“ Si la beauté, dont la poésie cherche à fixer la radieuse et fugitive image, n'est qu'un idéal moral, que serait une nation sans poésie, c'est-à-dire sans rêve, sans idéal, sans but? Que serait pour l'homme la vie, s'il fallait en entrant dans cet antre y laisser aussi l'espérance ! Si du monde moral venait à disparaître la poésie, l'homme sentirait, j'en suis sûr, un plus grand froid au cœur que s'il voyait, des saisons de l'année, disparaître la joie du printemps, ou si, dans le ciel, venait à s'éteindre la gloire du soleil. ”
Résumé
Publié en 1867 sous l'égide de l'Académie de Poitiers, ce recueil de conférences rassemble des interventions de professeurs des facultés de droit, sciences et lettres. Il aborde des thèmes variés, allant de la morale et de la poésie à l'astronomie et à l'administration, avec des mentions de Galilée ou Kant.
Les textes mêlent réflexions philosophiques, analyses sociales et constatations scientifiques, soulignant l'interdépendance entre idéal moral et avancement humain. La répétition insistante sur la nécessité de la poésie comme « art de service » révèle une conception de l'œuvre comme lien entre raison et esprit.
Citations de Conférences scientifiques et littéraires faites et publiées sous les auspices de l'Académie de Poitiers par les professeurs des Facultés de droit… ()
“ Le philosophe Kant définit le devoir un impcralif, c'est-à-dire un commandement. Or la volonté a le pouvoir de se commander certains actes, de s'en faire une loi, une obligation, un devoir. C'est dans ce pouvoir qu'elle manifeste sa liberté, et elle est d'autant plus libre, dans son empire sur elle-même, qu'elle s'affranchit davantage du joug des passions pour ne suivre que les maximes de la raison. On pourrait donc regarder la loi morale comme un commandement que s'impose à elle-même une âme vraiment libre. ”
“ La dégradation physique, intellectuelle et morale conduira l'humanité à sa fin, sans qu'il soit besoin que la nature s'en mêle et conspire contre elle. Ne redoutez pas tant l'extinction du soleil : c'est l'homme qui par sa perversité et sa corruption éteindra en lui le flambeau de la vie. Avant donc que d'ouvrir les nouvelles perspectives que l'on peut entrevoir pour l'humanité sous le règne d'un nouveau soleil, il est bon d'écarter cet argument moral. Permettez-moi cette petite digression. Je m'intéresse à l'humanité parce que je la crois en progrès et non en décadence. ”
“ Est-il rien de plus vulgaire que l'encre, de plus commun que le papier ? A travers toutes les phases de la vie, depuis le banc de l'école où il s'asseoit pour étudier, jusqu'au lit où il se couche pour mourir, l'homme fait du papier et de l'encre un usage quotidien. Si l'instituteur enseigne à notre inexpérience l'art de lire ou de tracer les premiers caractères, c'est le mandataire de la loi qui recueille et transcrit l'expression de nos dernières volontés. L'emploi de l'encre et du papier, c'est la base de toute la vie de relation. ”
“ Le luxe, pour les moralistes, est une cause d'affaiblissement de la vertu. Il détourne l'homme des occupations viriles et vertueuses, pour le livrer à la vanité. Le luxe des riches excite tout d'abord l'envie et la haine chez le reste de la nation, puis le désir d'imiter aussi ce luxe. Le développement du sentiment déjà si puissant de la vanité, fait qu'on cherche à paraitre plutôt qu'à être : on retranche sur son nécessaire pour se donner un superflu qui brille. Toutes les âmes sont vouées à des instincts d'égoïsme, de mollesse, d'oisiveté. ”
“ L'homme fût-il philosophe, car ce sont surtout ces pauvres philosophes qu'on traite plus facilement d'absurdes, l'homme ne s'attache jamais de préférence à l'erreur. Dans toute opinion, dans tout système, auquel adhère fortement notre esprit, il y a un fonds de vérité : l'erreur consiste à prendre cette part du vrai, que nous avons entrevue, pour la vérité tout entière. La face de la nature est multiple et elle ne se découvre que successivement à l'homme. A chaque face nouvelle qui se révèle à ses regards, il est comme séduit par sa beauté, et il la prend pour la vérité absolue. ”
“ Messieurs, la poésie n'est pas un art de luxe : c'est un art de service, un art nécessaire. Toute élévation religieuse de l'âme vers Dieu est un hymne, toute prière est un chant. C'ést la poésie qui alimente les grandes facultés pratiques de l'admiration et de l'enthousiasme, qui propose à l'homme un idéal sublime, principe de tout perfectionnement intérieur, source de toutes les grandes pensées, de toutes les grandes choses, en un mot, de la vraie grandeur, qui est une grandeur morale. ”
