“ « Qu’avez-vous entendu ? qu’avez-vous vu ? » me demanda Saint-John. Je n’avais rien vu ; mais j’avais entendu une voix me crier : « Jane ! Jane ! Jane ! » et rien de plus. Oh Dieu ! qui pouvait-ce être ? J’aspirai l’air avec force. J’aurais pu dire : « Où est-ce ? » car cette voix ne sortait ni de la chambre, ni de la maison, ni du jardin, ni de l’air, ni des abîmes de la terre, ni du ciel. Je l’avais entendue ; mais où, et comment ? il m’eût été impossible de le dire. C’était la voix d’un être humain, une voix bien connue et bien aimée, celle d’Édouard Rochester. ”
Charlotte Brontë
Élements biographiques
Charlotte Brontë (1816-1855), figure centrale de la littérature victorienne, incarne la tension entre rébellion féminine et normes sociales. Née dans une famille de pasteurs du Yorkshire, elle développe une œuvre marquée par le roman gothique et l’exploration des rapports de domination, notamment dans Jane Eyre, où l’héroïne incarne la force d’une femme face à l’oppression.
Son parcours, traversé par la perte précoce de ses sœurs et les difficultés de sa condition de femme écrivaine, nourrit des textes comme Le Professeur ou Shirley, où les thèmes de l’isolement, de l’identité et de la recherche de liberté se déployent avec une acuité psychologique. Son héritage, ancré dans la tradition brontéenne, résonne encore aujourd’hui par la modernité de ses enjeux.
Citations de Charlotte Brontë
Charlotte Brontë,
Le Professeur
“ Je lui mis doucement la main sur l’épaule, elle se retourna vivement ; la pensée est tellement rapide, que Frances, avant de m’avoir regardé, savait, à l’éclair qui avait traversé son cœur, quel était celui qui se trouvait auprès d’elle ; ses traits n’avaient pas eu le temps d’exprimer la surprise, que la joie rayonnait dans ses yeux : elle m’avait reconnu avant d’être étonnée ; j’avais à peine remarqué sa pâleur qu’un vif éclat animait sa figure. C’était le soleil d’été jaillissant, au milieu d’un orage ; quoi de plus fécond et de plus doux que le rayon qui traverse un ciel noir ? ”
“ Fille de l’homme, bois à ma coupe ! — Je bois ; il me semble que la plus douce rosée ait visité mes lèvres. Mon cœur aride revit ; mon affliction est soulagée ; mon angoisse et mes luttes ont disparu. Et la nuit change ! les bois, la montagne, la lune, le ciel, tout est changé ! — Tout change, et pour toujours. J’ôte l’obscurité à ta vue ; je délivre tes facultés de leurs fers ; sur ton chemin j’aplanis les obstacles. Avec ma présence, je remplis le vide : je réclame comme mien l’atome de vie perdu ; je prends pour moi l’étincelle d’âme qui auparavant brûlait oubliée ! ”
“ Jane, voulez-vous m’épouser ? — Oui, monsieur. — Un homme estropié, de vingt ans plus vieux que vous, et qu’il faudra soigner ? — Oui, monsieur. — Est-ce bien vrai, Jane ? — Très vrai, monsieur. — Oh ! ma bien-aimée, Dieu vous bénisse et vous récompense ! — Monsieur Rochester, si jamais j’ai fait une bonne action dans ma vie, si jamais j’ai eu une bonne pensée, si jamais j’ai prononcé une prière sincère et pure, si jamais j’ai eu un désir noble, je suis récompensée maintenant. Devenir votre femme, c’est pour moi être aussi heureuse que possible sur la terre. ”
Charlotte Brontë,
Le Professeur
“ William, William ! où s’envole ta pensée ?... Tu t’éloignes du souvenir d’Hunsden, comme une abeille d’un rocher, un oiseau du désert, et tes aspirations déploient leurs ailes vers une terre bénie où tu oses, à la clarté du jour qui luit sur cette usine, rêver de repos, de sympathie et d’union ? tu ne les trouveras point ici-bas ; ce sont des anges ; l’âme du juste, purifiée de ses fautes, peut les rencontrer dans le ciel, mais ton âme ne sera jamais parfaite... Huit heures ! Allons, William, à l’ouvrage ! tes mains sont dégourdies. ”
