“ Kehlmark s’enfermait de longues heures avec lui dans son atelier. Le jeune paysan mit à s’instruire et à s’initier un zèle et une ardeur de néophyte, dignes aussi de ceux d’un creato ou apprenti des maîtres de la Renaissance italienne. Pas de délassement comparable pour tous deux à cette initiation. Guidon était à la fois le modèle, le rapin et le disciple de Kehlmark. Quand ils étaient fatigués d’écrire, de lire ou de dessiner, Guidon prenait son bugle, ou bien, de sa voix grave comme l’airain, il chantait des airs héroïques et primordiaux que lui avaient appris les pêcheurs de Klaarvatsch. ”
Citations sur “Kehlmark”
“ Kehlmark n’y tint plus. Profitant d’un moment où Blandine vaquait aux préparatifs du souper, il se jeta dans le parc. Tout à coup une note aiguë et déchirante, un cri plus lancinant encore que les appels du bugle de Guidon, sous l’ormaie, le soir de leur première confrontation, domina le fracas métallique. Kehlmark surprit la voix de son ami. — C’est lui qu’on massacre ! ”
“ L’aïeule d’Henry avait donc compté sur le climat salubre de la vallée de l’Aar et l’hygiène de cette maison d’éducation, pour rattacher à la vie, pour régénérer l’unique descendant d’une race illustre. Ce petit-fils idolâtré, n’était-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d’amour ? Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva gratifié d’une constitution nouvelle ; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. ”
“ Un commerçant du quartier s’empressa de mettre son cheval et sa voiture à la disposition de M. de Kehlmark. La nuit allait tomber, la douairière attendait Henry pour le dîner, et il était loin du logis. Le groom attira l’attention de son maître sur l’extrême excitation du cheval, qui pointait des oreilles et s’ébrouait encore tout frémissant, et lui conseilla d’accepter l’offre de ce bourgeois. Mais le comte ne consentit à emprunter que la voiture. La trop ardente bête fut attelée à la voiture du notable. Kehlmark reprit les rênes, le groom monta sur le siège non sans rechigner. ”
“ Souvent la pauvre femme allait et venait dans la maison comme une agitée, battant les portes, dérangeant les meubles à grand fracas, avec des envies de briser quelque chose, de crier son intolérable souffrance, mais si elle se croisait alors avec Kehlmark, celui-ci la matait, la domptait d’un regard. Un jour que Landrillon l’avait particulièrement énervée, en la menaçant de ne plus épargner Kehlmark si elle ne se donnait à lui, elle se déroba encore à cette odieuse extrémité, et la tête un peu partie, fit une brusque intrusion dans l’atelier où le comte se trouvait avec son disciple. ”
“ Elle sortit aussitôt, alarmée des suites de cette incartade. — Blandine, vous oubliez nos conventions ! lui dit Kehlmark, la première fois qu’il se trouva seul avec elle. — Pardonnez-moi, Henry, je n’en puis plus. J’ai trop présumé de mes forces. Vous n’aimez plus que lui. Le reste du monde a cessé d’exister pour vous. ”
“ Et comme le valet contractait les lèvres pour lancer quelque parole immonde, d’un geste Kehlmark le mit dehors, tête basse, en lui faisant rentrer l’injure dans la gorge. Ayant fait ses paquets, Landrillon, blême de rage, ivre de vengeance, rejoignit Blandine, se flattant de se rabattre sur celle-ci et de la terroriser pour deux. — C’est sérieux. On me déclare donc la guerre ? Gare à vous ! lui dit-il. — Vous ferez ce que vous voudrez ! répondit Blandine, désormais aussi calme et rassurée que Kehlmark. Nous nous attendons à tout de votre part ! ”
“ Il aurait tant voulu prendre un pain sur la fournée ! disait-il. Blandine ne se défendait plus qu’à moitié, elle éludait la consommation du sacrifice, mais ne pourrait plus longtemps s’y soustraire. Landrillon redoublait de privautés. À la vérité, jamais Blandine n’avait tant aimé Henry de Kehlmark. Aussi qu’on se représente son martyre : d’une part, exposée aux entreprises d’un homme exécré, forcée de flatter sa rancune contre le Dykgrave ; d’autre part, obligée d’assister à l’intimité, à la communion étroite de Kehlmark et du jeune Govaertz. ”
“ Sans rien en montrer, il n’avait point tardé à prendre ombrage de l’influence du petit Guidon Govaertz sur Henry de Kehlmark, et peut-être surprit-il une vague lueur — rien ne rend plus perspicace que l’envie — de l’étendue de l’affection que se portaient ces deux êtres. Qu’on s’imagine le sentiment de basse compétition d’un pitre qui voit le succès et la vogue l’abandonner pour aller à un comédien plus grave et d’un genre plus relevé, et on se représentera le mauvais gré sourd et recuit que le cocher devait entretenir contre ce petit paysan. ”