“ Elle a besoin, sans contredit, d'observer la nature humaine, comme la physique observe la nature extérieure. C'est là son point d'appui, mais ce n'est pas son principe. La nature humaine nous offre des sentiments, des idées, des actes de volonté : la morale n'est étrangère à aucun de ces éléments de la vie de l'âme; elle les éclaire et les gouverne, mais c'est au-dessus d'eux qu elle a sa source. Je n'ai pas besoin , Messieurs, après Cousin et Jouffroy, de réfuter la morale du sentiment. Le sentiment est à la fois le plus redoutable adversaire et le plus précieux auxiliaire de la morale. ”
“ Résumons-nous, Messieurs. L'action de la Cour des comptes s'étend à toutes les opérations de la comptabilité française qu'elle domine toute entière. Elle étend sa surveillance tutélaire à toutes les parties de la fortune publique. Sa mission est double. Elle juge ; elle contrôle. Elle est un tribunal administratif souverain ; elle est aussi un corps polititique haut placé. Entre les deux branches de ses attributions, entre son contrôle et sa juridiction, il y a un lien intime; elles se complètent; elles se fortifient l'une par l'autre. ”
“ Tout se tient, Messieurs, dans la morale, et l'on ne peut agiter aucun de ses problèmes, sans mettre en discussion ses principes eux-mêmes. Là est le danger, mais là est aussi le salut. Mieux vaut attaquer le mal dans sa racine, au risque de tout ébranler, que de le laisser s'invétérer, en fermant les yeux sur ses ravages ou en ne lui opposant que de vains palliatifs. Les discussions de principes, dans la morale comme dans les autres sciences, n'ont pas seulement pour effet de semer le doute, elles peuvent consolider la vérité ; elles sont surtout nécessaires pour assurer ses progrès. ”
“ Tous les magistrats du ministère public, à la différence des juges des cours et tribunaux, sont amovibles par le gouvernement. L'inamovibilité est une garantie d'indépendance pour celui qui doit décider, et qui n'a à demander sa décision qu'à sa conscience ; mais on a craint qu'elle ne fût dangereuse chez celui qui exerce l'action de la société ; il doit être un mandataire révocable comme tout autre. La poursuite des délits est une branche du pouvoir exécutif ; or, le caractère du pouvoir exécutif, c'est l'unité de l'impulsion, unité qui ne peut exister qu'avec l'amovibilité des agents. ”
“ L'émotion a une autre source, plus noble et plus profonde. Il ne s'agit pas de savoir si Rodrigue sortira de cet entretien vivant ou mort, mais bien si l'amour et le souvenir d'un père seront tués dans l'âme de Chimène par la présence et l'amour de Rodrigue. Quel que soit celui de ces sentiments qui étouffe l'autre, c'est une vertu, une grandeur morale qui périra, et voilà l'intérêt vraiment tragique. Mais c'est ici qu'éclate le génie ! ”
“ Tous les hommes, dit-on, se sentent soumis à une loi commune; elle est empreinte dans leurs âmes avec les mêmes caractères ; d'un bout de la terre à l'autre, elle atteste son autorité par les mêmes jugements. Or, la même universalité est loin d'appartenir aux idées religieuses. Elles varient entre les diverses religions, et, au sein même de chaque religion, entre les divers systèmes philosophiques. Est-ce donc sur cette mer orageuse qu'il faut exposer la morale universelle? Elle est faite pour être un lien entre les hommes : faut-il l'associer à ce qui divise les hommes? ”
“ La puissance de la pensée et de la volonté n'est qu'une force de direction, de détermination, de coordination, ou de commandement, si l'on veut, sur les forces motrices, essentiellement aveugles et indéterminées, de la nature matérielle. Nous les dirigeons, nous les ordonnons, nous les organisons en vue de nos besoins, à l'aide de nos machines, nous ne les créons pas ; et nous-mêmes, au point de vue physique, nous ne sommes qu'une machine qui emprunte toute la force motrice au dehors, à l'aliment qui nous fait vivre, c'est-à-dire, de près ou de loin à la chaleur solaire. ”