“ Les pauvres ne doivent pas avoir de grandes sympathies ; leur devoir est d’être égoïstes. — Non, Robert. — Oui, Caroline ! la pauvreté est nécessairement égoïste, contrainte, rampante, anxieuse. De temps à autre, le cœur d’un pauvre homme, visité par certains rayons et rafraîchi par une bienfaisante rosée, peut se gonfler, comme la végétation de ce jardin là-bas, un jour de printemps, peut se sentir mûre pour développer son feuillage, peut-être ses fleurs ; mais il ne doit pas encourager cet agréable élan : pour le réprimer, il doit invoquer la prudence, glacée comme le vent du nord. ”
Charlotte Brontë,
Jane Eyre
(1847)
“ Il cessa de contempler la lune et me regarda en face.«Quand j'irai aux Indes, Jane, je vous quitterai? Comment? ne venez-vous pas avec moi?— Vous m'avez dit que je ne le pouvais pas, à moins de vous épouser.— Et vous ne le voulez pas, vous persistez dans votre résolution?»On ne se figure pas combien les gens froids peuvent effrayer par la glace de leurs questions. Leur colère ressemble à la chute d'une avalanche, leur mécontentement à une mer glacée qui vient de se briser.«Non, Saint-John, dis-je pourtant, je ne vous épouserai pas; je persiste dans ma résolution.» ”
“ Ta douce voix que mon cœur chérissait. Je ne reverrai plus ton calme et doux visage, Qui d’un éclat chaste à mes yeux brillait ; Ils m’ont pris ton sourire, autre divin langage, Qui par son charme aux cieux me transportait. Eh bien ! qu’ils prennent donc tout ce qu’ils pourront prendre ; Un vrai trésor toujours restera mien : Mon cœur, un cœur qui t’aime et qui peut te comprendre ; Un cœur qui sait tout ce que vaut le tien. Oui ! au moins ils ne pouvaient pas m’ôter cela. Je pouvais penser à lui nuit et jour ; je pouvais sentir à toute heure qu’il était digne d’occuper mes pensées. ”
“ Qu’est-ce que Dieu ? — Mon créateur et le vôtre ; il ne détruira jamais son œuvre ; j’ai foi en son pouvoir et je me confie en sa bonté ; je compte les heures jusqu’au moment solennel qui me rendra à lui et qui le révélera à moi. — Alors, Hélène, vous êtes sûre que le ciel existe réellement, et que nos âmes peuvent y arriver après la mort ? — Oui, Jane, je suis sûre qu’il y a une vie à venir ; je crois que Dieu est bon et que je puis en toute confiance m’abandonner à lui pour ma part d’immortalité. Dieu est mon père, Dieu est mon ami ; je l’aime et je crois qu’il m’aime. ”
“ J’adore ses perfections ; mais ce sont ses défauts, ou au moins ses faiblesses, qui font que je l’attire à moi, que je la place dans mon cœur, que je l’environne de mon amour, et cela pour la plus égoïste, pour la plus profondément naturelle des raisons : ces défauts sont les degrés par lesquels je m’élève au-dessus d’elle. Si elle se dressait comme un retranchement artificiel, uni et sans aspérités, quelle prise donnerait-elle au pied ? Elle est comme la colline naturelle, avec ses crevasses moussues et ses creux, dont l’inclinaison invite à l’escalade, dont on a plaisir à gagner le sommet. ”
“ Je vous ai retrouvé et je reviens vers vous. — Est-ce bien vous en chair et en os ? Êtes-vous bien ma Jane vivante ? — Vous me touchez, monsieur, et vous me tenez assez ferme. Je ne suis pas froide comme un cadavre, et je ne m’échappe pas comme un esprit. — Ma bien-aimée vivante ! Ce sont certainement ses membres, ses traits ; mais je ne puis pas être si heureux après toutes mes souffrances. C’est un rêve. Souvent la nuit j’ai rêvé que je la tenais pressée contre mon cœur, comme maintenant, et je l’embrassais, et je sentais qu’elle m’aimait et qu’elle ne me quitterait pas. ”
