“ Les vraies feignasses, ce sont les capitalos et la racaille de la haute ; ces maudits enjoleurs, pour qu’on n’aperçoive pas leur flemme, gueulent « aux feignants », comme le cambrioleur qui se débine dans la rue crie « au voleur » pour qu’on ne l’arquepince pas. Le travail est une gymnastique nécessaire : celui qui n’en fout pas un coup d’un bout de l’an à l’autre, tombe malade. Évidemment je parle d’un turbin modéré, ne tuant pas son homme à la peine, — tel qu’il sera à l’ordre du jour dans la société anarchote. ”
Résumé
“Le Père peinard”, est une œuvre de Émile Pouget. Des thèmes tels que prolos, fourbi ou bons bougres y sont abordés.
Citations de Le Père peinard (Émile Pouget)
“ Si quelqu’un y met un doigt, ça froisse ses sentiments de proprio : il grince des dents, voit rouge... et un crime passionnel s’ajoute à la liste ! Comme à tout, le seul remède à ces monstruosités est la liberté. De même, ce qu’on ne voit plus, c’est des jeunesses se suicider par amour : quand les enfants étaient la propriété des parents, défense leur était faite d’avoir des amourettes selon leur cœur ; l’intérêt de la famille primait tout. Aussi le résultat était propre : à chaque instant, des pauvres gosses, tout débordants de vie s’escoffiaient pour échapper à l’autorité familiale. ”
“ L’HIVER L’HIVER s’amène officiellement le 20 décembre, — mais le charognard n’a pas attendu jusque-là pour nous geler les arpions et le bout du nez, — fichtre non ! Nous voici à la saison où le soleil a grise mine, il a des gueules de papier mâché et n’est pas plus faraud qu’un fromage blanc. Comme chaleur, il ne nous envoie guère plus qu’un glaçon et ça, parce qu’au lieu de nous servir ses rayons d’aplomb, l’animal ne nous les expédie qu’en biseau — de sorte qu’ils se tireflutent par la tangente, sans se donner la peine de dégeler nos abattis. ”
“ Puisqu’on nous serine que nous sommes souverains, — gardons notre souveraineté dans notre poche, ne soyons plus assez cruches pour la déléguer. C’est pour le coup que les grosses légumes feraient une sale bobine ! Ne pouvant plus se réclamer du populo, tout leur péterait dans les mains ; les rouages gouvernementaux n’étant plus graissés par l’impôt se rouilleraient, et en peu de temps la mécanique autoritaire se déclencherait et ne fonctionnerait plus. ”
“ Faut encore que ces tartines soient lues, mille bombes ! C’est à ça que se sont attelés les fistons. Et pourquoi donc se sont-ils tant grouillés ? Parce que le père Peinard n’a pas froid aux châsses, mille marmites ! Parce qu’il gueule toutes les vérités qu’il sait ; même celles qui sont pas bonnes à dire ! Y en a qui vont jusqu’à affirmer qu’il a le caractère si mal bâti, que c’est surtout celles-là qu’il dégoise. Et puis, parce qu’il y a autre chose, nom de dieu ! Si le père Peinard gueule dur et ferme, c’est pas par ambition personnelle : la politique... ”
“ Ce n’est jamais la majorité qui gouverne. Ce serait elle que nous n’en serions pas plus heureux pour ça, attendu que tous les mic-macs gouvernementaux ne sont que des fumisteries d’escamotage : quoiqu’il en soit, je le répète : ce n’est jamais la majorité qui tient la queue de la poêle. C’est toujours une majorité de crapules qui s’est accrochée à nos flancs — et qui s’y maintient grâce à la gnolerie du populo. D’ailleurs pour bien se rendre compte que cette racaille n’a rien de commun avec la majorité, y a qu’à éplucher par le menu la distribution des bouffe-galette à l’Aquarium. ”
“ Et d’abord, pourquoi les anarchos s’appellent-ils compagnons, et non simplement citoyens ? Bibi. — Des citoyens sont des types qui perchent dans le même patelin, « la même cité » comme disaient les Romains. Conséquemment des citoyens peuvent être divisés d’intérêts. Ainsi le roi des Grinches, Rothschild, est un citoyen de Paris... Tandis qu’un compagnon est un bon bougre de prolo, un bon fieu avec qui on partage son pain et ses misères, avec qui on est en communauté d’idées, d’espoirs et de besoins, — c’est un copain ! avec qui on marche la main dans la main. ”
“ En Ventôse, le soleil nous montrera une frimousse encore pâlotte, mais chaude quand même ; pour chasser le brouillard, le vent lui soufflera dans le nez. Cependant, faudra pas avoir trop de confiance ! Gare aux bons bougres qui se baladeront sans pépins ! S’ils reçoivent sur le râble quelques giboulées de mars, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux. Il est vrai que, s’ils en pincent pour l’équilibre, ils pourront, après l’arrosage extérieur des averses, s’humecter l’intérieur d’une choppe de bière de mars. ”
