“ Une minute après, par une porte latérale, entrait Maslova. Elle s’approcha lentement de Nekhludov, s’arrêta et le regarda en dessous. Comme l’avant-veille, ses cheveux noirs s’échappaient en boucles du fichu ; son visage malsain, bouffi, blême, cependant toujours agréable à voir, respirait le calme ; seuls les yeux noirs, aux paupières gonflées, brillaient d’un éclat particulier. — Vous pouvez vous entretenir ici, — dit le sous-directeur, en s’éloignant. ”
Maslova
Définition et enjeux
Le thème de “Maslova” a été abordé par des auteurs tels que Léon Tolstoï ou René Doumic. Il est souvent associé à des termes comme Karamazov, Sonia, le prisonnier, Slovaks ou Slaves.
Citations sur “Maslova”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ La Maslova, vêtue d’une robe de soie rouge très ouverte et toute salie de taches de vin, avec un ruban rouge dans ses cheveux défrisés, fatiguée, abrutie, à demi ivre, à deux heures du matin, après avoir reconduit un visiteur, et avant de se remettre à danser, était venue s’asseoir un instant auprès de la pianiste, une maigre et osseuse créature couverte de boutons. Et la Maslova, tout d’un coup, s’était senti un gros poids sur le cœur : elle avait avoué à la pianiste que la vie qu’elle menait lui était pénible, qu’elle n’avait plus la force de la supporter davantage. ”
“ La situation de Maslova se trouva améliorée, sous tous les rapports, par son transfert dans la section des condamnés politiques. D’abord ceux-ci étaient mieux logés, mieux nourris, et mieux traités. Au milieu d’eux, Maslova se trouva à l’abri des entreprises des hommes, et ainsi chaque instant ne lui rappelait plus ce passé que, maintenant, elle désirait tant oublier. C’est là qu’elle fit la connaissance de quelques personnes qui devaient avoir sur elle une influence décisive et heureuse. ”
“ L’histoire de la Maslova était des plus banales. Elle était l’enfant naturelle d’une paysanne qui aidait sa mère à soigner les vaches, dans un château. La paysanne, non mariée, accouchait tous les ans d’un enfant ; et, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas, les enfants, aussitôt nés, étaient baptisés ; après quoi leur mère ne les nourrissait pas, attendu qu’ils étaient venus sans qu’elle les demandât, qu’elle n’avait pas besoin d’eux, et qu’ils la gênaient dans son travail : de sorte que les pauvres petits ne tardaient pas à mourir de faim. ”
“ C’est lui qui te l’a donnée ? lui demanda, penchée au-dessus de la photographie, la grosse et bonasse garde-malade. Est-ce vraiment toi ? — Et qui donc ? fit Maslova avec un sourire en regardant sa compagne. — Et ça, c’est lui ? Et ça, c’est sa mère ? — Sa tante. Mais ne m’aurais-tu pas reconnue ? demanda Maslova. — Jamais de la vie ! Ton visage n’est plus du tout le même. Elle date d’au moins dix ans ! — Ce ne sont point les années, c’est toute la vie ! répondit Maslova, perdant tout à coup son animation. Son visage devint triste, et une ride se creusa entre ses sourcils. ”
“ Maslova, à la lecture de l’arrêt, devint écarlate. — Je ne suis pas coupable, pas coupable, — s’écria-t-elle d’une voix qui retentit dans toute la salle. — C’est un péché. Je ne suis pas coupable, je ne le voulais pas ; je ne le pensais pas. C’est vrai ce que je dis. C’est vrai. ”
“ Nekhludov crut voir Maslova sourire à ces paroles, et ce sourire lui inspira du dégoût. Un sentiment étrange, imprévu, de répulsion mêlée de pitié, envahit son cœur. — Le témoin voudrait-il nous faire connaître son opinion sur Maslova ? — demanda, timide et rougissant, le défenseur désigné d’office, de Maslova. — Aussi bonne que possible, — répondit la Kitaieva, — c’est une personne très instruite et qui a du chic. Elle a été élevée dans une famille noble, et sait même lire le français. Peut-être lui est-il arrivé de boire un peu trop, mais jamais au point de s’oublier. ”