“ M. Helstone n’avait et ne professait point pour Marie l’absorbante passion de M. Yorke ; il la vit ce qu’elle était réellement, et demeura en conséquence plus maître d’elle et de lui-même. Elle accepta sa main à la première offre, et le mariage eut lieu. La nature n’avait jamais entendu faire de M. Helstone un bon mari, même pour une femme d’humeur paisible. Il pensait, aussi longtemps que sa femme gardait le silence, que rien ne la tourmentait et qu’elle n’avait besoin de rien. Si elle ne se plaignait pas de la solitude, la solitude, quelque prolongée qu’elle fût, ne lui déplaisait point. ”
“ Merci, Jane, me dit-il ; je reviendrai dans une quinzaine de jours ; je vous laisse encore ce temps-là pour réfléchir. Si j’écoutais l’orgueil humain, je ne vous parlerais plus de mariage ; mais je n’écoute que mon devoir, et je n’ai en vue que la gloire de Dieu. Mon maître a été patient, je le serai aussi. Je ne veux pas vous laisser à votre perdition comme un vase de colère ; repentez-vous pendant qu’il en est encore temps. Rappelez-vous qu’il nous est commandé de travailler tant que le jour dure ; car la nuit approche, où aucun homme ne pourra plus travailler. ”
“ Cette vision pâlit enfin : à mesure que l’aurore approchait, la disposition des étoiles et les premiers rayons du jour obscurcirent la création de la fantaisie ; les premiers chants des oiseaux couvrirent ses chuchotements. Le chant de son cœur plein de passion et d’intérêt, emporté par le vent du matin, ne fut bientôt plus qu’un vague murmure. La forme qui, vue à la clarté de la lune, avait la vie et le mouvement, l’éclat de la santé et la fraîcheur de la jeunesse, devint froide et terne, comparée aux lueurs pourprées du soleil levant. Le rêve était fini. Caroline se vit seule ”
“ J’étais dans ma chambre, assis près de la fenêtre ouverte : j’aimais à sentir l’air embaumé de la nuit, bien que je ne pusse voir aucune étoile, et que la présence de la lune ne se révélât pour moi que par une vague lueur. J’aspirais vers toi, Jane ; j’aspirais par mon corps et par mon âme. Je demandais à Dieu, avec un cœur humilié et angoissé, si je n’avais pas été assez longtemps désolé, affligé et tourmenté, et si je ne pourrais pas une fois encore goûter au bonheur et à la paix. ”
“ Caroline, quel noble personnage que votre Robert, grand, bon, désintéressé, et si pur ! — Mais non parfait ; il a une fois commis une sottise, mais n’en parlons plus. — Et n’y pensons plus, Cary ! Est-ce que nous ne le méprisons pas dans notre cœur tendre, mais juste, compatissant, mais droit ? — Jamais ! Nous rappelant que nous serons jugés comme nous aurons jugé les autres, nous n’aurons pas de mépris, seulement de l’affection. ”
“ « La haine orgueilleuse peut me frapper et me faire tomber ; la justice, m’opposer d’invincibles obstacles ; le pouvoir oppresseur peut, d’un regard irrité, me jurer une inimitié éternelle. « Mais avec une noble fidélité, celle que j’aime a placé sa petite main dans les miennes, et a juré que les liens sacrés du mariage nous uniraient tous deux. « Mon amour m’a promis de vivre et de mourir avec moi ; son serment a été scellé par un baiser ; j’ai donc enfin le bonheur infini que j’avais rêvé : je suis aimé comme j’aime. » ”
“ Je ne pourrais vivre dans la solitude, et je n’ai aucuns parents que je désire inviter à une étroite intimité : car, comme vous avez pu déjà l’observer et comme je vous l’ai avoué, mes habitudes et mes goûts ont leurs singularités. Je n’ai pas besoin de vous dire que je vous suis attachée ; avec vous je suis plus heureuse que je ne l’ai jamais été avec personne. J’estimerais votre société comme un précieux privilége, une consolation, un bienfait. Vous viendrez alors demeurer avec moi ; Caroline, me refusez-vous ? J’espère que vous pouvez m’aimer. ”
