“ Grégory n’aime pas Christine. Il n’a pas cessé d’être à Lysiane. Il a bercé sa passion dans un rêve de deux cents jours, mais la passion sommeille, la passion ne dort point. Les souvenirs sont des cendres jamais éteintes. Grégory s’est distrait jusqu’à l’illusion de la tranquillité ; Christine n’est pas son épouse selon la chair ; elle n’est qu’une ombre blanche qu’emporteront les brises... Pourquoi les fatalités et pourquoi les souffrances ? Notre nature est faite pour la joie et pour le bonheur ; que le reste s’efface et disparaisse ! Dans le luxe il ne doit point y avoir de trouble ”
Max Waller
Résumé
“Lysiane de Lysias”, est une œuvre de Max Waller. Des thèmes tels que Ferrian, Greta ou Christine y sont abordés.
Citations de Lysiane de Lysias (Max Waller)
“ L’idole est plus belle ; là, dans l’ogive, elle regarde, encadrée d’ombre. Le bois frissonne, des râles courent, des voix toussantes répondent, les branches sont crispées, la neige tombe. L’idole est encadrée de neige. Au loin, au loin, des voix gémissent : Lysianel Lysiane ! Et Lysiane répond à la neige : Neige trop froide ! Et Lysiane répond aux voix : Où est votre corps, votre corps ? La neige brûle, les bois sont ensanglantés de flamme et Lysiane dit à la neige : Je t’aime ! Je t’aime ! Oh ! Je t’aime ! — Pourquoi ne dors-tu pas, mon Grégory ? — J’ai froid, Christine. ”
“ Greta comprit cette ambition immodérée de son mari, et certes elle eût craint d’être abandonnée un jour au profit de l’art, si elle n’eût aussi compris que ce tourment du chefd’œuvre est précisément ce qui fait l’homme plus sensible. Aux heures de spleen, lorsqu’il doute et se décourage, c’est dans la tendresse qu’il se réfugie ; son amour alors est si intense, il se réveille si vivacement d’une somnolence qui n’est jamais l’oubli, — l’artiste n’oublie pas, — ses caresses ont un élan tel, que c’est pour la femme aimée une volupté infinie de délicatesses et de douceurs. ”
“ La tendresse, toujours égale et forte de Greta complétait sa vie et il eut pour la première fois la conscience d’avoir réalisé ses rêves et d’être heureux. Le bonheur est fugitif — c’est un lieu commun de le dire — et pourtant on n’est pas juste envers lui. Une heure, une minute de joie dédommage d’un mois de douleur, et la douleur elle-même est rarement aussi cuisante qu’on se la figure. L’homme est tenté de grandir sa peine à un idéal de peine qu’il s’est organisé ; d’une tristesse il fait un désespoir et d’une larme un sanglot. ”
“ L’Océan rêve le soir ; plus une carène ne ride ses étendues et ne déchire ses lames ; il rêve qu’il couvrira la terre, qu’un jour ses marées auront la force de s’étendre, qu’il ira plus loin, plus loin encore, pour augmenter sa nourriture d’hommes et de choses ; immense, il rêve d’être seul immense Devant la mer, Grégory songea ; le passé, toujours le passé monta en lui comme montent les vagues aux piliers moussus des estacades. L’image de Lysiane lui apparut de nouveau, mais fondue à présent à celle de Christine. ”
“ Aux causeries du samedi, seul jour où on le vît, il écoutait les autres d’un air presque paternel, ne comprenant pas la gaîté bruyante, lui dont la joie même paraissait triste. Peu accoutumé à boire, il se sentait tout étourdi lorsqu’il revenait de chez Ferrian ; parfois alors, il sortait de son mutisme et parlait d’art avec une ferveur d’enthousiasme, comme s’il chantait des cantiques, et des exclamations allongées ainsi que des hosannah : « Van Eyck, Metsys ! Oh ! c’est beau ! comme c’est grand, comme c’est au dessus de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous ferons jamais !... » ”
“ Greta ! Greta ! Gretchen ! Et Greta, l’œil fixement tourné vers le soleil, lui parla comme en un rêve, d’une voix mouillée et douce : — C’est toi, Jacques, je savais que tu viendrais à moi ; je t’ai attendu, mon Jacques ; c’est ici, souviens-toi, que nous nous sommes aimés pour la première fois. Regarde comme le fleuve est beau, mon doux fleuve allemand ; nous nous aimerons sous les étoiles, Jacques, et les montagnes mettront leur ombre sur notre amour... Jacques, continuat-elle en le regardant d’un air las, je t’aimais tant, mais je voulais, je devais revenir un instant, une minute ici ”