“ Je veux du moins, à présent, racheter ma faute. — Il n’y a rien à racheter ; ce qui est fait est fait et passé, — reprit-elle ; et, à sa grande surprise, elle le regarda tout à coup avec un sourire séducteur et navré. Maslova n’avait point songé le revoir jamais, surtout à ce moment et en cet endroit, c’est pourquoi sa vue l’avait surprise d’abord, puis lui avait remémoré des choses oubliées à jamais. ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ La Maslova venait, en effet, d’entrer dans le corridor, amenée par la vieille infirmière. Elle portait, elle aussi, un tablier blanc sur sa robe de toile rayée, elle avait sur la tête un fichu qui cachait ses cheveux. En apercevant Nekhludov, elle rougit, s’arrêta un instant, comme si elle hésitait, puis fronça les sourcils, baissa les yeux et, d’un pas rapide, s’avança vers lui. Elle ne voulut point, d’abord, lui tendre la main ; elle finit par la lui tendre, et elle rougit plus vivement encore. ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ La Maslova continuait à s’imaginer que, comme elle l’avait dit à Nekhludov lors de sa seconde visite, elle ne lui pardonnait pas, et le haïssait. Mais en réalité, et dès cette seconde visite, elle s’était remise à l’aimer. Et elle l’aimait d’un tel amour que, inconsciemment, elle faisait tout ce qu’elle devinait qu’il désirait qu’elle fît : elle avait cessé de boire, de fumer, de penser aux hommes ; et c’était encore pour plaire à Nekhludov qu’elle avait consenti à prendre du service à l’infirmerie. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait uniquement parce qu’elle devinait qu’il le désirait. ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ La Maslova, renonçant à la danse, allait sortir du salon et remonter dans sa chambre, lorsque de nouveau s’étaient fait entendre, dans le corridor, des voix avinées de clients. Le violoniste avait entamé une ritournelle, la pianiste s’était hâtée de l’accompagner : un petit homme ivre, en habit noir et cravate blanche, avait empoigné la Maslova par la taille ; un gros homme barbu avait empoigné Claire, et longtemps on avait tourné, chanté, bu, crié ! Ainsi s’était passée une année, puis une autre ! Comment changer de vie ? Et de tout cela l’unique cause était lui, Nekhludov ! ”
“ La vie était facile « là-bas », je pense ! — Oui, facile ! répondit Maslova en fermant les paupières et hochant la tête. Pire que le bagne ! — Et pourquoi donc ? — C’est ainsi. De huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin ! Et cela tous les jours ! — Alors, pourquoi ne pas s’en aller ? — On le voudrait bien, mais c’est impossible... Bah ! assez parlé, fit Maslova, et, se dressant d’un bond, elle jeta la photographie dans le tiroir de la petite table, et, retenant à peine des larmes de rage, elle s’enfuit dans le corridor en faisant claquer la porte. ”
“ La pièce où ils se trouvaient était claire ; et Nekhludov put observer à loisir le visage de la Maslova : il vit les rides autour des yeux et de la bouche, le gonflement des paupières, l’aspect général d’usure précoce et de dégradation. ”
“ Ça arrive, à ce qu’il paraît. Des fois même on vous donne de l’argent, — dit la garde-barrière d’une voix chantante. — Et voici ce qui t’arrive. Nous avons mal présagé. Nous sommes entre les mains de Dieu, ma belle, — ajouta-t-elle d’une voix attendrie. — Alors, vrai, tu es condamnée ? — demanda Fédosia avec compassion, en regardant Maslova de ses yeux bleus enfantins ; et tout son jeune et gai visage se changea, et elle parut prête à pleurer. Maslova ne répondit rien ; elle s’approcha de son lit, voisin de celui de Korableva, et s’assit. ”