“ Un amant trouve sa maîtresse endormie sur un banc de mousse, il voudrait contempler son beau visage sans l’éveiller. Il marche doucement sur le gazon pour ne pas faire de bruit ; il s’arrête, croyant qu’elle a remué ; il recule ; pour rien au monde il ne voudrait être vu. Tout est tranquille ; il avance de nouveau ; il se penche sur elle ; un voile léger recouvre ses traits ; il le soulève et se baisse vers elle ; son œil va apercevoir une beauté florissante, adorable dans son sommeil. Comme son premier regard est ardent, comme il la contemple ! ”
“ Mais un poète, fût-il Milton ou Shakspeare, s’il n’avait pu tenir sa place au comptoir ou dans le magasin, eût vécu méprisé et fût mort dédaigné sous les yeux de Hiram Yorke. Et, comme les Hiram Yorke sont nombreux en ce monde, il est fort heureux que le vrai poëte cache souvent sous une apparence inoffensive un esprit impitoyable et droit avec lequel il mesure la taille de ceux qui d’en haut lui jettent un dédaigneux regard. Il est heureux qu’il trouve en lui sa propre félicité, et dans la nature une société qui remplace celle qui le fuit et qu’il ne regrette pas. ”
“ Plus tard, je sus laquelle de ces deux destinées Saint-John craignait pour moi. Il lut ces derniers mots avec un accent de triomphe mêlé d’une ardente inspiration. Il croyait voir déjà son nom écrit dans le livre de vie, et il aspirait vers l’heure qui lui ouvrirait cette cité « où les rois de la terre apportent ce qu’ils ont de plus magnifique et de plus précieux, et qui n’a besoin ni de soleil ni de lune pour l’éclairer ; car la gloire de Dieu l’éclaire, et l’agneau est son flambeau. » Il déploya toute son énergie dans la prière qui suivit la lecture de la Bible ; son zèle s’éveilla. ”
“ Maintenant, lorsque je trouve ma société à charge, je peux rouler mon indépendance autour de moi comme un manteau, laisser tomber mon orgueil comme un voile et me réfugier dans la solitude. Si j’étais mariée, je ne le pourrais plus. — Je m’étonne que nous ne puissions toutes nous résoudre à demeurer célibataires, dit Caroline ; nous le ferions si nous écoutions les conseils de l’expérience. Mon oncle parle toujours du mariage comme d’un fardeau ; et je crois que, toutes les fois qu’il entend parler d’un homme qui se marie, il le regarde invariablement comme fou, en cela du moins. ”
“ Ce soir-là, après avoir embrassé ses sœurs, il jugea convenable de ne pas même me donner une poignée de main, et il quitta la chambre en silence. Comme, sans avoir d’amour, j’avais beaucoup d’affection pour lui, je fus attristée par cet oubli volontaire, si attristée que mes yeux se remplirent de larmes. « Je vois, me dit Diana, que pendant votre promenade vous et Saint-John vous vous êtes disputés ; mais suivez-le : il vous attend et se promène dans le corridor ; il se réconciliera facilement. » Dans ces choses-là, j’ai peu d’orgueil ; j’aime mieux être heureuse que digne. ”
“ La première poitrine de femme qui a respiré sur cette terre a enfanté l’audace qui a pu lutter contre l’Omnipotence, la force qui a pu supporter dix siècles de servage, la vitalité qui a pu nourrir ce vautour de la mort pendant des âges innombrables, la vie inépuisable et l’excellence incorruptible qui, après des milléniums de crimes, de luttes, de misères, ont pu concevoir et enfanter un Messie. La première femme était fille du ciel : vaste était le cœur d’où s’est échappée la source du sang humain, et grande la tête sur laquelle a reposé la moitié de la couronne de la création. ”
