“ Napoléon est, comme Jeanne d’Arc, une occasion suprême de la race. Mais Jeannette est de la race, et Napoléon non pas. Tandis que Jeanne d’Arc porte tout l’idéal de la nation, au point de créer la nation même, c’est la nation qui donne son idéal à Napoléon, et qui l’en charge. Il en devrait être accablé, et ne l’est pas. Il n’abdique pas son génie propre. Napoléon est une force sublime, mais sans amour. L’idéal de la France est infiniment plus fort que lui, et tout de même sublime. Il n’est qu’un homme, après tout ; et elle, même après lui, elle dure. Rien ne dure que par l’amour. ”
Résumé
“De Napoléon”, est une œuvre de André Suarès. Des thèmes tels que la France, la valeur ou Napoléon y sont abordés.
Citations de De Napoléon (André Suarès)
“ Où donc est l’unité de cet homme, en qui l’unité est si forte ? On est maître dans l’action, à la mesure où l’on est un. Nul n’en a l’instinct plus que lui, le grand Punique.Napoléon est L’HOMME DE LA VALEUR, en tout ordre, en tout lieu, en tout temps.Personne n’a connu comme lui la valeur de tout objet, de toute idée, et de tout acte. Il est une prodigieuse machine à peser des valeurs, hommes et événements. Peser, penser. Il place tout sur ses balances, et il n’a que faire de ce qui ne s’y laisse pas placer. ”
“ Mais quand il sera dieu, il est toujours chef de bande. Tous les hommes de guerre admirent en lui le maître de la guerre, le prince des généraux. Le génie des armes est le sien : non pas le torrent des invasions, mais l’art achevé de la manœuvre, et le poète sans égal de la stratégie. A l’État et à la paix, il a donné les formes de l’armée et de la guerre. Il a la passion de l’unité : tel est le génie de l’homme seul, sans liens profonds qu’à soi même.IIIl est l’homme de la Révolution : il est donc l’homme du destin. Il accomplit l’œuvre énorme que la Révolution lui prépare. ”
“ Et la faiblesse de la France a paralysé la force de l’homme souverain. La France tombait de fatigue, et Napoléon était infatigable. Voilà où ce grand homme de la valeur a perdu le sens de la valeur. Qu’il meure d’ulcère ou du ventre ou du foie : nul ne fut plus sain que celui-là : il meurt de ne plus être.La valeur et la santé, ce que peut l’homme et ce qu’il vaut pour vivre, c’est tout un. Et peut-être, dans ce qu’il vaut, y a-t-il profondément tout ce qu’il faut. La pleine valeur est la fatalité fixée, et qui possède toute sa force. ”
“ S’il avait pu, Napoléon eût été l’unique banquier de l’univers : il rêvait de détenir tout l’or et tout le crédit de la planète.XXINapoléon, le premier depuis les grands politiques de Rome, a su que l’or est le signe de la force et l’outil de la puissance. Reste l’homme capable de les conquérir et de les manier. Le fer est le manche et le levier de l’or ; mais l’or est la pointe du fer, qui perce tout. Le fer disperse l’or, et l’or dissout le fer. ”
“ Étonnant d’ironie, il s’amuse de cette vermine ; il s’en laisse manger. Il est dupe, le veut être et le sait.XXXVIl a eu du cœur pour ceux de son clan. Il n’en a pas eu pour la France.Il n’y a absolument rien du chrétien, en lui. C’est pourquoi le sentiment n’est une valeur, à ses yeux, que dans les autres. Il se sert de l’immense amour qu’il excite dans les Gaulois, toujours fous de justice et chevaliers de la gloire. Il a la tête froide ; il les mène par la raison ; mais elle n’est passionnée qu’en eux. Pour étouffer leurs cris, il les gorge de victoires. ”
“ En tout le souci de l’unité, et si l’on veut, la manie. Un seul État, un empire entouré de royaumes feudataires. Un seul esprit, un seul lycée, une seule école. Le blocus continental est l’unité dans l’ordre économique. Les codes, l’unité dans l’ombre des lois ; et l’on peut dire que le vice profond de ces codes, qui ont conquis l’Europe, est assurément le mépris des espèces : ils nient le changement ; ils ignorent l’individu. Au criminel, ils poussent cette ignorance jusqu’à l’atrocité, jusqu’à la sottise. Napoléon eût volontiers promené le même rouleau sur les églises et sur les religions. ”