“ Kehlmark se tourna vers elle : — Oh, murmura-t-il, pouvoir t’aimer dans l’éternité comme tu méritais d’être aimée sur la terre, femme sublime ! Mais, ajouta-t-il, en reprenant la main de Guidon, je voudrais t’aimer, ma Blandine, en continuant aussi à chérir celui-ci, cet enfant de délices !... Oui, rester moi-même, Blandine ! Ne pas changer !... Demeurer fidèle jusqu’au bout à ma nature juste, légitime !... Si j’avais à revivre, c’est ainsi que je voudrais aimer, dussé-je souffrir autant et même plus que je n’ai souffert ”
“ On dirait d’un urticaire moral. Ces miasmes de folie bestiale saturent jusqu’à notre retraite. Mieux vaut encore les affronter à l’air du large. Puis, comme nous partons demain, ce sera ma dernière promenade dans Smaragdis, mes adieux à l’île natale où je souffris tant, mais pour aimer, jouir encore davantage, me reconnaître en toi... Kehlmark tenta donc vainement de le détourner de cette flânerie. Guidon semblait aimanté par une force occulte qui l’appelait impérieusement au dehors. ”
“ Kehlmark traîna tellement que le soir tombait quand il songea à faire seller son cheval. Le comte espérait revoir le petit joueur de bugle et au moment de se résigner à partir, il s’informa de nouveau de lui : « Souvent il ne rentre qu’à la nuit, disait Claudie en se renfrognant à la seule mention du gamin rebuté. Il lui arrive même de coucher dehors. Ses mœurs de vagabond ne nous inquiètent plus, père et moi. Nous n’en sommes pas autrement surpris ! » ”
“ Le comte de Kehlmark devait être en effet réfractaire à tout pacte conjugal. Blandine parvint à peine à dissimuler sa joie ; du rire traversait ses larmes. — Eh bien, Henry, dans ce cas je ne vous quitte plus. Qui tiendra votre grand château là-bas ? Qui prendra soin de vous ? Est-il quelqu’un qui connaisse vos goûts mieux que moi et qui mette autant de sollicitude à les flatter ? Non, Henry, la séparation est impossible... ”
“ Le jour suivant, le Dykgrave poussa jusqu’aux bruyères de Klaarvatsch. Il eut bientôt avisé le petit gars dans un groupe de polissons déguenillés, accroupis autour d’un feu de brindilles et de racines sur lequel ils grillaient des pommes de terre. À l’approche du cavalier, tous se mirent debout, et, à l’exception de Guidon, coururent se blottir, effarés, derrière les broussailles. Le jeune Govaertz, se faisant une visière de la main, regarda bravement le comte de Kehlmark. — Ah, c’est toi, petit ! l’interpella Kehlmark. ”
“ Il n’en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeât Kehlmark un épouseur, un mâle très sortable. Peut-être, s’il n’avait pas été riche et titré, l’eût-elle préféré un peu plus membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d’admirer son élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d’un peu réservé ou d’un peu timide, de presque langoureux et mélancolique par moments, n’était pas fait pour déplaire à la pataude. ”
“ La sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne, rappelait précisément à Kehlmark le Joueur de chalumeau de Frans Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande. ”
“ Ils se suffisaient l’un à l’autre. Guidon, émerveillé, ne rêvait aucun paradis autre que l’Escal-Vigor. La gloire, le souci d’être applaudi, n’intervenait en rien dans leur activité d’artistes absolus. Puis Kehlmark avait vu d’assez près la vie sociale et de surface des soi-disant artistes. Il savait la vanité des réputations, la prostitution de la gloire, l’iniquité du succès, les immondices de la critique, les compétitions entre rivaux plus féroces et plus abominables que celles des sordides boutiquiers. Blandine, un peu défiante, avait accueilli cordialement ce commensal du château. ”
“ Assez de grappillages. C’est le moment de réunir nos petites économies en passant devant le notaire, puis devant le curé. Et bonsoir, Monsieur le comte de Kehlmark. — Jamais ! fit-elle avec une énergie farouche, songeant aux deux autres, le regard fixe, loin de son interlocuteur. — Ah çà ! qu’est-ce qui te prend ? Et notre pacte, qu’en fais-tu ? Je te veux pour légitime. Tu as des sous. Il me les faut. Ou préfères-tu que je dévoile à Balthus Bomberg et à Claudie Govaertz les chastes mystères de l’Escal-Vigor ? — Tu n’en feras rien, Landrillon. ”
“ Oh ! mon Henry, sanglotait la pauvre femme... Elle allait parler, mais elle l’aurait confondu, humilié ; et elle se retira pour ne point être tentée de lui dire la vérité. VIII Demeuré seul, pour la première fois l’idée vint à Kehlmark de parcourir ses livres de comptes ; de s’édifier par lui-même sur l’état de ses affaires. Il avait donné sa procuration à Blandine. C’est elle qui gérait sa fortune. ”
“ Elle comptait les jours et, puérilement, les biffait sur un calendrier, comme le collégien devait le faire là-bas. Quand Henry sonna à la grille de la villa, ce fut Blandine qui lui ouvrit. Elle crut voir un dieu. Tout son sang reflua vers son cœur. Elle l’adora d’emblée, respectueuse, sans espoir intéressé, sans ambition, pour lui-même, et comprit qu’en vivant toujours en la présence du jeune Kehlmark, elle aurait tout son désir, tout le but de ses aspirations. ”