“ « Pourquoi vous taisez-vous, Jane ? » me demanda-t-il. Je subissais une rude épreuve ; une main de fer pesait sur moi. Moment terrible, plein de luttes, d’horreur et de souffrance ! Aucun être humain ne pouvait désirer d’être aimé plus que je ne l’étais ; celui qui m’aimait ainsi, je l’adorais, et il fallait renoncer à cette idole ; mon douloureux devoir était enfermé tout entier dans ce seul mot : se séparer ! « Jane, reprit M. Rochester, vous comprenez ce que je vous demande ; dites-moi seulement : « Je serai à vous ! » — Monsieur Rochester, je ne serai pas à vous. » ”
“ Mais bien des déserts sont à traverser ; souvent le fleuve de la mort, ou quelque torrent de douleurs plus froid et presque aussi noir que la mort, doit être franchi avant qu’il nous soit permis de goûter le vrai bonheur. Toute joie que donne la vie doit être gagnée avant que d’être obtenue ; et avec quelle peine, ceux-là seuls le savent qui ont lutté pour les grandes récompenses. Le sang du cœur orne souvent de ses perles rouges le front du combattant, avant que vienne s’y poser la couronne de la victoire. ”
“ Son visage désespéré et inquiet me fit penser à ces bêtes sauvages ou à ces oiseaux de proie qui, blessés et enchaînés, sont dangereux à approcher dans leurs souffrances. L’aigle emprisonné, qu’une main cruelle priva de ses yeux entourés d’or, devait ressembler à ce Samson aveugle. Croyez-vous que je craignais sa férocité ? Si vous le pensez, vous me connaissez peu. Je berçais ma douleur de la douce espérance que je pourrais bientôt déposer un baiser sur ce rude front et sur ces paupières fermées ; mais le moment n’était pas venu, je ne voulais pas encore m’approcher de lui. ”
“ Je savais que Mme Reed n'avait pas parlé depuis plusieurs jours. Allait-elle revenir à la santé? Je m'approchai d'elle.«C'est moi, ma tante, dis-je.— Qui, moi? répondit-elle; qui êtes-vous?» Puis elle fixa sur moi un regard surpris, alarmé, mais pas complètement égaré. «Je ne vous connais pas; où est Bessie?— Elle est à la loge, ma tante.— Ma tante, répéta-t-elle; qui m'appelle tante? Vous n'êtes pas une Gibson, et pourtant je vous connais; cette figure, ces yeux, ce front me sont familiers; vous ressemblez... mais vous ressemblez à Jane Eyre!» ”
“ Une santé parfaite était un des bienfaits dont jouissait Shirley ; elle avait le cœur chaud et sympathique, mais n’était point nerveuse. De puissantes émotions pouvaient l’exciter et la dominer sans l’abattre : secouée et agitée pendant la tempête, elle retrouvait après l’orage toute sa fraîcheur et son élasticité habituelles. De même que chaque jour lui apportait ses stimulantes émotions, chaque nuit lui procurait un repos réparateur. Caroline la regardait en ce moment dormir, et lisait la sérénité de son âme dans la beauté et le calme heureux de son visage. ”
Charlotte Brontë,
Jane Eyre
(1847)
“ «Il sacrifiera tout au projet qu'il a conçu depuis longtemps, disait-elle, même les affections et les sentiments naturels les plus puissants. Saint-John a l'air calme, Jane, mais il est consumé par une fièvre ardente. Vous le croyez doux, et dans certaines choses il est inexorable comme la mort; et ce qu'il y a de plus dur, c'est que ma conscience ne me permet pas de le détourner de cette sévère résolution. Je ne puis pas l'en blâmer, c'est beau, noble et chrétien; mais cela me brise le coeur!» Les larmes coulèrent de ses yeux. ”