“ On compte sans l'esprit humain qui saura bien trouver un jour le moyen de se passer de la chaleur et de la lumière solaires. Ne voyez-vous pas poindre à l'horizon de la science la lumière électrique, née seulement d'hier, et qui déjà rivalise àvec le soleil d'intensité et d'éclat? Donnez à l'enfant de notre génie le temps de grandir, et nous aurons fait mieux que le Prométhée de la fable; le soleil pourra s'éteindre quand il voudra : nous en aurons allumé un autre de nos propres mains et nous l'entretiendrons avec les seuls matériaux de notre globe. ”
“ Voulez-vous voir et contempler la beauté d'une âme éprise de l'amour de Dieu, enivrée de la folie du sacrifice, renonçant, pour obéir à cette passion du devoir, à toutes les joies de la vie, les plus légitimes et les plus douces, à la jeunesse, à la gloire, à l'amour : voici Polyeucte. Voulez-vous connaître les flammes généreuses d'un ardent patriotisme, l'amour sacré de la patrie et de la liberté, qui élève les hommes au-dessus d'eux-mêmes , prêtez l'oreille aux accents sublimes d'Horace, de Curiace, de Cinna, d'Emilie. ”
“ Si l'on entend ainsi l'amour comme une sensation purement pathologique, j'avoue qu'il n'y a plus de question; mais qui prétendra que c'est là l'amour qui brûle le cœur de Chimène? L'amour, l'amour innocent et chaste, est un sentiment profondément moral, une loi morale, l'accomplissement et la perfection de la vie morale: le devoir lui-même ne devient beau, que lorsqu'il est rempli avec amour. ”
“ Acheter, au prix de la ruine de sa famille, la liberté de philosopher, ce n'est ni honnête, mème en philosophie, ni surtout d'un homme pieux en religion. Pour qu'on puisse jouir de la liberté de se livrer à l'étude, il faut au moins au philosophe le vivre et le couvert. Celui qui n'a rien est esclave de tout; et qui donc se fait volontiers esclave? Si j'écris des calendriers et des almanachs, c'est sans doute, ô mon Dieu, une bien dure servitude, mais présentement nécessaire. Pour m'affranchir, un temps bien court, de ce servage, il me faudrait plus tard servir encore plus honteusement. ”
“ L'âme de l'homme, ses combats et ses passions, ses chutes et ses grandeurs, ses craintes et ses espérances, voilà le fond nécessaire, la source toujours abondante et vive, la substance de toutes les créations littéraires, et aussi, Messieurs, de la vie morale. Cela est tellement vrai que, par un instinct naturel et comme fatal de poésie, nous donnons aux choses les plus inanimées de la nature une vie morale ; nous leur prêtons une âme qui parle à notre âme, et une faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui éveille notre propre sensibilité. ”
“ Le bonheur des habitants est dans l'immobilité ; leur seul besoin est de ne rien faire. Mais est-ce là un bonheur approprié à l'homme ? Ne se sent-il pas appelé sans cesse à de nouveaux désirs et à de nouveaux travaux? L'augmentation de ses besoins amène nécessairement un progrès, qui se manifeste d'abord sous la forme d'un luxe, c'est-à-dire d'une rareté. Mais peu à peu ce caractère de luxe finit par disparaître, quand l'abondance de la production a mis les découvertes nouvelles à la portée de tout le monde : il n'en reste qu'une commodité de plus pour l'ensemble des hommes. ”
“ En résumé donc, le luxe est un mal quand la production des objets de première nécessité n'est pas assurée : il ne procure un excès de jouissances à quelques-uns qu'au prix de la souffrance du plus grand nombre. Le luxe absolu est toujours mauvais, parce qu'il gaspille le travail pour satisfaire une vanité blâmable. Mais le luxe relatif, qui ne réside que dans l'augmentation du bien-être, entretient l'esprit de travail dans la société, et ne fait que répondre à un besoin légitime de notre nature. ”
“ Mais si ce misérable petit fragment de soleil éteint, qui est notre séjour, n'a pas été regardé comme indigne de porter cette fleur de la création : la pensée, la conscience morale, qui est éclose sur la tige de l'humanité, à quelle brillante destinée ne peut-on pas raisonnablement supposer que soit appelé le guide, le père de notre monde planétaire, devenu lui-même planète habitable ? Et si quelque nouvel astre vient éclairer et échauffer ce nouveau monde, nous espérons bien aussi avoir, à ses côtés, notre petite place à ce radieux foyer. ”
