“ Comment Tonine savait-elle qu’il devait être reçu et accueilli chez la demoiselle, et qu’il y aurait précisément cette chambre-là ? Cette demoiselle si bonne... beaucoup trop bonne peut-être !... avait-elle un frère, un neveu ?... — Non, non ! s’écria Sept-Épées en se levant comme pour échapper aux suggestions d’un mauvais esprit ; tout ce qui me vient là est épouvantable, et Tonine est toujours un ange du ciel ! Tonine, Lise ! Tonine, Gaucher ! où êtes-vous ? Pourquoi suis-je seul au moment où mon cœur déborde et où ma tête se perd ? ”
Tonine
Définition et enjeux
Citations sur “Tonine”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ Gaucher, surpris, exhorta Sept-Épées à parler. Tonine attendit qu’il parlât. Sept-Épées, cherchant une échappatoire qui ne venait pas, demeura plus muet qu’une souche. Tonine sentit deux grosses larmes couler sur ses joues. Peut-être, s’il les eût vues, Sept-Épées eût-il été vaincu ; mais il ne les vit pas, et Tonine comprit qu’elle devait tout prendre sur elle. — Ne boudez pas, compagnon, dit-elle d’un ton enjoué, qu’elle mit toute sa fierté et tout son courage à soutenir ; je ne vous suis pas ennemie et je ne vous méprise pas. Je vous sais honnête homme et bon ouvrier ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Là, il s’abandonna à sa douleur et marcha toute la nuit comme un fou ; puis il se calma et réfléchit. Il sentit que Tonine avait le droit de se venger de lui par un bon mariage, et qu’elle avait pourtant si peu l’idée de la vengeance qu’avant tout elle se tourmentait du chagrin qu’elle risquait de lui causer. Tonine était bonne, et surtout bonne pour lui, prête à sacrifier tout ce qui pouvait, tout ce qui devait lui plaire dans l’offre d’Anthime plutôt que de briser le cœur d’un ami coupable et malheureux. ”
“ Oh ! non, jamais, puisque j’épouse Tonine ! — Est-ce vrai ? est-ce possible ? s’écria à son tour Gaucher, dont l’étonnement se refléta sur la figure du parrain, immobile et stupéfait. Puis, tout à coup levant les épaules : — Mon garçon, dit le vieillard à son filleul, tu es donc toujours fou ? Toi, épouser Tonine ? à présent ? toi, toi ? — Mon Dieu ! reprit Sept-Épées cherchant des yeux Tonine, qui avait disparu, est-ce que vous voudriez y mettre empêchement ? Et pour quelle raison ? — Tu le demandes ? tu plaisantes, je crois ! Voyons, j’en ai assez, moi, de la plaisanterie ! ”
“ Eh bien ! ce sera ce qu’il aura fait de plus raisonnable en sa vie, dit Tonine après avoir lu les chansons. Écoutez vous-même si ce n’est pas gentil ! Elle chanta d’une jolie voix fraîche, et sans prétention, les vers du vieux rimeur, et Sept-Épées les trouva beaux, ce qui fit grand plaisir à Tonine. Le vieux parrain les écouta aussi, ne les comprit guère, mais les déclara très-jolis, craignant de passer pour une bête s’il était d’un autre avis que « sa princesse ; » ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Et souviens-toi, Tonine au cœur fidèle, du jour où l’on vint te dire : L’atelier de celui qui t’aimait a été dévoré par la montagne. Sa roue, muette à jamais, gît sous le rocher, le torrent chante sa victoire cruelle sur les ruines de son travail et de sa vie. Ce jour-là, tu t’écrias : — Voilà mon fiancé qui revient, ma voix l’appelle. J’ai besoin d’un ami pour partager le fardeau des devoirs de ma richesse. — Et ce jour-là, Tonine au cœur tendre, tu aimas plus que toi-même celui qui n’avait plus que toi sur la terre ”
“ Tonine n’était donc pas mariée ! La joie fut le premier sentiment qui domina l’émotion de Sept-Épées. Il s’arrêta peu à l’inquiétude. Tonine n’était pas perdue, puisqu’on l’appelait à son aide ; on n’a pas tant de prévisions pour ceux qui vont mourir ; d’ailleurs l’amour fait des miracles, et Sept-Épées sentit qu’il aimait Tonine plus que jamais. ”