“ Vous savez, les frangins, combien le fruit défendu a d’attrait. Illico, je me suis payé une visite à la somnambule, — non pas que je coupe dans les bafouillages de ces monteuses de coups, mais uniquement pour protester contre leur interdiction. Cette chasse, faite aux diseurs de bonne aventure est d’autant plus vache qu’on tolère leurs concurrents : toute la ratichonnerie fait son métier librement. Bien mieux elle est carmée par la gouvernance ! Et pourtant que font les cafards, sinon un fourbi du même tonneau que les somnambules ! ”
“ L’agriculture, elle aussi, a fait des progrès mirobolants ! Les paysans ne sont plus ces malheureux types, plus rapprochés de la bête de somme que de l’homme qui, dès le soleil levé jusqu’à son coucher, trimaient terriblement, l’échine ployée sur la terre, tellement ployée que, devenus vieux, ils restaient pliés, le dos en cerceau, la tête en bas. Tout ce qui entravait la culture a été fichu en l’air : les clôtures, les murs, les haies, qui encerclaient les lopins de terre des paysans ont été fichus en bas ou arrachés. ”
“ Les 300 bouffe-galette qui représentent ces 2,300,000 votards ont en effet à balancer les 270 birbes des diverses oppositions. Seulement, y a de tels mic-macs à l’Aquarium que la plupart du temps, les députés se fichent de l’opinion de leurs électeurs autant qu’un poisson d’une pomme. Ils votent suivant les ordres d’un ministre ou les ordres d’un distributeur de chèques. De sorte que ces 2,300,000 andouilles qui ont voté pour des bouffe-galette de la majorité, n’ont — même pas eux ! — la veine d’être représentés selon leur cœur. ”
“ Écoutez, faut jamais désespérer du temps présent : si avachi, si loin de toute grande pensée que semble le populo, faut pas croire qu’il est vidé et qu’il n’a plus rien dans les tripes. Tous les jours du sang nouveau vient vivifier l’humanité ; tous les jours de nouvelles générations poussent. Ne désespérons pas ! Tenez, un exemple : en 1783, peu avant sa mort, un bougre rudement épatant, Diderot, découragé, écœuré de voir que la pourriture montait, gangrenant de plus en plus la France, prédisait la putréfaction complète : pour lui c’était un peuple foutu ! ”
“ Pour ce qui est d’eux-mêmes, ils n’auront pas attendu Prairial pour se faire tondre : c’est du premier de l’an à la sylvestre, qu’ils seront plumés par les messieurs de la ville, les recruteurs d’impôt, les feignasses de tout calibre. Avec Prairial s’amènera la saison des villégiatures : les richards s’en iront soiffer des eaux dans les trous chouettes ou nettoyer leur sale peau aux bains de mer. ”
“ Ah, l’Hiver ! quel grand mangeur de pauvre monde : ce qu’il a tôt fait de déquiller les prolos, c’est rien de le dire ! On croirait l’entendre ronchonner : « Puisque vous êtes trop nigauds pour vous caler les joues, c’est moi qui vous bouffe ! » ”
“ Cette précaution est indispensable, paraît-il, pour nous empêcher de détériorer notre trésor : la souveraineté est un bibelot fragile, et comme le populo a les pattes gourdes, s’il la manipulait trop souvent, il la foutrait en miettes. En ne le laissant s’en servir qu’une fois tous les quatre ans, pour renouveler la délégation aux députés, les grosses légumes n’ont pas le moindre avaro à craindre : une fois la comédie électorale jouée, ils ont de la brioche sur la planche pendant quatre ans et ils peuvent s’enfiler des pots de vin et toucher des chèques à gogo. ”
“ Je voudrais bien savoir s’ils poussent kif-kif les champignons, avec un alignement social de ce calibre ? interroge l’Échalas. — Tu t’imagines peut-être qu’on les laisse à l’abandon et que personne ne veut s’en occuper. Que tu es cruche ! Jamais les gosses n’ont eu autant de caresses que dans la société harmonique et ça se comprend : quand ils s’amènent, aucune arrière-pensée ne refroidit la joie de leur naissance : ils ne sont jamais une charge, car les bouches nouvelles ne rognent la part de personne. ”
