“ La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien que sa maladie, son désespoir et sa folie n’avaient pas empêché Soranzo de couver de l’œil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d’or. Naam, le seul être auquel il pût se fier autant qu’à lui-même, était assise à la proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de l’amiral. Naam était profondément triste ; mais son amour avait résisté à ces terribles épreuves. ”
Soranzo
Définition et enjeux
Citations sur “Soranzo”
“ Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si chèrement acquis, ayant tout à craindre s’il retournait à Venise, il cingla vers d’autres parages, et alla chercher une terre neutre où la preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance de ses richesses. Pourtant il n’en fut rien, et l’audace de Soranzo, en cette circonstance, couronna toutes ses autres impudences. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Hélas ! dans ces périls auxquels Soranzo s’expose chaque jour, c’est en vain que j’ai interrogé de toute la puissance de mes sens et de toute celle de mon âme l’horreur des ténèbres ou les brumes de l’horizon ; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je n’ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais avant d’en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, laissez-moi vous dire que l’homme au turban rouge de mon rêve vous a fait, en s’effaçant dans les airs, un signe de menace. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Elle prête l’oreille, son cœur palpitant brise sa poitrine ; mais elle retient son souffle. La porte d’Orio est mieux gardée par la peur qu’il inspire que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s’enfuir au moindre bruit. La voix de Soranzo s’élève, sinistre dans le silence et dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la Vénitienne tremblante au seuil de l’appartement conjugal. Soranzo est en proie aux fantômes du sommeil. ”
George Sand,
Revue des Deux Mondes
“ Mais auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point passer pour un homme qui s’acharne sur les vaincus, et qui se plaît à fouler aux pieds ceux qui tombent. Si dans cette circonstance je me suis investi d’un rôle tout-à-fait contraire à mes goûts et à mes habitudes, c’est que j’ai failli être pris pour complice d’un nouveau crime de messer Soranzo, et qu’entre le rôle de dupe de l’imposture et celui de vengeur de la vérité j’aime encore mieux le dernier. ”
“ Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio. — À moi des distinctions ! à moi des honneurs et les fumées de la gloire ! s’écria-t-il ; noble Morosini, vous n’y songez pas. N’est-ce pas cette funeste ambition d’un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie ? Nul ne peut servir deux maîtres ; mon ame était faite pour l’amour et non pour l’orgueil. ”
George Sand,
Revue des Deux Mondes
“ Personne ne put y pénétrer : un vieux serviteur de la maison de Morosini s’y obstina et y périt. Soranzo et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier ne présenta plus qu’une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une lieue à la ronde, d’un reflet sanglant. Les tours s’écroulèrent avec un bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à la barque et aux sorties mystérieuses d’Orio. ”
André Bellessort,
Le plaisir du théâtre (3e éd.)
(1938)
“ Combien de temps après et comment Soranzo apprend-il que sa femme était enceinte lorsqu'il l'a épousée? Nous l'ignorons. Nous assistons à la scène qui suit cette révélation. Il la traite de catin, la jette à terre, la traîne par les cheveux, tire son épée; il hurle : « Dis-moi de qui? Dis-moi de qui? » Elle oppose aux questions, aux insultes, aux menaces, aux cris, le silence ou l'éloge exaspérant et passionné de celui qu'elle ne nommera pas. Sous les coups, elle chante : Quelle plus douce mort de mourir pour l'amour! On dirait qu'elle veut amener l'homme furieux à la tuer. ”
George Sand,
Revue des Deux Mondes
“ Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo. — Vous m’aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et discret, qui ne connût point la main qui le faisait agir ou qui, pour de l’argent, gardât le silence. J’ai fait mieux, j’ai trouvé quelqu’un qui ne veut d’autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu’un qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu’un que vous ne pouvez pas craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays, si on vous accuse. — Je l’espère, dit Orio. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
(1847)
“ « Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce Soranzo, et où est-il maintenant? — Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léonlio ; il est impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine. » Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste, surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. ”
“ «J'ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de bataille, des centaines d'hommes qui valaient bien Soranzo; mais dans la chaleur de l'action on est muni d'un impitoyable sang-froid. Ici l'horreur du contraste est telle que je ne me souviens pas d'avoir été aussi troublé que je le suis.»On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu'il avait succédé à Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement rapportés de cette phase de la vie d'Orio. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Un jour nouveau va poindre, lorsqu’un faible soupir réveille Naam de son premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un soupir plus profond que le premier et plein d’une inexprimable angoisse frappe encore l’oreille de Naam. Elle quitte le lit d’Orio et soulève sans bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s’étonne, s’émeut et garde un généreux silence ”
George Sand,
Revue des Deux Mondes
“ Songe que tu seras accusée aussi peut-être ! — Que m’importe ? dit Naam. Ai-je peur de la mort ? — Mais résisterais-tu à la torture, Naam ? s’écria Soranzo frappé d’une nouvelle inquiétude. — Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t’accuse ? dit Naam d’un ton froid et sévère. — Oh ! jamais ! s’écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui m’ait compris, qui m’ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts ! — Tu dis qu’un coup de poignard est la seule ressource ? dit Naam en baissant la voix. Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. ”
“ Absorbé par l’amour, consterné par la crainte de voir périr celle que j’aimais, j’ai oublié que j’étais un guerrier pour me rappeler seulement que j’étais l’époux et l’amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l’ignore ; que m’importe ? Il n’y a pas de place en moi pour d’autres chagrins. — Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir Soranzo de toute la chaleur de son ame grande et candide. Lorsque la douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise où les affaires de la république l’appelaient lui-même. ”