“ L'impôt somptuaire se justifie parfaitement. Il n'a aucun des inconvénients de la loi somptuaire, puisque par hypothèse, il ne diminue pas la consommation des objets de luxe, ni par suite, les moyens d'existence de ceux qui les produisent; il ne jette pas le luxe vers de nouveaux caprices. D'un autre côté, il répond parfaitement à la notion fondamentale de l'impôt. L'impôt est la contribution des citoyens aux dépenses communes; et cette contribution doit être avec les facultés de chacun dans une proportion sur laquelle on peut discuter, mais qui doit croître avec la richesse. ”
“ Je ne saurais, Messieurs, accepter une telle conséquence. A force d'étendre l'idée de Dieu, on finit par lui ôter toute valeur. Je ne suis pas de ceux qui voient des athées partout. La croyance en Dieu peut affecter différentes formes, parmi lesquelles je n'exclus pas même celle du panthéisme. Je permets à Spinoza de parler de Dieu, car ce nom représente pour lui, sinon un être entièrement distinct, du moins une idée distincte, celle d'une substance infinie, douée d'attributs infinis, dont toutes les choses du monde ne sont que des modifications. ”
“ « Tu croiras à l'Evangile, au Pentateuque ou au Coran; m-ais tu ne croiras ni à la morale de l'Evangile, ni à la morale du Pentateuque, ni à la morale du Coran. » Nier la morale théologique, c'est supprimer toutes les religions positives : tant qu'elles subsistent, et pour tous ceux qui ont foi dans leur autorité, elles ont une morale, et cette morale est nécessairement dépendante de leurs dogmes. La seule question qu'on puisse traiter, sur le terrain de la théologie, ce n'est pas celle de la morale indépendante, mais celle de l'existence ou de la possibilité même d'une religion surnaturelle. ”
“ « J'ai acheté une glace de Venise, disait une dame de la cour de Louis XIV, avec une méchante terre qui ne me rapportait que du blé, et que j'ai vendue. » — La terre n'eut pas de peine à tomber en des mains plus capables de la faire valoir ; et l'augmentation de production à compenser le travail perdu à faire la glace de Venise. Le luxe, du XVIe au XVIIIe siècle, a eu un effet analogue à celui que produisit sous la Révolution, la vente des biens nationaux. Les deux choses, de quelque façon qu'on les juge, ont contribué à l'augmentation de la force productive en France. ”
“ La vérité ne veut pas sans doute être défendue froidement ; il faut que le cœur palpite sous les arguments de la raison ; mais il ne faut pas qu'il s'abaisse, même sous l'empire d'une indignation légitime, aux récriminations et aux injures. Telle est la loi, Messieurs, que je m'imposerai, pour ma part, dans le solennel débat auquel je vous convie. Je m'efforcerai d'y éviter ces entraînements si naturels et si excusables4 mais toujours si fâcheux, d'une conviction ardente et sincère qui ne sait pas réfuter l'erreur sans incriminer la bonne foi. ”
“ Est-il téméraire de croire que tandis qu'il s'affaiblit dans cette course en apparence vagabonde, il est conduit par la raison suprême qui dirige toute chose vers quelqu'astre lointain, une vaste nébuleuse, c'est-àdire un soleil en formation, dans le tourbillon duquel il sera entraîné avec tout son cortége planétaire? De sorte qu'au moment où notre soleil devenu vieux sera sur le point de tomber en défaillance et de passer l état de planète, il trouvera un jeune et nouveau soleil plus radieux, plus splendide, pour le remplacer et le conduire lui-même à de nouvelles destinées. ”
“ La République française, menacée au-dedans et au-dehors par des ennemis implacables, se perd par ses propres excès. Quelques-uns de ses partisans les plus convaincus et les plus dévoués, justement indignés de tant de crimes commis en son nom, se séparent avec éclat, non de sa cause, mais de celle du gouvernement qui la déshonore. D'autres font taire leur indignation: ils ne voient que la frontière envahie, tandis que la patrie commune est déchirée par la guerre civile, et ils croient que leur premier devoir est de prêter leur concours à la défense de la République et de la France. ”
“ Je n'ai fait, Messieurs, que vous résumer la doctrine commune de tous les philosophes spiritualistes. Dieu est, pour Platon, l'idéal du bien, l'idée suprême qu'il faut contempler, si l'on veut agir avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique : aussi la perfection de la vertu consiste dans la ressens blance avec Dieu. Déchue de cette ressemblance, l'âme n'a de salut que dans une juste expiation, soit en cette vie, soit dans la vie future. ”
Termes fréquents
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