“ Ne doit plus exister, ma mère ! répondit Jean. Il n’y a pas de réhabilitation possible pour lui ! On ne peut pas plus lui rendre l’honneur qu’on ne peut rendre la vie aux patriotes que la trahison de notre père a conduits à l’échafaud ! Ce que Joann et moi nous faisons, ce n’est point pour que l’infamie, attachée à notre nom, disparaisse !... Cela, c’est impossible !... Ce n’est pas un marché de ce genre que nous avons conclu ! Nos efforts ne tendent qu’à réparer le mal fait à notre pays, non le mal fait à nous-mêmes !... N’est-ce pas, Joann ? ”
Résumé
“Famille sans nom”, est une œuvre de Jules Verne. Des thèmes tels que de Vaudreuil, Jean ou Bridget y sont abordés.
Citations de Famille sans nom (Jules Verne)
“ Relève-toi ! frère, dit Joann. Ceci, c’est l’expiation !... Sois assez fort pour souffrir !... Relève-toi et partons ! — Où vous reverrai-je, mes fils ? demanda Bridget. — Ce ne sera plus ici, ma mère, répondit Jean. Si nous triomphons, nous quitterons tous trois ce pays... Nous irons loin... là où personne ne pourra nous reconnaître ! Si nous rendons son indépendance au Canada, que jamais il n’apprenne qu’il la doit aux fils d’un Simon Morgaz ! Non !... jamais !... — Et si tout est perdu ?... reprit Bridget. ”
“ Comment peindre ce qui se passait dans l’âme de Jean ! Devant les ruines de la maison détruite, là où s’était accompli le dernier acte de la trahison, là où les compagnons de Simon Morgaz avaient été livrés, entendre évoquer le nom de sa mère, revoir dans son souvenir toutes les misères de sa vie, c’était, semblait-il, plus que n’en peut supporter la nature humaine. Il fallait que Jean eût une extraordinaire énergie pour se contenir, pour qu’un cri d’angoisse ne s’échappât point de sa poitrine. ”
“ Bridget Morgaz, Jean et Joann avaient compris toute l’horreur de leur situation. Si la mère et les fils étaient innocents du crime de l’époux et du père, les préjugés sont tels qu’ils n’eussent trouvé nulle part ni pitié ni pardon. En Canada, aussi bien qu’en n’importe quel point du monde, leur nom serait l’objet d’une réprobation unanime. Ils résolurent de renoncer à ce nom, sans même songer à en prendre un autre. Qu’en avaient-ils besoin, ces misérables, pour lesquels la vie ne pouvait plus avoir que des hontes ! ”
“ Jean, au contraire, avait une attitude toute différente. Il croyait à l’innocence du complice de Walter Hodge, de Farran et de Clerc, bien que tant de présomptions s’élevassent pour l’accabler. Plus impétueux que Joann, moins maître de son jugement, il se laissait emporter à ses instincts d’affection filiale. Il se retenait à ce lien du sang que la nature rend si difficile à rompre. Il voulait défendre son père publiquement. Lorsqu’il entendait les propos tenus sur le compte de Simon Morgaz, il sentait son cœur bondir, et il fallait que sa mère l’empêchât de se livrer à quelque éclat. ”
“ « Eh ! reprit le vieil homme, êtes-vous sourd ? » des libertés publiques. On eût dit que sa voix vibrante sonnait comme un clairon, que son bras tendu agitait du haut de la chaire le drapeau de l’indépendance. Jean, perdu dans l’ombre, écoutait. Il lui semblait que c’était lui qui parlait par la bouche de son frère. C’est que les mêmes idées, les mêmes aspirations, se rencontraient dans ces deux êtres, si unis par le cœur. Tous deux luttaient pour leur pays, chacun à sa manière, « Au feu, le traître !... Au feu, Simon Morgaz ! » ”
“ Devant ces marques d’un dévouement qui aurait été jusqu’au dernier sacrifice, Jean se sentait profondément ému. Oui ! il était attendu comme un Messie par la population canadienne ! Et alors il se bornait à répondre : « Je ne sais où est Jean-Sans-Nom ; mais, le jour venu, il sera là où il doit être ! » Vers le milieu de la nuit du 26 au 27 septembre, le Champlain avait atteint la branche méridionale du Saint-Laurent, qui sépare l’île de Montréal de la rive sud. ”
