“ Madeleine est une honnête femme qui se défend contre une passion... Mais se défendre contre une passion, c’est l’avoir. Elle aime cet homme, Agathe, entendez-vous, elle l’aime. Je ne l’accuse pas plus de me trahir que je ne vous ai accusée tout à l’heure d’avoir été coquette. Je sais que vous ne vous êtes rien permis de coupable, même avec les sentiments que vous avez. Je sais pareillement que Madeleine ne m’a pas trahi, qu’elle ne me trahira pas. Mais je ne peux pas supporter cette idée qu’un autre ait pris cette place dans sa pensée, dans son cœur. ”
Résumé
“Les Deux Sœurs”, est une œuvre de Paul Bourget. Des thèmes tels que Brissonnet, Madeleine ou Agathe y sont abordés.
Citations de Les Deux Sœurs (Paul Bourget)
“ Madeleine ne saura pas que j’ai souffert de cette mortelle jalousie... Si je me suis trompé en croyant qu’elle était troublée par les attentions d’un autre, ce n’est que justice que je me taise. Ce n’est que justice encore si je ne me suis pas trompé. Elle mérite ce silence, puisqu’elle a eu la force de se vaincre... Non. Jamais une mauvaise pensée ne lui est venue. Jamais, jamais... Non. Demain dans cette conversation qu’elle a promis à sa sœur d’avoir avec cet homme, elle ne dira pas un mot qu’elle ne doive pas dire, elle n’en entendra pas un qu’elle ne doive pas entendre... Non. ”
“ Il les ignore, ce qui est la seule manière d’aimer réellement... Non. S’il ne se déclare pas, c’est qu’il y a autre chose. » – « Mais quoi ? » fit Madeleine qui se sentit rougir. Elle aussi, elle avait souvent entrevu un mystère dans les contradictions de certaines attitudes chez cet homme qui exerçait un tel prestige sur sa pensée. Agathe parlait de regards fixés sur elle, mais quand Mme de Méris n’était pas là, Madeleine avait, elle aussi, surpris d’autres regards qui lui avaient infligé cet irrésistible et profond tressaillement de la femme qui aime et qui se dit « Je suis aimée !... » ”
“ Madeleine était rentrée de Ragatz sans se rendre compte qu’elle ne s’intéressait pas à Brissonnet uniquement comme à un héros malheureux, comme au sauveur de sa fille, comme au mari possible de sa sœur. Elle savait maintenant le véritable nom de cette sympathie à la rapidité de laquelle elle avait trouvé tant de prétextes, et cette évidence la consumait de tant de honte qu’elle serait morte plutôt que de la confesser, même à son aînée, – surtout à son aînée. ”
“ Enfin c’était l’innombrable amas des « souvenirs » que les patients d’une cure achètent tous, tôt ou tard, dans l’oisiveté de leurs heures vides. Une fois à la maison, ces brimborions, de pittoresques, deviennent hideux. Ils ressemblent en cela aux intimités ébauchées autour du verre d’eau et des salles de bains. Mais, comme Madeleine n’était pas encore rentrée à Paris, ce petit coin du promenoir l’amusait toujours. Il se dessina dans son esprit avec ses moindres détails, et Favelles s’avançant vers elle suivi de l’inconnu : « J’aurai là une minute amusante, » se dit-elle. ”
“ Dès qu’elle avait commencé à éprouver cette passion, Mme de Méris l’avait déclarée à sa sœur. Elle lui avait d’autant moins épargné ces confidences que l’objet de cet amour, soudain grandi dans le cœur de la jeune veuve, était – on l’a trop compris – précisément celui dont Madeleine lui avait dit : « Je t’ai trouvé ce mari que tu m’as permis de te chercher, » le commandant Brissonnet. Mme Liébaut, au contraire, avait déployé toute son énergie à cacher jusqu’aux plus petits signes du trouble dont elle était possédée. On a compris pourquoi encore. ”
“ Tu es ma sœur. C’est toi qui as connu M. Brissonnet la première et qui me l’as fait connaître. Imagine que tu aies appris, par quelqu’un qui ne soit pas moi, la malveillante remarque de Mme Éthorel. Ne serait-il pas naturel que tu t’inquiétasses ? N’est-il pas naturel d’autre part qu’estimant le commandant comme tu l’estimes, tu le juges absolument incapable de faire quoi que ce soit qui compromette une femme, à moins qu’il ne s’en rende pas compte ?... Je te demande, ma chère Madeleine, d’agir comme tu agirais de toi-même si les conditions étaient celles que je viens de dire. ”