“ Soranzo l’avait demandé, vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort ; mais, il se recommandait à lui, comme les faux esprits forts aux sorciers, l’insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l’espoir dans le cœur. Les discours de l’Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques instans, il l’écouta avec attention. Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C’est l’opium qui provoque vos hallucinations, et c’est la diète qui vous ôte le courage. ”
“ Orio Soranzo ! ce mauvais sujet ! — Puis il se fit un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu arriver ; celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu’Orio était un homme irrésistible. Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique, et les piqueurs du comte s’étonnaient qu’une si belle partie n’eût pas éclairci le front de leur maître. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
(1847)
“ Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses appartements. On l'entend parler seul avec véhémence ; on l'a rencontré la nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a ramené de sa malheureuse expédition de Patras. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Sans doute, Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent l’ordre de jouer, et les sons de l’orchestre couvrirent ces bruits sinistres. Néanmoins l’épouvante glaça la joie dans tous les cœurs. Cette scène d’agonie, qu’une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus hideuse dans les imaginations qu’elle ne l’eût été pour les regards. Plusieurs femmes s’évanouirent. La belle Argiria, profitant de la confusion où cette scène avait jeté l’assemblée, s’était retirée avec sa tante. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Elle se sentait prise d’une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait ensuite ses yeux enflammés d’amour sur Giovanna et lui adressait des épithètes passionnées, elle sentait son cœur battre et ses joues brûler, comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même. Ezzelin n’aperçut pas son trouble intérieur ; mais le bal allait commencer, il craignit qu’Orio n’invitât sa sœur à danser, et il ne pouvait souffrir qu’elle se familiarisât avec la conversation et les manières d’un homme pour qui sa haine se changeait en mépris. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Quand on voit deux dés dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que l’Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses domaines. — Pauvre Orio ! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer ? Il cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux ! — Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n’a jamais joui plus pleinement du privilège d’intéresser les femmes. Il semble qu’elles le chérissent toutes depuis qu’il ne s’occupe plus d’elles. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Messer Orio est un homme implacable dans ses vengeances ; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit maudit pour aller frapper l’oreille de l’amiral, il n’est pas jusqu’au dernier mousse parmi ceux qui l’habitent qui ne ressentît jusqu’à la mort les effets de la colère de Soranzo. Hélas ! la mort n’est rien, c’est une chance de la guerre ; mais vieillir sous le harnois sans gloire, sans profit, sans avancement, c’est ce qu’il y a de pis dans la vie d’un soldat ! Qui sait comment l’illustre Morosini accueillerait une plainte contre son neveu ? ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à Venise une immense fortune. C’était un homme encore jeune, d’une grande beauté, d’une rare vigueur, de passions fougueuses, d’un orgueil effréné, d’une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu’il cherchait à plaisir tous les moyens d’user sa vie, sans en venir à bout. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
(1847)
“ Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge. «Trahison! » s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui ; Naam l'étend par terre d'un coup de hache sur la tête ; et tandis qu'elle s'empare de la rame et empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. ”
George Sand,
Revue des Deux Mondes
“ L’agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité fut remplie avec l’impassible froideur qui caractérisait tous les hommes affiliés au tribunal des dix. Tandis qu’on écrivait, Orio, s’adressant à Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu’il venait de dire aux agens et l’engagea à se conformer à son plan. — Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux ; mais si je me tire d’affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois ferme. Persiste à t’accuser seule. Avec de l’argent, tout s’arrange dans ce pays. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
(1847)
“ La première femme d'Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin ; elle lui avait donné une branche de laurier en lui disant : Quand la femme que Soranzo aimera portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s'est vérifiée. Ezzelin a donné le bouquet à sa soeur et Soranzo s'est évaporé comme tant d'autres. — Et que le doge n'ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu! voilà ce que je ne conçois pas! — Le doge? le doge n'était dans ce temps-là que l'amiral Morosini ; et d'ailleurs qu'est-ce qu'un doge devant le conseil des Dix ? — Par le corps de saint Marc! ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
(1847)
“ Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard ; mais cette blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées nouvelles s'éveillent dans son âme ; elle oublie tout ce qui a précédé ce meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après elle. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Elle savait bien qu’il mentait aux hommes ; mais elle ne pouvait imaginer qu’il voulût mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était nécessaire, n’avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier ascendant ! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume pour Giovanna ; mais là il avait échoué. L’âme de Naam, rude et puissante jusqu’à la férocité, était trop grande pour l’envie ou la vengeance ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d’un ton ferme, je vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et que vous y seriez en sûreté ; et quant à la signora Soranzo, puisqu’elle est exposée à de tels dangers, il est temps qu’elle trouve un homme capable de l’y soustraire, et résolu à le tenter. ”
George Sand,
Oeuvres de George Sand. 10
“ Sans doute, reprit Mocenigo, et je l’ai rempli avec la plus grande impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru devoir garder le silence. Mais la jeune sœur du comte n’a pu modérer la véhémence de ses regrets. Elle est dans l’âge où l’indignation ne connaît point de ménagements et la douleur point de bornes. Toute autre qu’elle eût été blâmable aujourd’hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande affection qu’elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules excuser cet emportement injuste. Soranzo... ”
