiré vers cette contrée, où l’on ne fait que se promener, où il n’y a ni soucis, ni chagrins. Il lui restera toujours un penchant à s’allonger sur un tiède poêle, à se pavaner dans l’habit tout prêt, acquis sans travail, à se régaler au compte de la bonne fée. ”
“ Oblomoff lui jeta un coup d’œil où se lisait un reproche, branla la tête et soupira ; Zakhare, de son côté, regarda par la croisée d’un air indifférent et soupira aussi. Le barine semblait se dire : « Ah, mon ami, tu es encore plus Oblomoff [7] que moi. » Et Zakhare probablement se disait : « Allons donc ! tu n’es bon qu’à faire des phrases, des phrases assommantes, et quant à la poussière et aux toiles d’araignée, tu t’en moques pas mal. » — Comprends-tu, dit Élie, que la poussière engendre des mites ? Il m’arrive même de voir quelquefois sur les murs une punaise. ”
“ Il ne s’effarouchait point, par exemple, d’une fente au plafond de sa chambre à coucher : il y était accoutumé ; il ne lui venait pas non plus en tête que l’air d’un appartement toujours clos et la manie d’être constamment assis et enfermé pouvaient être plus nuisibles à la santé que l’humidité de la nuit. Se bourrer l’estomac jusqu’à ce qu’il déborde est une sorte de suicide lent ; mais Oblomoff était accoutumé et ne s’en effrayait point. Il n’était pas habitué en revanche au mouvement, à la vie, au monde et à ses tracas. ”
“ Il a travaillé sans relâche à ce plan pendant des années, il y pense et y réfléchit en se promenant comme dans son lit, à la maison comme dans le monde ; tantôt il y ajoute, tantôt il y change quelques articles, tantôt il se remémore quelque point imaginé hier et oublié pendant la nuit ; et quelquefois, rapide comme l’éclair, passe une idée neuve, inattendue qui commence à fermenter dans son cerveau, et il se plonge dans le travail. Il n’est pas le misérable metteur en œuvre d’une pensée fournie par un autre ; il est lui-même le créateur et l’exécuteur de ses idées. ”
“ Pourtant la fleur de la vie s’épanouit et ne donna point de fruits. L’ivresse d’Oblomoff se dissipa, et ce ne fut plus que rarement, d’après les indications de Stoltz, qu’il se résigna à parcourir tantôt un livre, tantôt un autre, non d’un trait, mais sans hâte, sans ardeur, avec paresse et en suivant les lignes d’un œil languissant. ”
“ Taranntieff sortit. — Ah bien ! merci ! dit-il en revenant, du bœuf et du veau, Hé ! cher ami, tu ne sais pas vivre, et cependant tu es un propriétaire. Le beau barine, en vérité ! Tu vis comme un bourgeois ; tu ne t’entends pas à régaler un ami. Allons ! et le madère est-il acheté ? — Je ne sais pas, demande à Zakhare, dit Oblomoff presque sans l’écouter ; certainement il y a là du vin. — C’est toujours le même, qui vient de chez l’Allemand ? ”
“ « Peut-on faire un bon somme sans une punaise ? » — Balaye, ôte les ordures des coins, et il n’y aura rien de tout cela, dit sentencieusement Élie. — Que je balaye ! mais demain il s’en accumulera encore, dit Zakhare. — Il ne s’en accumulera pas, interrompit le barine ; c’est impossible. — Il s’en accumulera. Je le sais, insista le domestique. — Eh bien ! s’il s’en accumule, tu balayeras encore. — Quoi ! refaire chaque coin tous les jours ? Quelle existence ! Mieux vaut mourir ! — Mais alors pourquoi est-ce si propre chez les autres ? demanda Oblomoff. ”