“ Turellement, comme il n’y a pas de fumée sans feu, les mineurs s’échaufferont à bile à tirer le charbon du fin fond de la terre. Qu’il vente ou qu’il pleuve, à peine s’ils le sauront : enfouis dans leurs taupinières, ils useront leur sang à gaver les richards. Si la rancœur leur vient, ils saisiront le retour de brumaire et dans l’espoir d’ensoleiller leur existence, ils se foutront en grève. ”
“ Le sang me bouillait de voir les cochons du gouvernement s’engraisser à nos dépens ; de ces bougres-là, y en a pas un seul qui vaille mieux que l’autre. Dans les Chambres, de l’Extrême-Droite à l’Extrême-Gauche, il n’y a qu’un tas de salopiauds tous pareils : Cassagnac, Freppel, Ferry, Floquet, Boulanger, Basly et les autres, c’est tous des bouffe-galette ! ”
“ Tandis que, grâce à l’embistrouillage de la souveraineté populaire, on a eu un dada tout opposé : on a cherché, — et des niguedouilles cherchent encore, — à modifier la mécanique gouvernementale de façon à la rendre profitable au populo. Comme d’autres se sont attelés à la découverte du mouvement perpétuel ou de la quadrature du cercle, certains se sont mis à la recherche d’un bon gouvernement. Les malheureux ont du temps à perdre ! ”
“ Eux que nous avons tirés du milieu de nous ou d’à côté, sont désormais les vrais souverains ; tout doit plier sous leurs volontés : le populo n’est plus qu’un ramassis d’esclaves ! D’où vient ce changement à vue ? De ce que notre souveraineté n’est qu’une infecte roupie, une invention des jean-foutre de la haute pour continuer à nous tenir sous leur coupe. ”
“ Plus tard, les deux sexes toujours élevés en commun, c’est mutuellement que les jeunes gens s’instruisent ; quand une question vient sur le tapis, il la discutent et l’approfondissent, le plus ferré sur le sujet expliquant le fourbi. Quant à celui qui fait les fonctions de professeur, il n’est pour les élèves qu’un ami plus âgé se bornant à élucider un point obscur, à le faire mieux concevoir, — mais jamais il ne se targue de son savoir, jamais il ne fait acte d’autorité, jamais n’ordonne ou n’impose une leçon ou un devoir. — Ah bien, ce que les gosses doivent être teignes ! ”
“ Les anarchos qui sont tombés dans la lutte ont été aussi au dessus des chrétiens, que la tour Eiffel est au-dessus des taupinières. C’est d’autant plus chouette que les gas n’étaient que des hommes, tandis que les ratichons racontent que leurs martyrs avaient Dieu dans leur manche ; en plus, les types croyaient que leurs souffrances leur vaudraient des chiées de bonheur dans le ciel, tandis que les anarchos savaient qu’après la mort, c’est fini... ”
“ En dernier ressort, c’est une douzaine de crapules qui gouvernent la France : des ministres comme Rouvier, Bailhaut ou Dupuy, des distributeurs de chèques comme Arton ou des banquiers comme Rothschild. — o — Quant à espérer s’enquiller dans la mécanique gouvernementale, de manière à se rendre utile au populo, c’est un rêve de maboules et d’ambitieux. C’est un sale truc que de se foutre tout rond dans un marécage pestilentiel pour se guérir des fièvres. C’est comme Gribouille qui se fichait à la Seine pour ne pas se mouiller. ”
“ Quant aux truffes qui te semblent un luxe épatant, on les fait pousser aussi sans grands frais et en quantités. Et puis, si tu arrives dans un restaurant, même aujourd’hui, que tu demandes un perdreau et qu’on te dise : « il y en a plus, votre voisin mange le dernier... » tu ne vas pas sauter à la gorge du type, et lui bouffer son perdreau, — tu demandes autre chose. À plus forte raison en est-il de même dans la société harmonienne où les mœurs sont autrement douces qu’actuellement. ”
“ Dans la Société de l’avenir, il n’en est plus ainsi : de même qu’il ne vient à aucun l’idée de se passer de manger, de même personne ne songe à se passer de travailler ou de penser. C’est pour tous un besoin naturel : il est aussi nécessaire de faire fonctionner ses bras, que son cerveau ou son ventre. ”
“ Tous les matins, y a du monde en quantité, on est serrés comme des sardines en baril. Malgré ça, y a presque jamais de grabuge ; chacun s’aligne comme il veut, comme il peut, sans faire de mistoufles à son voisin. Et pourtant, des grands types circulent dans la foule avec d’énormes paniers sur la tête, d’autres avec des sacs sur le dos : on se range devant eux et tout est dit. De police, on n’en voit pas. Notre sale gouvernement, malgré son dada de brider quand même le populo, n’a pu arriver à régler la marche de chacun, — il est donc forcé de laisser faire. ”