“ Caroline, en quittant le lit qui avait été pour elle une couche d’épines, sentit revivre cette vigueur que ramène toujours le retour du jour et l’action chez ceux que le désespoir et la souffrance n’ont pas tués entièrement : elle s’habilla, comme d’habitude, avec soin, et fit tous ses efforts pour que rien dans son extérieur ne trahit l’affliction de son cœur. Elle parut aussi fraîche que Shirley, lorsque toutes deux furent habillées, avec cette différence toutefois que les yeux de miss Keeldar étaient animés, et que ceux de Caroline avaient une expression de langueur. ”
“ Je pense que c’est parce que vous l’avez dit avec une énergie si profonde et si religieuse, parce que dans le regard que vous avez fixé sur moi il y avait une foi, une fidélité et un dévouement si sublimes, que j’ai cru voir un esprit près de moi et que j’en ai été ébloui. Jane, regardez-moi comme vous savez si bien regarder ; lancez-moi un de vos sourires malins et provocants ; dites-moi que vous me détestez, taquinez-moi, faites tout ce que vous voudrez, mais ne m’agitez pas ; j’aime mieux être irrité qu’attristé. ”
Charlotte Brontë,
Jane Eyre
(1847)
“ «Monsieur, dis-je, votre femme existe; vous-même l'avez déclaré ce matin; si je vivais avec vous comme vous le désirez, je serais votre maîtresse; le nier serait un sophisme, un mensonge.— Jane, vous oubliez que je ne suis pas un homme doux; je ne suis ni patient, ni froid, ni à l'abri de la passion; par pitié pour moi et pour vous, mettez votre doigt sur mon pouls, écoutez-en les battements et prenez garde.»Il dégagea son poignet et me le tendit; ses joues et ses lèvres, que le sang avait abandonnées, devinrent livides. ”
“ Elle comprend pourquoi notre regard n’est point ému ; elle se sent impuissante : la colère plisse son front ; elle ne peut nous charmer, elle nous épouvantera. Elle s’élève très-haut, et sa forme entièrement visible glisse sur le sommet de la sombre vague. Terreur tentatrice ! monstrueuse image de nous-mêmes ! N’êtes-vous pas heureuse, Caroline, lorsqu’à la fin, avec un cri perçant, elle disparaît dans l’abîme ? — Mais, Shirley, elle n’est pas comme nous : nous ne sommes pas des tentatrices, des terreurs, des monstres. ”
“ Saint-John était bon, mais je commençais à sentir qu’il avait dit vrai en se déclarant dur et froid. La douceur et la tendresse n’avaient pas d’attrait pour lui ; il ne sentait pas le charme des joies paisibles. Il vivait uniquement pour aspirer aux choses grandes et belles, il est vrai ; mais il ne voulait jamais se reposer, et il n’approuvait pas le repos chez ceux qui l’entouraient. En contemplant son front élevé, calme et pâle comme la pierre, sa belle figure absorbée par l’étude, je compris qu’il ne pourrait pas faire un bon mari, qu’être sa femme serait une grande épreuve. ”
Charlotte Brontë,
Jane Eyre
(1847)
“ «L'empêchement consiste simplement en un premier mariage; M. Rochester a une femme qui vit encore.» Ces mots, prononcés à voix basse, ébranlèrent mes nerfs comme ne l'aurait pas fait un coup de tonnerre; ces douloureuses paroles agirent plus puissamment sur mon sang que le feu ou la glace; mais j'étais maîtresse de moi, et je ne craignis pas de m'évanouir. Je regardai M. Rochester et je le forçai à me regarder; sa figure était aussi décolorée qu'un rocher, ses yeux seuls brillaient comme l'éclair; il ne nia rien, il sembla défier tout. ”
“ Levez-vous ; vous êtes sauvé ; maintenant je vais aller vous chercher une lumière. — Au nom de toutes les fées de la chrétienté, est-ce vous, Jane Eyre ? demanda-t-il ; que m’avez-vous donc fait, petite sorcière ? qui est venu dans cette chambre avec vous ? avez-vous juré de me noyer ? — Je vais aller vous chercher une lumière, monsieur ; mais, au nom du ciel, levez-vous ; quelqu’un en veut à votre vie, vous ne pouvez pas trop vous hâter de découvrir qui. ”