“ Parle, ma chère Tonine, je vois bien que la fortune n’est pas toujours aveugle, comme on le prétend, puisqu’elle s’est donnée à toi ; mais je ne serais pas digne de partager ton sort, si je ne partageais pas tes sentiments. — Eh bien ! apprends, répondit Tonine, comment j’ai hérité de mon beau-frère, et tu comprendras nos devoirs. Te souviens-tu qu’il était fort malade quand tu es parti ? Il avait abusé de tout, il se sentait mourir, et avait peur de la mort. C’était une mauvaise tête plutôt qu’un mauvais cœur. ”
“ Gaucher n’avait-il pas paru stupéfait de ce mariage ? et déjà, sur le sentier de la montagne, Va-sans-Peur n’avait-il pas dit comme le parrain : — Songer à Tonine ! ce n’est pas possible ! Sept-Épées s’habilla sans trop savoir ce qu’il faisait ; puis il tomba sur une chaise, oubliant qu’il était attendu. Ses yeux rencontrèrent sur la fenêtre un objet qui le fit tressaillir : c’était un pot de réséda, un pot bleu et blanc qu’il connaissait bien, et qu’autrefois, chez la Laurentis, il avait trouvé dans sa chambre, le jour où Tonine avait fait son déménagement. ”
“ Rosette avait grandi de toute la tête ; elle était toujours propre comme du temps où Tonine peignait ses cheveux blonds et plissait sa collerette blanche. Lise elle-même avait une mise assez soignée et semblait avoir rajeuni. — Allons ! lui dit le voyageur en l’embrassant, de votre côté au moins tout va bien, et c’est une consolation pour moi ! Cela me fait aussi espérer que je vais trouver Tonine... — Tonine va mieux depuis qu’elle espère ton retour. Elle est même assez forte pour avoir essayé de sortir aujourd’hui dans une carriole qu’on lui a prêtée. ”
“ Allons, Dieu fasse qu’il se marie bientôt et qu’il ne regrette rien ! Moi, je serai peut-être heureuse, qui sait ? — Oui, oui, reprit Lise ; tu as bien assez pensé aux autres, il est temps que tu songes un peu à toi-même. Elle embrassa Tonine et se retira sans voir Sept-Épées, qui se baissa dans l’obscurité au moment où elle passa près de lui. Il resta là une heure, vingt fois sur le point de frapper et de dire à Tonine : — Ne vous mariez pas, j’en mourrais ! — Mais cette conduite lui parut indigne d’un homme de cœur, et, pour résister à la tentation, il s’enfuit dans la montagne. ”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ J’aurais eu honte de m’avouer poète. Y a-t-il rien de plus méprisable qu’un poète ? C’est une voix pleurarde qui raconte la peine sans jamais trouver le remède. — N’importe, reprit Tonine, montrez-moi vos chansons, ou si vous n’avez pas daigné les écrire, tâchez de vous en rappeler une ou deux. Vous avez la tête fatiguée, vous ne pouvez pas penser de quelque temps à vos grandes affaires, que d’ailleurs je ne comprendrais pas : une chanson vous délassera et me fera plaisir à entendre. Audebert chanta ses vers, qui plurent à Tonine et à Lise. ”
“ Il y avait bien longtemps que Sept-Épées n’avait rencontré Tonine face à face. Il la voyait bien quelquefois passer plus ou moins près de lui quand il retournait soir et matin à la Ville Noire, et le dimanche, quand il allait rendre visite à Gaucher, il l’entendait quelquefois sortir d’une chambre quand il entrait dans l’autre. ”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ Tonine, répondit Sept-Épées, vous êtes bien la meilleure et la plus sage fille du monde. Vous avez le don de persuader les têtes les plus dures. Il y a des années que mon parrain se plaint de la maison où il est et des gens qui le nourrissent, et pourtant il ne fallait pas lui parler de changer. ”
Tony Révillon,
L'agent provocateur
(1883)
“ Elle obéissait sans parler. — Tonine, cette nuit-là, à cette même place, je t'ai dit : « Marions-nous. » Je te le dis encore. Elle garda le silence. — Je crois à ce que tu m'as dit, Tonine. Je crois que tu n'as été que légère avec ce jeune homme, que tu n'as fait que céder au penchant de coquetterie de toutes les femmes. Je crois à l'honnêteté humaine. Je te pardonne, et je suis prêt à te donner mon nom. Demain, nous quitterons Lyon, nous irons au delà de la mer, en Amérique. Il y a là-bas des fabriques de soieries où je trouverai facilement un emploi. ”