“ Cet aspect de héros de roman que Madeleine avait signalé à sa sœur, sur un ton mi-sérieux, mi-railleur, ne mentait pas. Toute la douleur subie dans l’action, depuis ces quelques années, avait avivé et comme mis à vif la sensibilité du soldat au lieu de l’endurcir. C’est l’histoire ordinaire des hommes d’entreprise et de danger : à trop subir et de trop dures choses, s’ils ne perdent pas toute faculté d’aimer, ils deviennent presque morbidement émotifs. Cette anomalie apparente n’est que logique : les âmes très fortes vont naturellement à l’extrême de leurs qualités et de leurs défauts. ”
“ « Dites tout, François. Vous croyez qu’il peut y avoir un secret entre Madeleine et Brissonnet ? Vous le croyez. Sur quels indices ? Comment ?... » Elle eut l’énergie de se dominer, un peu par cet instinct de franc-maçonnerie du sexe qui veut que, devant l’enquête pressante d’un homme, une femme se sente d’abord solidaire d’une autre femme. Entre sœurs, même qui ne sont pas très intimes, cet instinct est plus fort encore, plus spontané, plus irrésistible. Et puis, montrer aussitôt combien cet interrogatoire de son beau-frère la bouleversait, c’était, pour Agathe, avouer ses propres sentiments. ”
“ Si François Liébaut avait été complètement guéri par le pieux mensonge de Madeleine, comme il le disait et le croyait, il n’aurait pas éprouvé une angoisse à se poser cette question. Ces susceptibilités du cœur, de la nature de celle dont il avait tant souffert, tout imprécises et tout imaginatives, laissent derrière elles, chez celui qu’elles ont ravagé, une inquiétude étrangement morbide. Il se sent toujours au moment d’être repris par le doute, alors même qu il s’affirme sa tranquillité. ”
“ Madeleine aime son mari, et elle m’aime. Elle ne le trahirait pas, et moi, elle n’aurait jamais pensé à me présenter cet homme, avec l’intention déclarée de me le faire épouser, si elle avait pour lui un intérêt trop vif. Ce sont des chimères, de vilaines, de hideuses chimères. La vie est déjà si triste, on a si peu de vrais amis ! S’il fallait encore ne pas croire à une sœur pour qui l’on a toujours été parfaitement bonne, ce serait trop dur... ”
“ N’ennuyez pas Mme Liébaut de ces misères, monsieur le baron. Si je vous les ai dites, à l’époque, c’était pour éclairer ces messieurs du Comité. Quant à moi, je n’y ai jamais vu qu’une des épreuves naturelles de mon métier de soldat. Si ce métier ne consistait qu’à se faire tuer, il serait à la portée de tous. S’il ne consistait qu’à conquérir des territoires nouveaux et à défendre les anciens, il serait si tentant qu’aucun cœur un peu généreux n’en voudrait d’autre. Il a des exigences plus sévères, plus âpres, et dont on ne comprend la poésie qu’à l’user, si l’on peut dire. ”
“ Dédaigner réellement et sincèrement la destinée d’une autre personne n’empêche pas que l’on ne haïsse la réussite de cette destinée. Madeleine devinait cette nuance, avec son tact de sensitive, et si sa tendresse intimement partiale lui interdisait de s’abandonner à cette lucidité, elle n’en subissait pas moins certaines évidences. Sans cesse, lorsqu’elle avait causé d’une façon plus intime avec sa sœur, elle se retournait attristée et comme déprimée. Cette sensation d’une singulière mélancolie l’accablait en revenant de la gare chez elle dans le crépuscule commençant. ”
“ Elle s’était juré que personne au monde ne devinerait l’éveil en elle d’un émoi qui faisait horreur à ses scrupules. Hélas ! Elle avait été devinée par celui à qui elle aurait le plus passionnément désiré cacher la blessure soudain ouverte au plus secret de son cœur, François Liébaut lui-même, et le mari malheureux allait initier à sa découverte cette sœur dont la perspicacité jalouse avait déjà tant effrayé Agathe. ”
“ Aucune proposition ne pouvait être plus contraire au caractère si loyal, si tendre de François Liébaut. Cet aguet caché auquel sa belle-sœur le conviait et chez lui, sous son propre toit, à son foyer, quel exercice déshonorant de sa prérogative de mari ! Mais il subissait une de ces crises de passion où se décèle la sauvagerie de l’amour blessé. C’est à des minutes pareilles qu’un homme d’honneur se laisse entraîner à ouvrir des lettres, qu’il force un secrétaire fermé à clef, qu’il paie les indiscrétions d’un domestique ! ”
“ Maintenant, elle va me haïr. Tu m’as aliéné son cœur, mon pauvre ami, le cœur de mon unique sœur, et pour une chimère, une insensée chimère !... » – « Alors, » interrogea Liébaut, tu n’aimes pas cet homme ?... » De tout ce qu’elle venait de lui dire, le mari, si magnanime pourtant par nature, n’avait perçu, il n’avait retenu qu’un fait : ce démenti donné au soupçon qui le rongeait depuis tant de jours. Mais l’infaillible intuition de la jalousie ne se rend pas si vite. ”