“ Napoléon est l’homme du clan ; mais son clan est le noyau du monde. Égoïste comme la conquête, comme la possession de la toute-puissance, égoïste au point qu’il ne paraît plus l’être. Car il est seul de son bord ; et sur l’autre, tout le reste des hommes, la matière où travaille sa volonté. Il traite la Révolution, la France, et l’Europe comme un village allié, ou un village ennemi qu’il a conquis pour sa famille. Quand l’Europe lui échappe, il lui reste la France ; quand la France, les débris de la grande armée ”
“ Il parle du hasard asservi, quand il gagne ; et quand il perd, de la fatalité. Mais ces idées-là sont pour le peuple. Se parlant à lui-même, Napoléon invoque son étoile : et quand elle est bonne, il la fait luire aux yeux des soldats. Il est joueur comme Annibal. A tout moment, l’on sent qu’il ne croit pas plus à sa fortune qu’à rien autre. Mais non pas moins. Il croit au coup de dés ; et surtout qu’on peut toujours les piper, avec l’aide de la fortune, qui est le hasard complice. La fortune d’un conquérant est toujours soumise à quelques coups de dés extraordinaires. ”
“ Le seing, qui valait de l’or en barres, ne vaut plus que du cuivre. L’ironie, enfin, démonétise les statères de Syracuse, pour en transférer, le prix, non pas à ce qui n’en a point, bien pis, à la valeur fictive, qui parfois est réelle, mais qui d’abord est perturbatrice, étant la valeur non connue. Et plus elle est inconnue, plus elle est ruineuse de toutes les habitudes. L’ironie est la fausse monnoie du roi. Elle est la négation de la valeur. ”
“ La connaissance de l’or et du pouvoir véritable dépend de la raison. Par la haine qu’on lui voit des voleurs domestiques, des parasites, de la concussion, on sent que le respect de l’or était dans Napoléon une habitude dominante. Nul n’aimait moins la fortune pour soi-même ; mais il avait pénétré le sens de l’or. Il n’aime pas l’or comme un avare. L’avare est l’esclave du signe. Napoléon, sous le signe, adhère au fait comme la pie-mère au cerveau. Il vénère l’or en conquérant. Le conquérant a sa façon de vénérer, qui est la possession jalouse. ”
“ Il voit ce qu’il rêve, comme l’artiste au travail. Ha ! donnez-moi un monde ou deux à conquérir, pour que j’y fasse la paix, pour que je le taille, en plein bloc, à l’image de ce que je veux, de ce que je suis !XXXIIIIl est sans pitié pour tout ce qui trouble la valeur, pour tout ce qui altère l’étalon d’or, tel qu’il le fixe en tous les ordres.Il chasse l’homme qui ne veut pas servir l’État ; et s’il n’y est pas apte, il le proscrit : à quoi est-il bon ? La lâcheté aux armées, le manque à servir dans les cadres de l’Empire, deux crimes que Napoléon ne pardonne pas. ”
“ Ce n’est pas à leur vie qu’il tient, mais au don qu’ils savent lui en faire. Napoléon en est donc avare et très sagement ménager. Il sait qu’il dépend étroitement de ceux qui veulent bien mourir pour lui. Napoléon pardonnait tout au courage. Il n’a rien tant haï, dans ses lieutenants devenus princes, que l’attachement à la vie et aux biens. Il ne concevait pas que ces forts parvenus, à quarante-cinq ans et à cinquante, ne voulussent plus risquer leur vie et tous les biens de la vie sur un coup de dé, comme ils avaient fait à trente ans, pour acquérir la gloire et la fortune. ”