“ Marius se rapprocha de Ferrian et le regardant fixement, lui dit doucement — comme à un frère : — Tu me diras bien, à moi, ce qu’il y a... — Ce qu’il y a, Pierre, je vais vous le dire à tous, puisque vous y tenez ; ce qu’il y a, c’est que j’en ai assez ; oui, continua-t-il d’une voix devenue tout à coup grave et lente, j’en ai assez de cette vie roulée à tous les vents et salie à toutes les fanges. Ici, depuis six ans, rien n’a changé dans mon existence ; c’est un train-train, une vivote, une suite d’habitudes inévitables, toujours pareilles. ”
“ « Qu’importe, se dit-il, en descendant le grand escalier de marbre, qu’importe ce mariage ? et pourquoi ne le consommerais-je point ? J’aimerai comme tout le monde, et la nouvelle venue ignorera que l’on peut aimer autrement. » Et il haussa les épaules, raillant malgré lui, avec une joie égdiste, la future qui ne savait pas, qui ne pouvait pas savoir. Au pied de l’escalier, que deux torchères niellées inondaient de lumière, un valet remit à Grégory sa pelisse et lui ouvrit la portière de sa voiture qui venait d’avancer dans le vestibule. ”
“ Tuas peut-être raison, Chastel ! Il y eut un silence ; Ferrian saisi d’une idée fixe, s’absorba, l’œil vague, immobile. Les derniers mois lui revinrent à l’esprit ; les tristesses de Greta, sa folle idée de revoir Bonn, ses émotions brusques lorsque le pays quitté s’évoquait par une parole, par une musique... ton Allemande... Il se leva, demanda un Guide et pointa les heures des trains ; à minuit il y avait un train pour Cologne... mais non ! il était fou de partir... il avait tort... on ne s’enfuit pas ainsi par nostalgie, sans souci des êtres aimés... ”
“ Le moindre et le plus modeste a plus d’orgueil qu’un empereur des mondes et Ferrian, dans un moment d’enthousiasme, l’avait un jour dit, le front haut : « Non, je ne suis pas modeste, je ne veux pas ; il n’y a que les sots conscients de leur sottise qui le soient ; j’ai l’orgueil immense de mon esprit, je m’admire, oui », et il rappelait le mot superbe de Préault : « L’artiste, c’est celui qui voit plus loin et plus haut que les autres. Voyez-vous cette étoile ? » ”
“ Il regarda Greta, et, se levant, dit non, d’une voix dure. Puis il quitta la chambre sans rien ajouter. Dès ce soir, Ferrian se renferma, le cœur meurtri, la joie éteinte. Ni aversion, ni révolte : le découragement seul de s’être trompé et de n’y rien pouvoir. Un mot, un seul, de celle qu’il avait crue la perfection de la délicatesse dans l’amour, et tout disparaissait, tout sombrait, tout s’écroulait. C’était encore, songea-t-il avec un sourire douloureux, la chasuble de travers du prêtre de Sainte-Gudule ! ”
“ Là, dans la solitude, il se replongea plus avant au cœur de ses anciens spleens. La mer immense l’enveloppa de ses grandes tristesses. Le soir, souvent, elle brillait comme un désert de feu pâle, et, dans le sable mouillé, les pieds laissaient une trace lumineuse que lavait l’écume. L’horizon s’enfonce dans la nuit, et l’on n’entend qu’une grande plainte qui s’éloigne, approche, décroît encore, pour se changer en longs sanglots. La pointe brillante d’un phare apparaît au loin, mais les vagues submergent l’étoile et l’obscurité sans borne pleure, et pleure toujours. ”
“ Puis elle allait au piano et jouait des phrases de Beethoven alternées à des phrases de Strauss, voulant, par la magie des gammes, par la plainte des accords, par la cadence du rythme, fondre l’âme du maître sombre des symphonies à l’âme du maestro joyeux des valses. Un soir — à la clarté jaune du soleil qui commençait à disparaître derrière les toits — Greta songeait, perdue dans son obsédant rêve, le regard immobilisé, le corps anéanti dans une prostration désolée, lorsque tout à coup, éveillée en sursaut, elle tendit l’oreille. ”
