“ Ce qu’il y a de poignant, c’est le fou persécuté. Sa folie ne lui laisse pas de répit. Elle le tenaille, le poursuit, le torture. La nuit on le guette, on l’espionne, on l’insulte. « On » ou « ils » sont ses ennemis ! Ils sont dans le plafond, dans le mur, dans le plancher. — Dans le réduit à charbon vous le voyez tout noir, qui m’envoie des ondes ? On ne cesse de s’occuper de lui, on le frappe, on le pince, on le martyrise par l’électricité, le fer, le feu, la nappe d’eau, les gaz. Il se bouche les yeux, les oreilles, le nez ; en vain ! Il voit toujours ses persécuteurs. ”
Albert Londres
Élements biographiques
Albert Londres (1884-1932), journaliste et écrivain français, incarne l’excellence du journalisme d’enquête. Son œuvre, marquée par une lucidité sans faille, dénonce les injustices sociales, coloniales et politiques, comme en témoignent Au bagne (1923), qui révèle les horreurs des travaux forcés, ou Le Juif errant est arrivé (1930), qui explore la condition des communautés juives en Europe.
Auteur de récits percutants et de poésie lyrique (L’Âme qui vibre, 1908), il a laissé un héritage majeur, immortalisé par le prix Albert-Londres, récompensant chaque année l’excellence du reportage.
Citations de Albert Londres
Albert Londres,
Au bagne
(1924)
“ On se sent bouleversé à Saint-Laurent-du-Maroni. La face de la vie est changée. N’aurait-on pas quitté la terre pour une planète aux mœurs inédites ? Ces hommes en camisole blanche, au long numéro noir sur le cœur, ces civils hagards et égarés, ces mots ordinaires que l’on entend : « C’est honteux ! » « Il faut pourtant que je vole ce soir, j’ai faim ! » « Si j’étrangle un homme dans la rue, j’aurai un complet tout de suite et ma ration, je serai titulaire. Si je ne bouge pas, je resterai en loques et le ventre creux. Car je ne suis que forçat honoraire. » ”
Albert Londres,
Adieu Cayenne !
“ Elle nous emporte. L’enthousiasme fait valser les pagaies. Nous sourions à Acoupa. Nous doublons l’îlot la Mère. Adieu, Duez ! Et que tes légumes frais viennent bien ! Voici les Jumelles ! Plus qu’un petit coup, et le large est à nous. Le vent, soudain, n’est plus dans la voile. Est-ce Jean-Marie et Menœil qui l’ont perdu ? La voile le cherche de tous les côtés. Le vent est parti. La mer nous repousse. Tous à la pagaie ! Allez, les sept ! La mer est plus forte. Elle nous renvoie à la côte. Nous touchons la vase, ou la pirogue vient se rasseoir. Et c’est comme l’autre nuit... ”