“ DE NAPOLÉON ILe monde est plein de son nom, et pour longtemps encore, il semble plein de son œuvre. Il a épuisé la gloire de l’homme qui veut et qui règne.Napoléon est le souverain spectacle de l’action. Comme elle, odieux et admirable. Mais la grandeur emporte tout. Et ceux qui ont l’âme puissante, pardonnent tout à la puissance. Toute sorte de contradictions en lui, mais toutes accordées. De là qu’on le hait et qu’on l’admire. La France n’a pas cessé d’en être vaine, comme une femme qui a eu pour époux le maître de tous les hommes. Elle ne peut penser à lui sans frémir ”
“ La guerre, calcul des masses, est le calcul suprême des valeurs, dans l’ordre des corps.Celui qui commande à la guerre, commande à tous les marchés. Il règne sur les valeurs de la matière ; il donne l’étalon légal à toutes. C’est pourquoi le plus grand des hommes nés pour peser les valeurs et les fixer, Napoléon, est aussi le plus grand des hommes de guerre. ”
“ Plus que jamais, ici, Napoléon est le fléau de la Révolution, battant le blé du monde. Car la Révolution est un essai à fonder le genre humain sur la raison et les valeurs de la raison. La raison souveraine ne considère que des nombres ; maîtresse absolue, elle est une table des valeurs toujours au courant. Elle n’omet, précisément, que la vie, les sentiments et les passions.XIXDans la paix, Napoléon s’exerce à la guerre par l’implacable exercice de la raison. Il est admirable, comme un Étai fondé sur la raison, se gouverne par les maximes de la force. ”
“ Qu’il est beau de voir l’homme du fait, le dieu du réel, ne rien saisir de la réalité qu’en géomètre, qui modèle toutes les formes sur les figures de son esprit ! L’amour de tête est l’exercice favori des tyrans.VIISans doute, parler du Corse, c’est nommer Napoléon : il faut encore le peindre. La Corse à fait toute sa lignée maternelle. Mais la terre a ses secrets, même si elle fuit tout. Les Corses ne sont pas tous des Bonaparte, si chaque Corse se reconnaît en lui.La Corse est une nation antique, et plus antique même que Rome ou l’Italie du treizième. ”
“ L’ambition est une autre espèce de gale, où le cœur démange à jamais. En ce premier amour, Bonaparte se venge d’avoir trop attendu la fortune et la gloire. Il se venge d’avoir pensé se faire Turc. La créole mûre, à mi chemin entre la femme galante et la marquise, sans tête, sans mœurs, sans esprit, a tout, le charme de l’idole charnelle. ”
“ Héros de la possession autant que de la conquête, Napoléon a ressuscité le monde des anciens à l’échelle de la fatalité moderne. Il est l’homme qui a épuisé la puissance, ayant sommé de soi toutes les valeurs de l’action. ”
“ Il regardait un homme comme un fait, toute passion comme un chiffre, toute action comme un nombre, toute vie enfin comme un signe entrant dans son arithmétique.Les êtres vivants et les sentiments propres qui les animent ne sont, à ses yeux de comptable souverain, que les éléments de ses opérations. C’est lui qui multiplie, qui soustrait, qui divise selon les règles de sa volonté ; et tout finit toujours par une addition. Il faut que la caisse se fasse, et il y veille d’un soin inflexible. ”
“ Quelle parole ! et quelle perspective ! Un arc de triomphe qui mène à un cachot. De toutes les idées, la dernière qui fût jamais venue à l’un de nos rois : le hasard, maître du prince, et roi des rois ! On ne peut pas gagner toujours, et il faut admettre que l’on perde.XXIXSi... Le mot de la chance ! c’est l’étendard du jeu. Le mot qui flotte, le mot qui palpite, le mot qui tombe. Si... La conjonction de la volonté et du pouvoir, le nœud du fait à l’hypothèse, et du présent à l’avenir. ”
“ Magnifique simplicité, toute contraire à celle de l’artiste ! Comme il pense, il se décide : il prend parti, comme il prend contact : jamais il ne s’oublie. Jamais il ne sort de sa ligne. Il est le chêne corse, qui peut croire toute la terre faite uniquement pour ses racines, et le ciel uniquement pour lui dispenser le soleil et la pluie. Jamais homme ne fut si peu de l’Occident. Il n’était pas vulnérable à la tête ou au cœur, ni même au talon, comme tous ceux que le rêve a trempés, dès la naissance, dans la vague atlantique. ”