“ Pardonner à ceux qui nous rendent responsables d’un crime qui n’est pas le nôtre, et malgré ce que nous avons pu faire pour le racheter ! Pardonner à ceux qui poursuivent la trahison jusque dans la femme, jusque dans les enfants, dont l’un leur a déjà donné son sang, dont l’autre ne demande qu’à le verser pour eux ! Non !... Jamais ! C’est nous qui ne resterons pas avec ces patriotes, qui se disent souillés par notre contact ! Viens, ma mère, viens ! — Mon fils, dit Bridget, il faut souffrir !... C’est notre part ici-bas !... ”
“ Tu crains pour moi, Jean, et, pourtant, qu’ai-je à craindre ? Demain, lorsqu’on me trouvera dans cette cellule, que peut-il m’arriver ? Rien !... Il n’y aura plus ici qu’un pauvre prêtre à la place d’un condamné, et que veux-tu qu’on lui fasse, si ce n’est de le laisser... — Non !... non !... répondit Jean, qui se débattait contre lui-même et contre les instances de son frère. — Assez discuté ! reprit Joann. Il faut que tu partes, et tu partiras ! Fais ton devoir comme je fais le mien ! Seul tu es assez populaire pour provoquer une révolte générale... ”
“ Il peut mourir, dit Jean, et il ne faut pas qu’il meure sans avoir revu sa fille... — J’irai la chercher, répondit Bridget. — Non !... Ce sera moi, ma mère ! — Toi que l’on poursuit dans le comté ?... Veux-tu donc succomber avant d’avoir accompli ton œuvre ?... Non, Jean, tu n’as pas encore le droit de mourir ! J’irai chercher Clary de Vaudreuil ! — Ma mère, Clary de Vaudreuil refusera de te suivre ! — Elle ne refusera pas, quand elle saura que son père est mourant et qu’il l’appelle ! – Où Mlle de Vaudreuil est-elle, à Saint-Denis ? ”
“ La vallée du Saint-Laurent est peut-être l’une des plus vastes que les convulsions géologiques aient dessinées à la surface du globe. M. de Humboldt lui attribue une superficie de deux cent soixante-dix mille lieues carrées – superficie égale à peu près à celle de l’Europe entière. Le fleuve, dans son cours capricieux, semé d’îles, barré de rapides, accidenté de chutes, traverse cette riche vallée qui forme le Canada français par excellence. Ces territoires, où s’établirent les premières seigneuries de la noblesse émigrante, sont partagés à l’heure actuelle en comtés et districts. ”
“ Nous n’avons qu’une pensée, arracher notre pays à l’oppression, lui assurer le droit qu’il a d’être libre !... — Et qu’il saura conquérir, cette fois, » dit Clary de Vaudreuil, en s’avançant vers le jeune homme. Mais celui-ci venait de se diriger vers la porte du salon, du côté de la terrasse. « Écoutez, messieurs ! » dit-il. Un bruit vague se faisait entendre dans la direction de Laval, une rumeur éloignée, dont il eût été difficile de reconnaître la nature ou la cause. « Qu’est-ce donc ? » demanda William Clerc. — Est-ce qu’un soulèvement se produirait déjà ?... répondit André Farran. ”
“ « Cet enfant appartient à l’église, Thomas Harcher. S’il est le filleul du parrain et de la marraine que vous lui avez choisis, c’est aussi mon pupille, à moi ! Les enfants ne sont-ils pas comme la récolte de la famille ? Eh bien, de même que vous m’auriez donné votre vingt-sixième gerbe de blé, c’est votre vingt-sixième enfant que l’église prélève en ce jour ! — Nous reconnaissons son droit, monsieur le curé, répondit Thomas Harcher, et, ma femme et moi, nous nous y soumettons de bonne grâce ! » ”
“ Louis XV renonce à ses prétentions sur l’Acadie au profit de l’Angleterre. Il lui cède en toute propriété le Canada et ses dépendances. La Nouvelle-France n’existe plus que dans le cœur de ses enfants. Mais les Anglais n’ont jamais su s’adjoindre les peuples qu’ils ont soumis ; ils ne savent que les détruire. Or, on ne détruit pas une nationalité, lorsque la majorité des habitants a gardé l’amour de son ancienne patrie et ses aspirations d’autrefois. En vain la Grande-Bretagne organise-t-elle trois gouvernements, Québec, Montréal et Trois-Rivières. ”