“ On se rend des services mutuels, sans attacher la moindre idée d’infériorité à tel ou tel travail : c’est un échange continuel de bons procédés, — maintenant on rend service aux autres : tout à l’heure c’est eux qui vous rendront service. ”
“ Quant aux crimes passionnels, eux-mêmes sont rudement à la baisse. Ils proviennent d’une sale conception : dans la société bourgeoise, où tout est la propriété de quelqu’un, la femme ne fait pas exception à la règle. Dès qu’elle est en puissance de mari, le papa passe ses droits de proprio au type qui, dorénavant, la considère comme un ustensile appartenant à lui seul. ”
“ Au surplus, les habitudes se sont modifiées grandement : la plupart du temps on boulotte dans les restaurants, soit dans des salles communes, soit dans des chambres séparées. La cuisine y est faite chouettement, — elle y est sûrement meilleure que chez les bistrots les plus huppés de la vieille société bourgeoise. — Alors, s’exclame l’Échalas, on s’en va briffer là-dedans au grand œil ? suffit d’entrer, de s’asseoir et de commander pour être servi. ”
“ Messidor ouvrira l’été en plein : le soleil recevra tant de pailles dans l’œil que les jours en rapetisseront ; par contre, les nuits tirant toute la couleur verte de leur côté, elles se foutront à rallonger jusqu’à la saison du boudin. ”
“ Y a plus la division bêtasse de travailleur manuel et de travailleur intellectuel, pas même celle d’ouvrier d’industrie et d’ouvrier des champs. Chacun est l’un et l’autre à son gré, suivant sa fantaisie. ”
“ Les relations sexuelles ne sont plus un dégoûtant marchandage, une prostitution légale, sous forme de mariage : nulle arrière-pensée d’intérêt mesquin ne trouble les cœurs, aussi la franchise est entière. Ceux qui s’aiment n’ont d’avis à demander à personne, aucun ne s’offusque ou ne s’étonne de leurs actes : les amoureux n’engagent qu’eux, — et se dégagent aussi à leur gré. ”
“ Je me suis vu, braillant à pleine gueule, sans raison, — après n’importe quoi ! Puis, après des réflecs à perdre haleine, j’ai repris mes sens, grâce à une bonne chopine, et j’ai conclu : « Faut faire ton bonheur toi-même ! « Le moyen, c’est un brin de chambardement qui vienne mettre les choses en l’état où elles devraient être. » ”
“ Je vois une ville épatante, c’est Paris, mais rudement changé d’aspect ! Les maisons ne sont plus des cages à mouches, y a de l’air et de l’espace. En outre, de droite, de gauche, partout des arbres assainissent le patelin. ”
“ Heureux seront les bidards qui auront pour couverte autre chose que le grand édredon qui emmaillotera la terre. Turellement, ces sacrés bidards seront ceux qui méritent le moins cette veine. Ceux qui ne souffleront pas dans leurs doigts, parce qu’ils auront des gants et des mitaines, — qui ne battront pas la semelle, parce qu’ils auront leurs pieds de cochons bien au chaud, — ce sont les richards ! ”
“ De même la folie humaine est un résultat de l’autorité et de l’exploitation ; la surexcitation, l’angoisse, sont le lot de tous dans une société où, au lieu de s’harmoniser, les efforts se font une concurrence féroce et stupide ”
“ Dans la société harmonique, tout ce qui est vivant est autonome : les choses manufacturées, résultats des efforts musculaires et cérébraux, où les productions de la nature, appartiennent à tous et à chacun. Nul ne s’en dispute la jouissance, l’abondance rendant les querelles inutiles. ”
“ S’ils en pincent tant que ça pour se percher dans les Volières, c’est qu’ils voient plus loin : c’est un grade ! Une fois accrochés là, y a mèche de grimper plus haut, de devenir bouffe-galette pour de vrai. ”
“ Prenant le temps comme il viendra, ils éviteront les grands arbres quand y aura de l’orage à la clé, ils se tasseront sous les buissons lorsqu’il pleuvra, et se foutront le ventre à l’ombre quand le soleil tapera trop dur sur les cocardes. ”
“ En tous cas, jamais la majorité ne coupe la chique à la minorité, — on ne connaît plus ces sales divisions ! Du moment qu’un groupe — ne fût-il composé que de trois pelés et d’un tondu, — a quelque chose dans le ciboulot, ceux qui ne marchent pas avec pourront leur refuser aide et appui, mais jamais ils ne seront assez maboules pour leur foutre des bâtons dans les jambes. ”