“ Napoléon parle de son étoile, comme un fidèle parle de son patron. Il la loue, il la vante, il l’accuse. Je suis sûr qu’il la prie. Quel joueur n’est pas superstitieux ? Napoléon a ses fétiches et ses secrets pour conjurer le mauvais sort. La parole est son talisman de prédilection : il donne beaucoup aux mots qui font titre, et aux imprécations de la fausse colère ”
“ Il faut un paysan français, et surtout un paysan du Midi, pour comprendre tout ce que Napoléon a été, tout ce qu’il a reçu de la France, tout ce qu’il lui a donné, et tout ce qu’il lui a permis de rendre en échange. ”
“ Il tient à toutes les valeurs, jusqu’à s’en rendre dupe. Homme de l’antiquité en tout, il est le héros de la famille. Il fait arbre, il est dans la famille comme le tronc dans les racines et dans les branches. Il respecte dans l’aîné la seule qualité qu’il n’a pas. ”
“ Cet homme qui ne dépense rien pour sa table, rien pour ses habits, rien pour rien enfin, s’imagine de posséder, en cette femme, tout ce qui tente les autres et tout ce qu’il dédaigne : il s’empare du luxe et de la chair ”
“ Un tel homme avait une trop grande tête, pour ne pas sentir le ridicule de ces mascarades et l’odieux des couronnes en tas sur ce beau front, qu’elles diminuent et qu’elles alourdissent, mais qu’elles ne sauraient pas grandir. ”
“ Jamais homme ne fut moins amant de l’amour.Il y met peut-être moins de vulgarité bourgeoise, que l’accent du peseur juré, ou de l’essayeur d’or : une bonne femme, une bonne fille, une bonne monnoie ; elle vaut ce qu’elle vaut ”
“ Et le plus fort est le plus intelligent. Ce peuple vénère l’intelligence comme le Juif ou l’Arabe. Pour lui comme pour eux, dans l’intelligence, il y a le succès, la ruse et le juste, l’excuse de la perfidie, au besoin, et l’usage légitime de la violence. ”
“ Il était fort causant, mais jamais sans dessein. Il fait parler les autres, pour apprendre ce qu’il veut savoir. Dès qu’il le sait, l’entretien n’est plus pour lui, ayant une opinion, qu’une escarmouche où il l’impose, et parfois un combat. ”
“ Il croit à ses frères, même quand il les juge. Il leur montre une indulgence infinie. Il pourrait les écraser, même il le devrait, et il les ménage : souvent, je crois voir un lion avec ses poux ; et quand ils le tourmentent, il les fait sauter de la griffe, au lieu de les anéantir sur sa litière. ”
“ Il ne lui faut, en tout ce qui regarde la chair, que des en-cas. Il sait dormir quand il veut, moyennant quoi il se passe presque de sommeil. Il sait être amant à l’heure dite : on lui prépare, dans les capitales vaincues, une femme et un souper. ”
“ De là, que si profond et si maître de lui dans le succès, quand il pèse bien les hommes, il semble si étrangement aveugle dans les revers, si brutalement obstiné dans la défaite. Il calcule toujours aussi bien ”
“ Le mot qui revient sans cesse dans les propos de Napoléon : « Si... J’aurais pacifié tous les partis. J’aurais réconcilié les hommes et les siècles. J’aurais fait le bonheur de la France. J’aurais changé la face du monde. Si... Si... Si... »Ce grand réaliste rêve par Moi et par Si, à l’infini. Et sans cesse, en tout, pour faire l’ordre, il lui faut changer la face du monde.XXXQuel autre moyen que la force ? Le grand artiste ne vit que pour posséder le monde, et le refaire à sa guise. Napoléon est le poète de l’action : la guerre est son art magnifique. Il pétrit la glaise humaine ”
Termes fréquents
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