“ S’il y a une réelle bassesse d’âme dans le mélange de sentiment joué et de calcul réel, d’apparente passion et de plat intérêt que représente un mariage d’argent, il y a aussi une certaine mesquinerie de nature dans un scrupule tel que celui dont tu parles. Un héros, et Louis Brissonnet a l’âme d’un héros, ne pense pas aux questions de dot quand il s’agit d’une passion vraie. ”
“ C’est la raison pour laquelle Madeleine a tant changé depuis ces dernières semaines. Elle voit que Louis m’aime, et elle, elle aime Louis. C’est la raison pour laquelle il se tait. Il ignore tout de mes sentiments. Elle lui a laissé voir tout des siens... Il a pitié d’elle, et sans doute aussi, il pense que s’il me demande ma main, elle se jettera en travers... Et moi qui me suis confiée à elle, moi qui l’ai chargée de ce message !... C’est préférable ainsi. Je saurai à quoi m’en tenir. Ah ! S’il m’aime, je ne me laisserai pas prendre mon bonheur. Et il m’aime ! il m’aime !... ”
“ C’est la suprême épreuve d’une vertu que ce combat contre l’aveu dans l’adieu : et Madeleine le soutenait avec elle-même dans la nuit qui suivit cette explication avec son mari. Elle était couchée dans son lit, toute lumière éteinte. Sous la porte qui séparait sa chambre à coucher de celle du médecin, elle pouvait voir briller une raie de lumière, et quand elle tendait l’oreille, elle distinguait le bruit de papiers froissés. Elle se rendait compte que Liébaut, non plus, ne dormait pas. Il avait été trop secoué par les émotions de la soirée. ”
“ De deux choses l’une : ou M. Brissonnet vous aime... Alors, passez pardessus toutes les convenances, tous les préjugés du monde. Rien ne s’oppose à votre mariage. Épousez-le, mais que ce mariage soit décidé, que Madeleine en soit avertie, qu’il se fasse vite, le plus vite qu’il sera possible. Une fois mariés, voyagez. Vous êtes riche, vous êtes indépendante. Ayez pitié de votre sœur, ayez pitié de moi, et qu’il s’écoule du temps, beaucoup de temps, avant que Madeleine ne le revoie... ”
“ Mme de Méris, elle, avait changé aussi. Elle continuait à ressembler à sa cadette, de cette étonnante ressemblance que Madeleine avait escomptée autrefois quand elle projetait de détourner sur sa sosie le sentiment naissant de son admirateur de Ragatz. La nuance identique de leurs chevelures, la couleur toute pareille de leurs yeux, l’analogie frappante de leurs traits les eussent fait toujours prendre l’une pour l’autre. Seulement l’aînée s’était, depuis cette saison déjà lointaine, animée, éveillée, comme vitalisée. ”
“ « Mon existence est telle que je l’ai voulue, et sa fierté me suffit... » Et à cette seconde même l’ironie du destin amenait dans cette petite gare justement celui devant qui cette fierté devait si vite plier. Une autre personne avait changé davantage encore, c’était celle à qui la jeune veuve, désireuse maintenant de redevenir une jeune femme, adressait ce pressant appel. À mesure que l’aînée avait précisé le détail de la mission dont elle souhaitait de charger sa cadette, le cœur de celle-ci avait été agité d’une palpitation de plus en plus forte. ”
“ Arrive-t-il quand il y a déjà quelque personne ? On dirait qu’il en est heureux. Il reste là, s’il le peut, jusqu’à ce que le visiteur parte. Le plus souvent il s’en va avec lui... Je ne suis pas une de ces sottes qui s’imaginent, dès qu’un homme les regarde d’une certaine manière, qu’elles ont inspiré la grande passion. Je ne suis pas non plus de ces fausses modestes qui nient d’être aimées contre l’évidence. J’admets que M. Brissonnet a des façons d’agir qui laisseraient croire qu’il est épris de moi, mais j’affirme qu’il en a d’autres qui démentent totalement cette première hypothèse. ”
“ « C’est ma grande maxime, tu sais : on doit vouloir vivre. Pour une femme de trente ans, belle comme toi, intelligente comme toi, sensible comme toi, ce n’est pas vivre que de n’avoir rien, ni personne à aimer vraiment. Une femme qui n’est pas épouse et qui n’est pas mère, c’est une trop grande misère. Tu es ma sœur, ma chère sœur, et je ne veux pas de ce sort pour toi... » – « Je te remercie de l’intention, » répliqua Mme de Méris avec la même ironie. ”