“ Il eut l’impression qu’il y avait en elle, sous ce sourire, quelque chose comme de la haine pour lui, qui l’empêcherait toujours de pénétrer plus à fond dans son âme. Et cette impression, sans qu’il sût comment, non seulement ne le détournait plus de la Maslova, mais le liait plus étroitement à elle. Il sentait qu’il avait le devoir de parvenir, malgré tout, à réveiller cette âme, que la tâche était affreusement difficile, mais que cette difficulté même l’attirait encore. Il éprouvait à l’égard de la Maslova un sentiment que jamais jusqu’alors il n’avait éprouvé à l’égard de personne ; ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ Nekhludov, sans attendre son observation, prit congé de la Maslova et sortit, éprouvant un sentiment que jamais encore il n’avait éprouvé, un sentiment de calme profond et de profond amour pour l’humanité. « Je le vois désormais, se disait-il fièrement, rien de ce que fera la Maslova ne pourra changer mon attachement pour elle ; Qu’elle fasse des siennes avec les infirmiers, cela est son affaire : la mienne est de l’aimer, et non pas pour moi-même, mais pour elle et pour Dieu ! » Or voici comment, en réalité, la Maslova avait « fait des siennes » avec l’infirmier. ”
“ Maslova se retourna, leva la tête, fit bomber sa poitrine, avec cette expression d’empressement que Nekhludov lui avait connue, et, se glissant entre deux prisonnières, elle s’approcha du grillage, et se mit à regarder Nekhludov avec un mélange d’étonnement et d’interrogation, sans le reconnaître. Mais, tout de suite à sa mise, elle reconnut un homme riche et lui sourit. ”
“ Il me recommandait aux étrangers de l’hôtel, mais ce n’étaient pas des relations ! — répondit la Maslova, promenant un regard inquiet du substitut sur le président, et inversement. — Je voudrais savoir pourquoi Kartymkine ne recommandait aux étrangers que la Maslova, et non pas d’autres filles ! — dit le substitut avec un sourire rusé, et de l’air d’un homme qui tendrait un piège longuement préparé. ”
“ Comment le saurais-je ? — répondit la Maslova, regardant autour d’elle avec épouvante. — Il recommandait celles qu’il voulait. « M’aurait-elle reconnu ? » songeait Nekhludov, sur qui les yeux de la prévenue s’étaient arrêtés une seconde ; et tout son sang lui affluait au visage. Mais la Maslova ne l’avait pas distingué des autres jurés, et avait vite rejeté ses regards terrifiés sur le substitut. — Ainsi la prévenue nie qu’elle ait eu aucune relation intime avec Kartymkine ? C’est parfait. Je n’ai rien de plus à demander. ”
“ Maslova, sans répondre, s’assit sur son lit, les jambes pendantes. — Pourquoi t’affliger ? — dit la garde-barrière. — L’essentiel est de ne pas se décourager. Allons, Katucha ! — dit-elle en remuant encore plus vite ses doigts. Maslova ne répondit pas. — Les autres sont allées au lavoir. On dit que les dons pour les prisonniers ont été nombreux aujourd’hui — fit remarquer Vladimirskaia. — Finachka ! — cria de la porte la garde-barrière, — où es-tu, petit coquin ? ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ La religieuse crut devoir se fâcher. — Qu’as-tu à rire ainsi ? — dit-elle à la Maslova, — Te crois-tu encore là-bas, d’où tu viens ? Va à la cuisine chercher les portions ! La Maslova cessa de rire, et alla où on l’envoyait. Mais les dures paroles de l’infirmière n’avaient pu, elles-mêmes, réprimer l’élan de sa joie. Plusieurs fois dans la suite de la journée, se trouvant seule, elle tira de l’enveloppe la photographie que lui avait apportée Nekhludov et y jeta un rapide coup d’œil. ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 3e partie
“ Et plus tard encore, lorsqu’il n’y avait pas une seule des qualités de Marie Pavlovna dont la Maslova ne fût émerveillée, aucune de ces qualités ne l’émerveillait autant que l’absence complète de toute coquetterie. Non que Marie Pavlovna ne se rendît pas compte de sa beauté ; elle s’en rendait compte, et la Maslova crut même deviner que la conscience d’être belle lui faisait plaisir ; mais, loin de se réjouir de l’impression que sa beauté faisait sur les hommes, elle la redoutait, éprouvant une véritable répulsion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à de l’amour. ”