“ Passe encore qu’il vienne au château, mais je crains, Henry, que vous n’affichiez vraiment une prédilection outrée pour ce petit rustre devant ses pareils, au dehors... — Blandine ! fit Kehlmark repoussant ses papiers, jetant sa plume et se mettant debout, confondu par l’audace de ce préambule. — Oh pardonnez-moi, monsieur Henry, reprit-elle, je sais bien que vos actes ne les regardent pas. Mais c’est égal, les gens sont si bavards ! Voir toujours ce jeune paysan accroché à vos talons, fait travailler les imaginations et les médisances... ”
“ Au fond, sans éprouver une antipathie manifeste pour ce petit paysan, elle dut être parfois meurtrie en ses fibres, en ses atomes crochus, et, malgré son bon cœur, sa saine raison, sa grandeur d’âme, elle eut sans doute de fréquents mouvements de dépit contre ce commerce intellectuel si intime, cette étroite camaraderie, cette entente parfaite des deux hommes. Elle alla même jusqu’à jalouser le talent et le tempérament du jeune artiste, ces dons spirituels qui le rapprochaient plus de l’âme de Kehlmark que tout son amour à elle, simple femme, gardienne de son bonheur. ”
“ Il entrait dans la tactique personnelle de Claudie, d’isoler complètement le Dykgrave, de lui mettre tout Smaragdis à dos ; puis, lorsqu’il serait réduit à quia, elle lui apparaîtrait comme une providence. Elle brouillerait même Kehlmark avec le bourgmestre, et lui reprendrait le jeune Guidon. Déjà Kehlmark avait donné sa démission de Dykgrave ; il renonçait aussi aux présidences des confréries et des sociétés d’agrément ; il se désintéressait de la vie collective. Plus de largesses, plus de fêtes. Il n’en fallut pas plus pour lui faire perdre les deux tiers de sa popularité. ”
“ Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d’un vert presque fluide qui avait valu à l’île son nom de Smaragdis ou d’Émeraude. Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte actuel, deux êtres jeunes et beaux, s’y étaient aimés au point de ne pouvoir survivre l’un à l’autre. Henry y était né quelques mois avant leur mort. ”
“ Il a du génie, votre petit-fils ; il est de la trempe de ceux chez qui l’avenir recrute les artistes, les conquérants ou les apôtres ! » — « Que n’est-il plutôt de la trempe des élus du bonheur ! » soupira la douairière, peu ambitieuse, mais sensible pourtant à ces prédictions de gloire. VII En attendant que se vérifiassent ces brillants pronostics, Kehlmark se remit donc à ces exercices gymniques dans lesquels il avait excellé à la pension. ”
“ La compagnie, en appétit d’exercice, se répandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du côté de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa compagne ne se douta pas un instant. ”
“ Dans la salle de billard, où ils venaient d’entrer, toute une paroi était prise, comme on sait, par le Conradin et Frédéric de Bade, peinture de Kehlmark lui-même d’après une gravure très populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes, victimes de Charles d’Anjou, mettait sur leur visage une expression d’amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue par Henry. — Ça ?... Deux petits princes. Les maîtres d’un de mes très arrière-aïeux... On va leur couper la tête ! ”
“ Ce Guidon Govaertz est un gentil garçon, méconnu des siens, bien supérieur, tout nous l’a prouvé, par l’intelligence et les sentiments, à la masse de ces grossiers insulaires... Le comte a bien raison de faire un tel cas de ce pauvre enfant qui se rend d’ailleurs de plus en plus digne de ces bontés... — Oui, d’accord ; mais monsieur exagère son patronage. Il n’observe pas assez les distances ; il témoigne vraiment trop de tendresse à ce morveux. Un comte de Kehlmark ne s’affiche point, que diable ! ”
“ Tant pis. Il faut te résoudre à le quitter et à devenir madame Landrillon. Pas de bêtises. Tu as deux mois pour réfléchir et marcher... Abandonner l’Escal-Vigor ! Ne plus voir Kehlmark ! La fatalité voulut qu’au comble de l’angoisse, la malheureuse rencontrât Henry de Kehlmark et que celui-ci, provoqué par son visage bouleversé, la prît de nouveau à partie : — Bon, encore ta figure macabre ! C’est entendu. Je suis le plus monstrueux des hommes ! Mais alors, Blandine, n’es-tu pas toi-même un monstre de t’attacher à un être tel que moi ! ”
“ Le teint rissolé, des yeux bleu de faïence, le sourire puéril de leurs grosses lèvres démasquant de saines dentures, ils peinaient crânement et Claudie les ayant hélés d’une voix gutturale et gaillarde, ils redoublèrent de plastiques et suggestifs efforts. Elle les stimulait à peu près comme elle eût flatté de vaillantes bêtes de somme. Kehlmark s’informa du jeune Guidon, mais d’un ton détaché et comme par simple politesse pour la famille. Le vaurien devait être là-bas, quelque part du côté de Klaarvatsch. ”