“ Il y a dans le génie russe un côté allemand dont Gontcharoff a sa bonne part. Peintre admirable, il multiplie volontiers les tableaux ; par l’accumulation des petits détails il arrive, comme Balzac, à une extraordinaire intensité d’impression ; mais aussi il s’attarde dans l’analyse et ne vise guère à l’action. Cette tendance de son esprit se marque surtout dans la seconde partie du roman, celle où le héros s’efforce d’agir. C’est quand un homme se met à marcher qu’on s’aperçoit de sa lenteur. Le premier volume forme un tout complet et pourrait s’intituler : Une journée de M. Oblomoff. ”
“ L’esprit et le cœur s’éclaircirent : il secoua sa somnolence, l’âme aspira à l’activité. Stoltz l’aida à prolonger ce moment aussi tard que possible avec une nature comme celle de son ami. Il surprit Oblomoff en tête-à-tête avec les poètes et, pendant deux années, il le retint sous la férule de la pensée et de la science. ”
“ La livrée était la seule chose qui lui remît en mémoire les splendeurs de la maison des Oblomoff. Seul, cet habit retraçait aux yeux du vieux serviteur la vie seigneuriale, large et tranquille, au fond de la province. Les vieux seigneurs sont morts, les portraits de famille sont restés dans le château ; peut-être qu’ils y traînent quelque part au grenier ; les traditions de la noble famille s’effacent et ne vivent plus que dans la mémoire de quelques vieillards, qui eux aussi sont restés à la campagne. Voilà pourquoi Zakhare aimait tant son vieil habit gris. ”
“ Dans ces jours de félicité, Élie pour sa part reçut de la foule des jolies femmes bon nombre de regards langoureux, veloutés, passionnés même, bon nombre de sourires qui promettaient beaucoup, deux ou trois baisers illicites, et encore plus de serrements de mains qui l’impressionnèrent jusqu’aux larmes. Mais jamais il ne tomba sous le joug du beau sexe, jamais il ne fut son esclave, ni même son adorateur assidu. La fréquentation des femmes entraîne trop de tracas. Oblomoff se contentait de les adorer de loin, à distance respectueuse. ”
“ Ici, une vieille femme porte de l’office à la cuisine une jatte de farine et un quarteron d’œufs ; là, le cuisinier jette tout à coup de l’eau par la croisée et arrose Arapka qui, la matinée entière, sans détourner ses regards, contemple la fenêtre d’un air gracieux en se léchant et en frétillant de la queue. Le vieux Oblomoff lui-même ne reste pas inoccupé. Toute la matinée, il se tient à la croisée et surveille consciencieusement ce qui se passe. — Hé ! Ignachka, qu’est-ce que tu portes là, imbécile ? demande-t-il à un homme qui traverse la cour. ”
“ Cela veut dire : il faut que le barine sorte pour toute la sainte journée, et soit habillé dès le matin... — Eh bien ! pourquoi ne pas sortir ? fit observer Zakhare : pourquoi ne pas s’absenter toute une journée ? Ce n’est pas sain de rester ainsi enfermé. Voyez comme vous avez mauvaise mine ! Jadis vous étiez frais comme un jeune concombre, et maintenant que vous êtes toujours assis, Dieu sait à quoi vous ressemblez. Vous devriez vous promener un peu dans les rues, voir le monde ou autre chose... — As-tu fini, moulin à sottises ? dit Oblomoff ; écoute plutôt : se promener dans les rues ! ”
“ Et moi, continua Oblomoff, du ton d’un homme offensé et surtout méconnu dans sa dignité, je travaille jour et nuit, je me fatigue ! Quelquefois la tête me brûle, mon cœur se pâme... on ne dort pas ses nuits pleines, on se retourne, on pense toujours aux moyens de faire le mieux possible... et tout cela pour qui ? Tout cela pour vous autres, pour les paysans ; pour toi donc aussi. Quand parfois tu me vois la tête plongée sous la couverture, tu crois peut-être que je suis étendu là comme une souche, que je dors ? ”