“ La jeune fille que l’on destinait au duc de Grégory était, elle aussi, de noble famille. Christine de Silvère avait passé sa courte jeunesse — elle avait dix-neuf ans — sous les yeux de sa mère, qui ne voulait pas la commettre avec les petites bourgeoises des Sacré-Cœur. Jolie, avec sa chevelure cendrée dont les ondulations avaient des reflets de bronze, elle possédait la plus aristocratique éducation, n’ayant jamais été dans ce qu’on appelle le monde. ”
“ Grégory, duc de Perriane, est ivre-mort. Etendu dans un fauteuil, il s’est endormi, la respiration sifflante, les membres lourds, sans force. Le gilet ouvert, la tête renversée, il a une pâleur de cadavre, d’homme assassiné brusquement pendant une sieste. La lumière seule de la lune, à demi voilée par les rideaux, éclaire ce visage fatigué où la souffrance a mis un pli d’amertume. Tel, le duc est beau de toute la beauté que donne la vie brûlante aux tempéraments d’élite. ”
“ Ainsi grandit peu à peu leur amitié, jusqu’à devenir un continuel échange de pensées et d’aspirations. Ferrian, qui, naguère, eût trouvée ridicule cette intimité presque idyllique, — paul-et-virginienne, comme disait Chastel, — lui le sceptique d’antan, blagueur d’amour et coureur de filles, ne se doutait que vaguement, et à certaines heures de retour, de la transformation que quelques mois d’absence avaient opérée en lui, au point de lui faire trouver du charme à une églogue qui, sous son apparence naïve, cachait un sentiment, d’autant plus tenace qu’il était plus caché. ”
“ Eh bien ! fit Grégory, va pour Byzantin ! Je ne sais pas trop pourquoi l’on accable d’un beau mépris honnête les raffinements que nous mettons dans nos amours. C’est anormal, mais que diable est normal ? En amour, il n’y a qu’une chose sotte, anormale, et contre nature si vous voulez, c’est de se dégoûter soi-même. Il est contre nature de manger trop et l’indigestion vous l’affirme, de boire trop : on déborde, mais mon corps est à moi, mais le corps de la femme qui se donne est à moi, et j’en use comme il me plaît, sans consulter un code quelconque qui me prescrirait d’aimer... ”
“ La solitude, pour leurs complexions maladives, se désolait, et leurs vers expriment une tristesse universelle causée seulement par leur faiblesse et leur étisie. Pour Ferrian, dont la nature saine et forte était à l’abri de ces morbidesses et de ces « névroses »,. la solitude ne fut qu’un moyen de voir plus grand, plus profond — et mieux. Sa contemplation se doubla d’une concentration de pensée qui, de jour en jour, posa son esprit, naguère si fugace et si instable. ”
“ « Viens toi, la bien-aimée de ma vie, nous nous aimerons sous les étoiles ». Et il a dit encore : « Viens Greta, Gretchen, ma Mienne, ma blonde Liebchen... » « Les vagues ont englouti le batelier, car la Loreley n’a pas abaissé sur lui ses yeux... » — Elle baisera la trace reparue de leurs pas dans le sable, et remontera se mêler aux nuages, et son ombre plus pâle qu’un souvenir et plus pâle qu’une espérance, roulera dans l’ombre des nuits à venir sur la voile gonflée des brises... ”
“ Lysiane ne répondit pas, mais une vague ironie plissa ses lèvres. En ce moment, elle lui sembla, — dans son mutisme, immobile, les cheveux noirs relevés en une torsade japonaise piquée de deux longues aiguilles à boules de corail, les yeux sombres, la taille allongée comme une amphore, les bras nus sous les manches de velours frappé, — elle lui sembla une sorte de Pythie moderne, mystérieuse’comme l’antique, et, comme elle, clairvoyante. — Mon brave Grégory, je ne puis pas vous empêcher d’aimer dans le passé ; le souvenir est une fatalité qu’on n’évite point ”
“ Et elle sut. Les vers de Baudelaire, ces deux strophes mystérieuses lues naguère, elle se les rappela ; elle se souvint encore de ses premiers troubles tôt apaisés, et en elle se fit un éblouissement où toutes les choses mal comprises s’éclairèrent. Le nom de Lysiane, entendu dans un chuchotement, lorsqu’elle était encore jeune fille et songeait à peine à Grégory, lui revint, perfide en son harmonie, et cruel comme une prédiction de malheur. Ce nom, une nuit en songe, Grégory l’avait balbutié avec un accent qui ressemblait à un frisson. ”