“ « C’est le champ d’asile de l’ancien régime. C’est une Bretagne ou une Vendée d’il y a soixante ans, qui se prolonge au delà de l’Océan. Sur ce continent d’Amérique, l’habitant a conservé avec un soin jaloux les habitudes d’esprit, les croyances naïves et les superstitions de ses pères. » Ceci est encore vrai, à l’époque actuelle, comme il est vrai également que la race française s’est conservée très pure au Canada, et sans mélange de sang étranger. De retour à la villa Montcalm, vers 1829, M. de Vaudreuil se trouvait dans des conditions à vivre heureux. ”
“ On sait à quelle haute place il était arrivé dans le parti de l’opposition libérale. Il semblait que la cause de l’indépendance fût dans les mains d’un seul homme, ce Jean-Sans-Nom, ainsi qu’il s’appelait lui-même, et c’est de lui seul que les patriotes attendaient le signal d’une nouvelle insurrection. L’heure était proche. Toutefois, avant de se jeter dans cette tentative, Jean et Joann, que le hasard venait de réunir à Chambly, avaient voulu venir à Maison-Close, afin de revoir leur mère – pour la dernière fois peut-être. ”
“ Et la tradition en avait fait un lieu si infâme que personne n’osait plus l’approcher, que pas un des gens de Chambly ne l’apercevait sans lui jeter sa malédiction ! Oui ! douze ans s’étaient écoulés, et, dans cette bourgade comme partout dans les provinces canadiennes, rien n’avait pu diminuer l’horreur qu’inspirait le nom de Simon Morgaz ! Jean avait baissé les yeux, ses mains tremblaient, il se sentait défaillir. Sans l’obscurité, le vieil homme aurait vu le rouge de la honte lui monter au visage. ”
“ Après la fuite de Jean, comprenant comme lui qu’elle ne pourrait plus inspirer que de l’horreur à ses hôtes, Bridget s’était retirée dans sa chambre. Quelle nuit effroyable ce fut pour elle ! Clary voudrait-elle cacher à son père ce qu’elle venait d’apprendre ? Non ! Et le lendemain, M. de Vaudreuil n’aurait plus qu’une hâte – fuir Maison-Close. Oui ! fuir... au risque de tomber entre les mains des royaux, fuir plutôt que de rester une heure de plus sous le toit des Morgaz ! D’ailleurs, Bridget n’y demeurerait pas, ni à Saint-Charles. ”
“ Mon cher Vaudreuil, répondit Vincent Hodge, vous m’offrez de réaliser le plus grand bonheur que j’aie pu rêver, celui de me rattacher à vous par ce lien. Oui, Clary, je vous aime, et depuis longtemps, et de toute mon âme. Avant de vous parler de mon amour, j’aurais voulu voir triompher notre cause. Mais les circonstances sont devenues graves, et les derniers événements ont modifié la situation des patriotes. Quelques années peut-être s’écouleront avant qu’ils puissent reprendre la lutte. ”
“ Thomas Harcher eût vainement cherché dans la vallée du Saint-Laurent une meilleure compagne que sa femme Catherine. Elle était âgée de quarante-cinq ans, forte comme son mari, comme lui restée jeune de corps et d’esprit, peut-être un peu rude de visage et d’allure, mais bonne dans sa rudesse, ayant du courage à la besogne, enfin « la mère » comme il était « le père » dans toute l’acception du mot. À eux deux, un beau couple, et de si vaillante santé, qu’ils promettaient de compter un jour parmi les nombreux centenaires, dont la longévité fait honneur au climat canadien. ”
“ Clary ? murmura M. de Vaudreuil, qui saisit le bras de sa fille. — Non, mon père. — Et pourquoi ?... — Parce que ma vie est à un autre ! — Un autre ?... s’écria Vincent Hodge, qui ne fut pas maître de ce mouvement de jalousie. — Ne soyez pas jaloux, Hodge ! répondit la jeune fille. Pourquoi le seriez-vous, mon ami ? Celui que j’aime et à qui je n’ai jamais rien dit de mon affection, celui qui m’aimait et qui jamais ne me l’a dit, celui-là n’est plus ! Peut-être, même s’il eût vécu, n’aurais-je pas été sa femme ! Mais il est mort, mort pour son pays, et je resterai fidèle à sa mémoire... ”
“ Ceux des chefs qui avaient échappé aux poursuites des loyalistes, après Saint-Denis, après Saint-Charles, avaient quitté le territoire canadien, et franchi la frontière pour se concentrer à l’île Navy. Si le sort des armes les trahissait, si les royaux parvenaient à traverser le bras gauche de la rivière et à les chasser de l’île, il leur resterait la ressource de se réfugier sur l’autre rive, où les sympathies ne leur manqueraient pas. Mais, sans doute, ils seraient en petit nombre, ceux qui demanderaient asile aux Américains, car cette suprême partie, ils allaient la jouer jusqu’à la mort. ”