“ « Un lion ? » demanda la fillette. « Vous avez rencontré un lion, monsieur ? » – « J’en ai rencontré cent, » répondit Brissonnet, en riant malgré lui du regard stupéfié de la petite Parisienne, « deux cents... Mais M. Favelles me fait trop d’honneur en m’attribuant une vitesse à la course capable d’échapper à la poursuite d’un fauve... Je n’en ai jamais eu le besoin d’ailleurs. Quand un homme rencontre un lion, mademoiselle, sachez-le, c’est toujours le lion qui commence par se sauver. Ça miaule très fort, ces grandes bêtes. Ce ne sont que d’énormes chats, voyez-vous... » ”
“ « Mais êtes-vous sûr que vous n’exagérez rien, mon pauvre François ? Entre un intérêt peut-être un peu vif et une passion, il y a un abîme... Pourquoi n’avez-vous pas dit à Madeleine simplement ce que vous venez de me dire, comme vous venez de me le dire ? Vous le lui deviez... Vous ne doutez pas d’elle. Vous avez si raison ! C’est une honnête femme. Elle le sera toujours... Elle aurait été la première à vous rassurer, j’en suis certaine... » – « Lui parler ?... À elle ? » interrompit Liébaut. ”
“ Madeleine était mariée. Elle était mère. De chacun de ses mouvements émanait une atmosphère de pureté. L’officier ne la connaissait que depuis trois jours, et, déjà, il se fût méprisé de seulement supposer qu’elle pût jamais cesser d’être une honnête femme, tant il avait compris que cette bonté et cette grâce étaient toutes mêlées de vertu, que cette finesse de façons accompagnait une irréprochable délicatesse de conscience. Mais être sûr que l’on ne sera jamais aimé, est-ce une raison pour ne pas aimer ? ”
“ « Quand on tient à sa femme, on n’expédie pas aux mêmes eaux qu’elle un individu aussi assommant que cet animal-là... » – « Il s’écoute un peu parler, » répondait Madeleine ; « mais il est si serviable, si poli... » – « Je sais, » répliquait l’aînée, « personne ni rien ne t’ennuie. C’est humiliant pour ceux et celles que tu prétends aimer. Qui n’a pas de dégoûts n’a pas de goûts. » On devine que Favelles n’aurait pas été jugé avec cette sévérité par Agathe s’il n’avait pas manifesté pour Mme Liébaut une admiration par trop partiale. ”
“ Le principe de cette injustice était dans la secrète et constante malveillance, nourrie si longtemps par l’aînée des deux sœurs contre la cadette. Souffrir, comme Agathe avait fait, pendant des jours et des jours, du bonheur d’une autre, c’est nécessairement se former des idées inexactes sur le caractère de cette autre. Elle avait trop souvent critiqué les manières d’être de Madeleine, et avec trop d’acrimonie, pour n’avoir pas perdu le sens exact de cette exquise nature. ”
“ Nous mourrons tous, voilà qui est certain. Mais à quelle heure Favelles y penserait-il entre son cercle, les foyers de théâtres, les déjeuners au cabaret, les dîners en ville, et le reste ? Ce léger « crayon » d’un survivant d’une génération quasi disparue, fera comprendre aussitôt le petit éveil d’idées qui commença d’agiter la tête de Madeleine, lorsque, remise de son premier saisissement, elle se fut assise à sa place, avec le souvenir des repas pris à cette même table, pendant ces deux semaines, vis-à-vis d’Agathe. ”
“ Je rêvais de la marier à M. Brissonnet... Cette alliance t’a souri, à toi aussi, et quand le commandant s’est présenté chez nous, à Paris, nous avons, d’un accord unanime, accepté qu’il pénétrât dans notre société. Il a paru manifester le désir de se rapprocher d’Agathe. Nous ne nous y sommes pas opposés. Bref, il est devenu presque un de nos intimes... Et ce que nous n’avions pas osé espérer est arrivé. Agathe s’est laissé toucher le cœur. Elle l’aime. » – « Tu ne m’apprends rien, » répondit Liébaut. Il avait sur la bouche l’aveu de sa conversation avec sa belle-sœur. ”
“ Un des ruisseaux épanchés de la montagne vers le Rhin contournait, à travers les saulaies, l’espèce de quinconce que Madeleine avait choisi pour sa retraite. Comme le baron Favelles et le commandant s’approchaient, Charlotte les aperçut, et dans une de ces crispations de mouvements que la timidité inflige aux enfants trop nerveux, elle donna un coup de baguette si maladroit que le cerceau roula dans la petite rivière. L’enfant jeta un léger cri qui fit se relever la tête de sa mère. ”
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