“ En ce moment, les cheveux noirs rejetés en arrière laissent voir son large front coupé d’une ride profonde ; les yeux clos et cernés, les mains aristocratiques, pendantes et allongées sur les bras du fauteuil, il conserve dans la léthargie de l’ivresse son grand air noble. Une porte s’ouvre, un rais de lumière glisse, se déplie en nappe d’or, et, sur la pointe des pieds, Christine entre. Elle prend un tabouret, puis, assise, regarde longuement l’homme endormi. Une odeur d’alcool se dégage de la respiration haletante de Grégory. ”
“ Loreley ! Loreley ! La musique allait, gémissante, avec des notes fausses qui giglaient, qui se cassaient comme des cordes, des sifflements de cœur qui se brise, des râles de mélodies qui se meurent, Loreley ! des crépitements, des saccades, qui s’entrecoupaient de longues notes plaintives, Loreley ! Là-bas, loin dans le passé, dans l’inoubliable ! mon Dieu ! mon Dieu ! pitié ! pitié ! Et le bonhomme tournait, tournait toujours sa mécanique, remuant et perçant comme une vrille l’âme de Greta, de Greta Friedmann, de Greta l’Allemande ! ”
“ Elle fut tellement habile que, pas une minute, il ne put se douter d’une stratégie de femme. Rentrée dans sa chambre, souvent Christine se jetait sur son lit, sanglotante, avec la crainte de se trahir et la douleur de ne pas vouloir se donner à cet homme qui revenait vers elle, brûlant, superbe dans sa passion d’amant, et dont l’œil fiévreux la poursuivait dans ses nuits énervantes. ”
“ Le tourment du chef-d’œuvre est le pire des tourments ; il est fait d’une incertitude meurtrissante que rien ne pourra calmer, et l’artiste descend dans la terre, parfois acclamé, rarement compris comme il eût voulu l’être, comme il avait le droit moral de l’être, avec cette angoisse qu’il emporte avec lui peut-être, au gouffre sans fond de la mort, l’œuvre qu’en la discrétion de lui-même il avait espéré immortelle. ”
“ A Bruxelles, la vie de Jacques Ferrian avait été toute différente de l’existence austère du peintre. Loin de s’isoler dans la volonté tenace d’une tâche, il s’était jeté dans le monde où l’on s’amuse, aimant l’asphalte des boulevards, — les galeries Saint-Hubert, les cafés, le bruit qui étourdit, et la foule. ”
“ Toutes voix s’étaient tues ; les capiteuses visions avaient disparu ; la nuit semblait, comme eux, plongée dans un remords, et ils eurent peur d’être seuls ainsi dans cette solitude traversée par le frisson nocturne. Ils marchèrent plus vite, remontèrent la Fahrgasse et se retrouvèrent devant le Hofgarten qui faisait une ombre compacte sous le ciel. Ils le traversèrent d’un pas fiévreux, enfilèrent l’allée de Poppelsdorf et se retrouvèrent arrêtés court devant la petite maison de Hans Friedmann. — Entrons, dit-elle enfin, d’une voix sourde. — Oui, répondit Ferrian. ”
“ Le soir, à l’Opéra, elle recevait dans sa loge, comme dans son salon, les jeunes gens de l’aristocratie qu’avait attirés, comme les phalènes une lampe, son charme élégant. Pendant les entr’actes, des discussions artistiques, dans lesquelles jamais Christine n’eut le dessous, s’engageaient à propos de la musique exécutée, du dernier Salon, du livre paru. Pas une solennité artistique n’eut lieu sans que la duchesse Christine s’y trouvât, toujours simplement vêtue, mais révélant, par une allure inimitable, l’élégance originelle des Silvère. ”
“ Lysiane fut son dernier essai d’amour libre, épreuve trop pénétrante pour qu’il l’essayât encore avec une autre. Lentement, sans abdiquer ses idées aux pieds de la baronne, il l’amena à le désirer presque pour gendre, tant, à côté de ses révoltes, de ses haines, de la rareté sombre de ses sentiments, il avait de droiture et de gentilhommerie. Au moins, se dit la mère de Christine, l’enfant aura-t-elle un homme de grande race qui ne faillira point. Et, peu à peu, elle s’accoutuma à cette idée, puisant des sécurités nouvelles à chacune des causeries qu’elle eut avec le duc. ”
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