“ Puis, Clary étant revenue près de lui, il lui prit la main, en même temps qu’il s’adressait à Vincent Hodge : « Mon ami, dit-il, bien que le patriotisme ait rempli votre existence entière, il a cependant laissé place dans votre cœur à un autre sentiment ! Oui, Hodge, je le sais, vous aimez ma fille, et je sais aussi quelle estime elle a pour vous. Je mourrais plus tranquille si vous aviez le droit et le devoir de veiller sur elle, seule au monde après moi ! Si elle y consent, l’accepterez-vous pour femme ? » ”
“ Les actes de ce héros anonyme avaient fait une empreinte si vive et si profonde sur l’esprit de Clary de Vaudreuil. Ses plus intimes pensées allaient invariablement à lui. Elle l’évoquait comme un être surnaturel. Elle vivait tout entière dans cette communauté mystique. En aimant Jean-Sans-Nom du plus idéal des amours, il lui semblait qu’elle aimait plus encore son pays. ”
“ Bridget, aidée de Clary, eut vite préparé le frugal déjeuner, qui fut pris en commun. Les heures s’écoulèrent sans incidents. Nul trouble au dehors. De temps à autre, Bridget entr’ouvrait la porte et jetait un rapide regard à droite et à gauche. Il faisait un froid assez vif. La teinte grisâtre du ciel indiquait le calme absolu de l’atmosphère. Il est vrai, si le vent venait à s’établir au sud-ouest, si les vapeurs se résolvaient en neige, cela rendrait très pénible le transport de M. de Vaudreuil, – au moins jusqu’aux limites du comté. ”
“ Simon Morgaz ! Nom abhorré jusque dans les plus humbles hameaux des provinces canadiennes ! Nom voué depuis de longues années à l’exécration publique ! Un Simon Morgaz, c’est le traître qui a livré ses frères et vendu son pays. Et on le comprendra, surtout dans cette France, qui n’ignore plus « maintenant » combien sont implacables les haines que mérite le crime de lèse-patrie. En 1825 – douze ans avant l’insurrection de 1837 – quelques Franco-Canadiens avaient jeté les bases d’une conspiration, dont le but était de soustraire le Canada à la domination anglaise, qui lui pesait si lourdement. ”
“ Chacun d’eux devait conserver le souvenir de la famille de Vaudreuil, et celui de Jean-Sans-Nom, réhabilité par la mort, et l’un des héros légendaires du Canada. Cependant, si les insurrections avaient avorté, elles avaient semé des germes à plein sol. Avec le progrès que le temps impose, ces germes devaient fructifier. Ce n’est pas en vain que des patriotes versent leur sang pour recouvrer leurs droits. Que cela ne soit jamais oublié de tout pays à qui incombe le devoir de reconquérir son indépendance. ”
“ S’il était fier de la haute fortune qui arrivait à son patron, s’il pensait que l’éclat en rejaillirait sur les clercs de son étude et plus spécialement sur lui-même, s’il se réjouissait à l’idée qu’il marcherait désormais aux côtés du grand chef des Mahogannis, ce serait perdre son temps que d’y insister. Cependant M. de Vaudreuil et sa fille ne pouvaient s’empêcher de sourire, en voyant la mine stupéfaite de maître Nick. Le pauvre homme ! Tandis que le fermier, sa femme, ses enfants, ses amis, lui adressaient leurs sincères félicitations, il ne savait auquel entendre. ”
“ « Un homme qui paraît sûr de lui, ce Rip ! fit observer le colonel Gore. — Et qui doit inspirer toute confiance, répondit Gilbert Argall. D’ailleurs, cette prime de six mille piastres est bien faite pour exciter sa finesse et son zèle. Déjà, l’affaire de la conspiration de Chambly lui a valu des sommes importantes, et, s’il aime son métier, il n’aime pas moins l’argent qu’il lui rapporte. Il faut prendre cet original comme il est, et je ne connais personne plus capable que lui pour s’emparer de Jean-Sans-Nom, si Jean-Sans-Nom est homme à se laisser prendre ! » ”
Termes fréquents
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