“ Voilà où j’en suis depuis trois mois, n’avançant à rien, car Tonine, quand je me laisse aller malgré moi à ne pas la bouder, me fait toujours la même réponse, et Lise s’entête à me faire parler avec son mari. Vous comprenez bien que le jour où j’aurai parlé à Gaucher, je serai lié, ce qui ne me ferait pas peur si j’étais sûr d’être aimé ; mais, comme j’en doute beaucoup, je recule jusqu’à ce que Tonine elle-même me donne confiance. C’est une grande chose de se marier, au moins faut-il plaire à sa femme ! — Tout est là, répondit le parrain ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Quand une idée noire s’empare d’un cerveau logique, elle trouve toujours à s’y fonder sur des inductions désespérantes. Sept-Épées s’imagina que Tonine avait pu avoir un intérêt grave, tout différent d’un intérêt de cœur, à le rappeler auprès d’elle. Pourquoi n’avait-elle pas osé lui écrire elle-même ? Pourquoi avoir employé Lise à l’insu de son mari et du vieux parrain ? Et ces mensonges gratuits qu’on lui avait faits pour éprouver son dévouement, la maladie, la misère, la laideur même ? ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Elle vit de peu pour son compte, presque aussi simplement qu’une ouvrière à son aise. Tu la verras ! Ton parrain, qui en est très considéré, ainsi que mon mari et moi, nous te présenterons à elle pas plus tard qu’aujourd’hui, et dès demain tu pourras travailler pour Tonine. — Oui, j’en remercie Dieu et vous autres... Mais Tonine ? je croyais que vous m’aviez trompé, que je pourrais la voir tout de suite. Elle ne travaille pas à la coutellerie, je pense ? et nous voilà juste au-dessus de la maison de la Laurentis. — Elle n’y demeure plus, répondit la Lise, et pourtant... ”
“ Vous voyez bien que je n’ai pas de raisons pour échanger mon sort contre celui que vous pourriez me faire. — Vous avez raison, Tonine, tellement raison qu’il n’y a rien à vous dire ; vous n’aimez personne, vous songez à vous-même, le bonheur ou le malheur des autres ne vous est de rien. De cette manière-là, vous n’aurez jamais d’inquiétude, et on peut dire que vous connaissez votre intérêt ! — Je crois, Sept-Épées, que s’il y a un reproche là-dessous, ce n’est pas de vous qu’il devrait me venir. ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Je crains que Tonine... — Bah ! bah ! Tonine ! répondit Va-sans-Peur en levant les épaules ; est-ce que tu y penses toujours ? Voilà qui ne serait pas raisonnable par exemple ! — Que veux-tu dire ? s’écria Sept-Épées ; ah ! oui, je comprends ! tu penses qu’elle est pauvre, malade, endettée, et que, ruiné comme me voilà, je reviens pour épouser la misère ? Tu te trompes, mon camarade ! Il n’y a pas de misère pour celui qui a du courage et un peu de talent, et rien n’est impossible d’ailleurs à celui qui aime. ”
“ Et, s’élançant comme une flèche sur le talus du chemin neuf, en deux sauts et trois enjambées, il arriva au niveau de la terrasse de Tonine, dont il franchit aisément la petite balustrade de briques chargée de clématites sauvages. Tonine était là en effet, elle l’avait entendu accourir, elle s’élança dans ses bras, et tous deux furent si contents de se revoir que les larmes coupèrent les premières paroles. Puis ils se regardèrent avec ravissement. Sept-Épées était plus que jamais le plus joli homme de la Ville Noire. ”
G. Sand, Revue des Deux Mondes
“ Dès lors, tu vois, mon ami, cette condition-là, je ne sais pas si la loi nous en demanderait compte ; mais je sais que Dieu est bon comptable, et qu’on ne le triche pas. C’est à nous de bien nous tenir, si nous ne voulons pas qu’il nous abandonne. — Sois tranquille ! répondit Sept-Épées, qui jusque-là s’était senti un peu accablé sous le bienfait de Tonine, et qui tout aussitôt releva la tête avec enthousiasme. Je ne sais pas si je suis aussi bon et aussi religieux que toi ; mais je suis diablement fier, et je ne crois pas qu’il me serait possible de vivre sans te voir fière de moi. ”
Colette Yver,
La vie secrète de Catherine Labouré
(1956)