“ Il y a bien de quoi rire ! — fit Korableva en montrant de la tête la femme rousse ; et, s’adressant à Maslova : — Pour combien d’années ? — Pour quatre, — répondit Maslova avec une telle abondance de larmes que l’une d’elles tomba sur sa cigarette. Maslova la froissa avec humeur, la jeta et en prit une autre. La garde-barrière, bien qu’elle ne fumât pas, ramassa aussitôt le bout de cigarette, et se mit à le lisser. — Ah ! on a bien raison de dire, ma belle, que le pourceau a mangé la vérité, — intervint-elle. — On fait ce qu’on veut. Et nous qui avions cru qu’on te mettrait en liberté. ”
“ Maslova aussi ne dormait pas, ne cessant de penser qu’elle était à présent une vermine de bagne, comme deux fois déjà on l’avait appelée : Botchkova d’abord, puis la femme rousse, et elle ne pouvait se faire à cette pensée. Korableva qui était couchée le dos tourné vers elle, se retourna. — Moi qui n’avais jamais pensé... — disait tout bas Maslova. — Les autres font n’importe quoi, et ça passe, et moi, pour rien, je dois souffrir. — Ne te tourmente pas, ma fille : on vit aussi en Sibérie, tu n’y mourras pas ! remarqua Korableva pour la consoler. ”
“ Tous ses traits frémirent, et elle fondit en larmes. — Je te l’avais toujours dit : choisis-toi un avocat habile ! — reprit la Korableva. — Et alors, quoi ? La Sibérie ? — ajouta-t-elle. La Maslova voulut répondre, mais ses larmes l’en empêchèrent. Elle prit sous sa chemise et tendit à la Korableva un petit paquet de cigarettes, sur l’enveloppe duquel était représentée une dame toute rose, avec un haut chignon et les seins découverts. La Korableva regarda l’image, hocha la tête d’un air de désapprobation, comme pour reprocher à la Maslova d’avoir si sottement dépensé son argent ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ Nekhludov raconta ses relations avec la Maslova, telles exactement qu’elles avaient été. — Oui, oui, je me rappelle ! Ta pauvre mère m’a vaguement parlé de tout cela, après ton séjour chez les vieilles demoiselles : elles avaient imaginé — n’est-ce pas ? — de te marier avec leur pupille ! Comment donc s’appelait-elle ? Et elle est encore jolie ? ”
“ Mais ici, c’était chez l’aide-chirurgien seul, qu’on pouvait avoir de l’eau-de-vie, et Maslova avait peur de lui, parce qu’il la poursuivait de ses assiduités et que ces rapports avec les hommes lui inspiraient du dégoût. Après être restée assise sur un banc, dans le corridor, elle rentra dans sa chambre, et, sans répondre à sa compagne, elle pleura longuement sur sa vie perdue. ”
“ D’après les interrogatoires et ce qu’il savait de Maslova, Nekhludov avait la conviction qu’elle n’était coupable ni du vol ni de l’empoisonnement, et il avait pensé d’abord que ce serait l’avis de tous ; mais, quand il s’aperçut que, grâce à la défense maladroite du marchand, basée évidemment sur ce fait, qu’il ne cachait pas, que Maslova lui plaisait ; grâce à la résistance qu’opposait, précisément à cause de cela, le chef du jury, et principalement à cause de la fatigue générale, la décision penchait vers l’accusation, il voulut prendre la parole ”
“ Mais voilà qu’une femme n’a pas trouvé un autre moment pour accoucher ! Tenez, l’entendez-vous crier ? ajouta-t-elle en désignant le wagon voisin, d’où venaient des plaintes ininterrompues. — Vous m’avez demandé si je n’avais besoin de rien ? dit Maslova, s’efforçant de contenir la joie de son sourire. Eh bien ! N’y aurait-il pas moyen d’obtenir que cette femme reste ici, car elle souffre vraiment. Si vous en parliez aux chefs. ”
Léon Tolstoï,
Résurrection. 2e partie
“ Le cortège était si long que, quand les chariots se mirent en mouvement, les premiers rangs avaient déjà tourné le coin de la rue. Après avoir attendu quelques instants encore, Nekhludov remonta dans sa voiture et ordonna au cocher d’avancer lentement, de façon à pouvoir retrouver la Maslova et lui demander si elle avait reçu les effets qu’il lui avait envoyés. La chaleur s’était encore accrue. Les déportés marchaient d’un pas très rapide, soulevant un nuage de poussière qui planait autour d’eux. En arrivant en face des rangs des femmes, Nekhludov reconnut tout de suite la Maslova. ”