“ Cependant Tonine devient grande ; elle arrive à ses treize ans. C'est une intelligente petite fille, pleine de bon sens. Catherine l'effare. Ce travail incessant, ces jeûnes fréquents, cette messe matinale — six kilomètres à chaque fois, et à jeun — ces stations, dans une immobilité rigide, sur les dalles glacées vont exténuer sa grande sœur. Tonine est, comme nous, de la commune mesure. ”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ Tonine, je suis plus malheureux que vous ne croyez ! Je ne sais pas si c’est l’inquiétude de ne pas réussir et de me voir moqué par ceux qui m’ont trouvé insolent de vouloir être un homme sérieux à l’âge où tant d’autres ne songent qu’au plaisir, ou bien si c’est la société de cette tête à l’envers que je me suis donnée pour ami et compagnon, ou encore la tristesse et la solitude de cette baraque endiablée ”
“ — Oui, dit Sept-Épées, de plus en plus blessé, voilà ce qu’elle croit ! Elle m’a pris pour un songe-creux et une tête folle. — Vous vous trompez, répondit Tonine, je ne crois pas cela. Je suis même presque sûre que vous réussirez, parce que... — Parce que quoi ? dit Gaucher, voyant qu’elle rentrait sa pensée en elle-même. — Parce qu’il est très-courageux et très-habile, reprit en souriant Tonine, qui avait failli dire : parce qu’il n’aimera jamais personne !... Mais moi, ajouta-t-elle, c’est mon idée de ne pas sortir de mon état. Hélas ! ”
“ Qu’est-elle devenue après deux ans de mariage ? L’ombre d’elle-même, et à présent qu’elle a deux enfants, elle est maigre, flétrie, souvent malpropre et déguenillée, ce qui est une vertu chez une mère de famille économe, mais ce qui refroidit et rebute un mari, à moins que, comme celui de Lise, il ne perde aussi le goût de l’élégance et le soin de lui-même. C’est donc ainsi que deviendrait Tonine au lendemain de ses noces ? ”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ Pourquoi pas tout de suite ? reprit Tonine ; ce que l’on remet ne se fait pas ou coûte beaucoup à faire. Puisque votre roue ne tourne pas aujourd’hui et que vous ne pouvez pas aider aux charrons, je peux bien vous donner le reste de ma demi-journée. Ce ne sera pas la rançon d’un roi. Asseyez-vous là, et à nous deux nous allons remettre vos affaires en ordre. Tonine prit la plume et transcrivit sur un nouveau registre toutes les écritures d’Audebert, en consultant Sept-Épées sur chaque article de dépense et de recette. ”
G. Sand, La Ville noire (RDDM)
“ Soyez tranquille, nous nous entendrons très bien tous les deux, n’est-ce pas, père Audebert ? — Qui donc es-tu, ma fille ? dit le vieillard rassemblant ses idées. Ah ! oui, tu es la sœur de la pauvre Suzanne. Va, va, tu as raison ! je ne voudrais pas te faire de peine ; tu es comme moi, tu en as eu bien assez dans ta vie ! — Vous voyez, dit Tonine à Sept-Épées. Partez, partez ! M. le docteur Anthime vous mènera vite à la ville ; il a un bon cheval. — Anthime ? s’écria Audebert, qui avait repris sa raison comme par enchantement depuis que Tonine était auprès de lui ”
Tony Révillon,
L'agent provocateur
(1883)
“ La tête, couronnée de cheveux noirs tordus à grosses poignées, séduisait par le contraste des yeux bruns parsemés de points d'or avec la bouche, une toute petite bouche d'enfant, aux lèvres rouges dessinées en arc. Le nez, court et droit, se rattachait au front par une ligne grecque. Impossible de ne pas s'incliner devant cette beauté, qui se manifestait à la fois par le style et par la passion. Il eût fallu un observateur plus froid que le vieil artiste pour saisir la seconde expression de la physionomie et de la démarche de Tonine : une impassibilité ayant la conscience de sa force. ”
“ Enfin Tonine lui dit : — Vous me faites de la peine, Sept-Épées, vrai, vous m’en faites beaucoup ! Mais, de ce que vous regrettez votre acquisition, il ne résulte pas que vous ayez tant sujet de regretter le mariage, et si, marié, vos affaires tournaient mal, vous seriez bien plus tourmenté encore. Voyons, compagnon, vous n’êtes pas un cœur bien tendre, vous, mais vous êtes un honnête homme ”
